Quand le Talent fait naître l’Ambition

Magazine / 09.06.2020

Quand le Talent fait naître l’Ambition

Lauréate du Prix Fille de l’Air (Gr3) 2019, Ambition a remporté le Prix Corrida (Gr2) le week-end dernier. Pas très grande, mais vraiment bonne, cette fille de Dubawi et de la classique Talent a une histoire exceptionnelle.

Par Adrien Cugnasse

Le Britannique James Rowsell est le coéleveur et le copropriétaire d’Ambition (Dubawi). Il nous a confié ce lundi : « Les courses sont entrées dans ma vie à l’âge de 17 ans, le jour où je suis allé au festival de Cheltenham pour la première fois. Rapidement, l’étude des pedigrees et les paris hippiques m’ont passionné. Élever, c’était un rêve, mais je n’en avais pas les moyens. Les choses se sont améliorées après avoir eu un peu chance dans les affaires [James Rowsell a travaillé dans la finance, ndlr]. Il y a longtemps déjà, j’ai rencontré Anthony Stroud et je lui ai expliqué que je voulais me lancer dans l’élevage. Je n’avais aucune expérience, aucun lien familial avec cet univers. Mais j’ai pourtant créé mon haras en 1999 : Ashbrittle Stud. »

Grundy, son amour de jeunesse. Pour comprendre la genèse d’Ambition, il faut remonter aux années 1970. James Rowsell se souvient : « Dans ma jeunesse, j’étais fan de Grundy [meilleur cheval de sa génération à 2ans et 3ans. Sa victoire dans les King George VI 1975 face à Bustino est considérée comme la deuxième meilleure course du siècle dernier en Angleterre, ndlr]. J’ai ensuite suivi sa production, notamment les exploits de sa fille Bireme, lauréate des Oaks en 1980. Par l’intermédiaire d’Anthony Stroud, j’ai fait une offre pour acheter une petite-fille de cette Bireme nommée Prowess (Peintre Célèbre). J’adorais aussi sa souche, que je suivais depuis longtemps. Le courant est passé avec son propriétaire, Mark Dixon, et, plutôt que de me la vendre, il m’a finalement proposé de m’associer avec lui. Prowess s’est classée troisième des Cheshire Oaks (L) sous mes couleurs. Et elle nous a donné trois black types sur six partants, dont Talent (New Approach), la mère d’Ambition. J’ai actuellement 12 poulinières [dont une sœur de Divine Proportions, une fille de Pawneese, une sœur de Plumania, une sœur de Shamadala, ndlr]. Mon ambition est de produire des classiques. Et mon rêve est de remporter le St Leger, ce qui peut paraître assez surprenant de nos jours ! Mais c’est la raison pour laquelle je n’utilise pas vraiment d’étalons axés sur la précocité. Les meilleurs sires actuels, Galileo (Sadler’s Wells) et Dubawi (Dubai Millennium), ont d’ailleurs couru le Derby d’Epsom (Gr1). »

La consécration en 2013. Si l’Angleterre a toujours été considérée comme la patrie des courses, et le summum sur le gazon, l’arrivée de capitaux venus du monde entier à partir de la fin des années 1970 a totalement changé la donne. Aujourd’hui, pour les propriétaires et les éleveurs britanniques, il est beaucoup plus difficile de remporter un classique qu’au milieu du siècle dernier. L’année dernière, Anthony Oppenheimer nous avait d’ailleurs confié : « L’Angleterre connaît une période faste sur le plan de la qualité de la compétition hippique. Et le niveau n’a probablement jamais été aussi élevé. C’est une apogée hippique. » Défiant toutes les statistiques, James Rowsell a obtenu son classique, grâce à Talent, seulement une décennie après avoir fondé Ashbrittle Stud. Cette lauréate des Oaks (Gr1) est aussi montée sur le podium du St Leger et des Qipco British Champions Fillies/Mare Stakes (Grs1).

Il fallait y croire. Après le succès classique et la tentative dans le St Leger, James Rowsell et son associé, Mark Dixon, ont réalisé leur rêve : « Nous avons mis Talent à la reproduction. Et nous avons élevé sa fille en association. C’est Mark qui a choisi de nommer la pouliche Ambition. À 2ans, elle est allée à l’entraînement en Angleterre, sans jamais voir un champ de courses. Elle était assurément tardive, mais il y avait aussi un doute sur sa qualité. Nous avons donc décidé de passer la pouliche en vente, à l’hiver de ses 2ans. Moi j’y croyais encore. J’ai donc racheté sur le ring la moitié de mon associé, avant d’en revendre un quart à Steve Ashley, un ami avec lequel je voulais faire courir depuis longtemps. Depuis, je suis donc propriétaire de 75 % d’Ambition. » Mark Dixon tenant vraiment à voir la production de Talent à l’œuvre en Angleterre, ses produits suivants sont entraînés outre-Manche. Sa 2ans, Pretty Fair (Dubawi), est chez Simon Crisford. Elle a un yearling par Sea the Stars, qui devrait passer en vente et elle a été saillie par Lope de Vega en 2019…

La rencontre avec Xavier Thomas-Demeaulte. James Rowsell explique : « C’est Crispin de Moubray qui fut le premier à me parler de Xavier Thomas-Demeaulte. Précédemment, j’avais déjà essayé d’avoir des chevaux à l’entraînement dans le sud-ouest de la France, mais Jean-Claude Rouget affichait complet au moment où je m’étais penché sur le sujet. Plus tard, j’ai appris que Xavier avait fait un peu de pré-entraînement pour Jean-Claude Rouget. L’ensemble de ces éléments nous ont convaincus, mon épouse et moi-même, d’aller dans le Sud-Ouest pour le rencontrer. Et le courant est tout de suite bien passé. Peu importe que les installations de Mont-de-Marsan ne soient pas tape à l’œil, elles me conviennent tout à fait. Ce qui compte, c’est l’entraîneur, sa manière de faire, son équipe… et tous les chevaux que j’ai confiés à Xavier ont évolué positivement. C’est un véritable homme de cheval, un entraîneur qui mérite d’être connu : il n’est pas estimé à sa juste valeur. Depuis 2008, nous travaillons ensemble, au départ avec des sujets limités. Il a immédiatement fait du très bon travail. Avec les années, notre relation s’est développée. Après avoir racheté Ambition, nous avons souhaité qu’elle fasse carrière hors d’Angleterre et j’ai immédiatement pensé à Xavier. Cela faisait un moment que je voulais lui confier un cheval de grande naissance. »

Elle a encore de la marge. James Rowsell détaille : « Talent a vraiment pris son envol à 3ans. Ce n’est pas une origine de chevaux précoces, et elle a beaucoup progressé avec le temps. De même, les Dubawi sont des chevaux qui s’améliorent avec les années. Tout cela permet d’expliquer le fait qu’Ambition soit devenue une pouliche de Groupe à la fin de ses 3ans. Xavier est non seulement un excellent entraîneur, mais il est aussi très patient. Entre ses mains, Ambition s’est métamorphosée. Sa progression est spectaculaire et je suis persuadé qu’elle va continuer à s’améliorer. Nos espoirs étaient grands dans le Prix Corrida (Gr2) et nous voulions vraiment aller voir cette course à Saint-Cloud. Malheureusement, ce ne fut pas possible. Mais nous serons là pour sa prochaine sortie au niveau Gr1 ! C’est Anthony Stroud qui me conseille sur le plan de l’élevage et, après la victoire d’Ambition dans le Prix Fille de l’Air (Gr3), il a décidé de confier à Xavier des chevaux qui courent pour un autre de ses clients. C’est ainsi qu’il a actuellement cinq représentants de la casaque Wildenstein dans son effectif. Après les victoires de Groupe d’Ambition, le téléphone a beaucoup sonné. Mais ce n’est pas difficile de résister aux offres. Cela me rappelle ce qui s’était passé avec Talent. Si mon associé et moi l’avions vendue… nous aurions probablement racheté des juments avec l’argent récolté, mais certainement des beaucoup moins bonnes ! »

Xavier Thomas-Demeaulte : « On peut préparer des classiques à Mont-de-Marsan ! »

Quarante-huit heures après la victoire, Xavier Thomas-Demeaulte nous a confié : « C’est un propriétaire qui fait preuve de patience et il en est aujourd’hui récompensé. Ambition est une petite pouliche, mais carrée. Je me souviens que l’an dernier, lorsque Guillaume Guedj-Gay l’a montée, tous les autres jockeys se moquaient de lui derrière les boîtes… Mais lui gardait le sourire car il savait ce qu’il avait entre les jambes ! La pouliche s’est vraiment déclenchée en gagnant sa Classe 2 à Bordeaux. Après avoir remporté un Gr3 et un Gr2, il faut essayer de monter sur le podium au niveau supérieur. Le Prix Jean Romanet (Gr1) est la suite logique. Pour moi, c’est formidable de pouvoir "toucher" un tel papier. Je pense que Mont-de-Marsan est un centre d’entraînement qui n’est pas apprécié à sa juste valeur. Depuis que la piste a été rénovée, un vrai palier a été franchi. L’équipe de la société fait du très bon travail. Sur les 15 entraîneurs publics qui y sont installés, un tiers au moins ont gagné des Groupes pour pur-sang anglais depuis 2015 – c’est certainement le meilleur taux de réussite de France – avec les succès de Bruno de Montzey, Didier Guillemin, Philippe Sogorb, Antoine de Watrigant et moi-même. Sur cette piste, des lauréats classiques, mais aussi de Gr1 en Australie, en Angleterre ou encore à Dubaï ont été préparés. Et il y a aussi les lauréats de Groupe pour pur-sang arabes… »

Un chauffeur de taxi fou de généalogie

C’est quelque chose d’assez inimaginable en France. Barry Thompkins est un chauffeur de taxi londonien. Depuis les années 1970, il voue un véritable culte à la famille de Felsetta (1933, par Felstead), l’aïeule de Talent et Ambition. Au point qu’il a créé un site mis à jour régulièrement avec l’ensemble des données sur cette souche… et qu’il fait l’objet d’articles dans la presse hippique, dont le Racing Post ! Pour accéder à ce site, cliquez ici http://www.felsetta-bloodline.com/