(R)évolution

30.06.2020

(R)évolution

En 2019, 52 pur-sang arabes différents sont montés sur le podium d’une épreuve black type en France. Un érudit vous dira que cinq descendent d’Attique en lignée femelle, sept de Madou, sept de Magicienne et onze de Nevada II. Certains vous citeront même les juments de base, importées il y a certainement plus d’un siècle en France. Mais cette information est-elle primordiale, quand on sait qu’une Nevada II (dont il est impossible de remettre en cause l’importance généalogique) a des centaines de descendantes au haras, dont beaucoup échoueront. Chaque famille se développe au fil des générations dans des directions très différentes, en fonction des croisements et des hommes qui les façonnent. On aboutit au final à des animaux qui n’ont plus rien à voir les uns avec les autres, si ce n’est qu’ils partagent un ancêtre commun quelque part à la cinquième génération. Ce qui est pertinent sur le plan culturel mérite d’être mis en perspective avec celui de la sélection : l’étude des pedigrees au-delà de la deuxième génération a un intérêt, mais c’est un facteur parmi d’autres.

Toujours en 2019, chez les pur-sang arabes en France, 33 de ces 52 black types sont le produit d’une mère qui a gagné (63 %). Et 67 % ont du black type en première génération (mère ou produit utérin). Ce chiffre monte même à 88 % si l’on examine les deux premières générations (produit de la mère et de la grand-mère maternelle). Avant d’avoir une production en piste, le prospect poulinière idéal cumule grande famille, grandes performances et vitalité de sa très proche famille. Mais ce type de prospect, c’est l’oiseau rare. Si chacun sait que la majorité des étalons et des poulinières échouent, personne ne peut prédire lesquels vont réussir. Pourtant, chaque éleveur qui n’a pas un budget illimité se pose forcément un jour la question suivante : quel est le facteur le plus important au moment de choisir une jument : sa souche, ses performances ou celles de ses collatéraux proches ? Traditionnellement, les éleveurs d’arabes auraient tendance à privilégier la famille, en remontant loin dans les générations. Mais les choses sont peut-être en train de changer, à la manière de ce qui se passe chez les autres races de galopeurs.

En France, lors du boom des années 1980/1990, les courses de pur-sang arabes ont rassemblé une réelle diversité d’acteurs. Certains sont venus du pur-sang anglais, d’autres de l’endurance équestre, et enfin d'autres étaient des passionnés du cheval arabe (au sens large du terme). Chacun s’est lancé dans la compétition avec son propre bagage culturel hippique. Et dans une race en pleine évolution, pas totalement stabilisée, l’expérimentation avait toute sa place. Mais lorsque la sélection s’est accélérée voici deux décennies, les pratiques ont commencé à s’harmoniser.

C’est pratiquement le même phénomène qui a opéré sur le marché du pur-sang anglais, mais avec un peu de décalage dans le temps. Remontons un peu en arrière. Il y a quelques décennies, on donnait facilement sa chance à une jument – même mauvaise en course – si « sous la troisième mère » on trouvait une grande famille. Et parfois cela fonctionnait ! Cette manière d’élever le pur-sang anglais, avec une vision ésotérique, presque romantique, basée sur une quête généalogique qui ouvrirait les portes du succès… n’a pas résisté à l’amélioration de la compétition. L’internationalisation des courses, l’augmentation du nombre de chevaux à l’entraînement à l’échelle globale ont changé la donne. On voit de moins en moins de "pedigrees surprises" à l’arrivée. Et pas que dans les épreuves black types. On produit plus, on produit mieux, on élève mieux et on entraîne mieux. Les bons étalons saillissent de plus en plus. Et mécaniquement, si un gagnant de Listed avec une belle origine trouvait facilement sa place dans nos campagnes hier, aujourd’hui, ce n’est plus possible. Même dans un petit haras, il paraît difficile de vendre des saillies si ledit cheval n’a pas participé à l’arrivée d’un Gr1. Le niveau d’exigence a totalement changé. Deux des meilleurs étalons français actuels – Le Havre et Wootton Bassett – sont issus de pedigrees finalement assez faibles, comme avant eux Linamix ou Kaldoun. Mais ils avaient tous montré des capacités exceptionnelles en compétition, qualités qu’ils transmettent.

Nous avons tous entendu dire, dans notre jeunesse, qu’une gagnante de Groupe avec une famille légère ne pouvait pas produire. Et pourtant les plus grands éleveurs internationaux – comme les Irlandais de Coolmore ou la famille Yoshida au Japon – n’hésitent pas à acheter une jument avec un pedigree léger, pourvu qu’elle soit performante au niveau Gr1. La réussite est au rendez-vous, en rupture avec la tradition européenne qui est basée sur les familles. Cette forte valorisation des performances des juments remonte aux travaux de l’Américain Joe Estes dans les années 1950. Il fut le premier, à l’aide de statistiques, à questionner les dogmes des éleveurs traditionnels. Il exhortait ces derniers à « sélectionner plus sur le mérite [les performances, ndlr] que sur le pedigree. » Petit à petit, il a fait école. Mais on peut lire les propos de Joe Estes d’une deuxième manière : l’information généalogique n’est pas la plus importante pour faire un bon croisement. Selon lui, le caractère de la jument, ses capacités (ou leur absence) sont prioritaires. Mais de nos jours, parmi les éleveurs, combien sont capables de décrire les qualités et les faiblesses de leur jument lorsqu’elle était à l’entraînement ? Et en course ? Ses éventuels problèmes de santé ? Ces informations ne sont pas simples à rassembler. Surtout si on essaye de le faire aussi pour les collatéraux proches de la poulinière. Mais c’est assurément l’un des points sur lesquels les éleveurs français – riches ou pas riches – peuvent faire la différence. Le pragmatisme et le professionnalisme ne sont pas une question de moyens.