Mishriff, ou pourquoi il ne faut pas insulter l’avenir

Courses / 09.07.2020

Mishriff, ou pourquoi il ne faut pas insulter l’avenir

Lauréate d’un Diane considéré comme moyen par les observateurs de l’époque, Rafha a pourtant pris une place exceptionnelle au haras. Trente ans plus tard, son arrière-petit-fils Mishriff offre un troisième classique français au prince Faisal. Au départ, rien n’était gagné…

Par Adrien Cugnasse

L’histoire débute à la fin des années 1960. Vincent O’Brien et son équipe, en dénichant Nijinsky II (Northern Dancer) aux États-Unis, lançaient la vogue du sang américain en Europe. Coolmore – tel que nous connaissons ce haras aujourd’hui – n’était alors qu’une ambition dans l’esprit du jeune John Magnier. Et faute de finances pour le retenir en Irlande, le lauréat de la Triple couronne a traversé de nouveau l’Atlantique pour faire la monte dans le Kentucky. Huit ans après l’achat de Nijinsky, les investissements américains d’O’Brien et de ses associés étaient largement plus importants. Et parmi leurs achats de 1975, on trouvait un certain Artaius (Round Table). Chez Vincent O’Brien, il fut le contemporain de poulains de toute première classe comme The Minstrel (Northern Dancer) ou Alleged (Hoist the Flag), mais aussi des bons Godswalk (Dancer's Image), Be my Guest (Northern Dancer et Try my Best (Northern Dancer). Les moyens de Coolmore de l’époque n’étaient pas ceux d’aujourd’hui. Et les Irlandais n’eurent d’autre choix de laisser partir les deux meilleurs en piste – The Minstrel et Alleged – aux États-Unis, devant se contenter Godswalk, Try my Best et Be my Guest (future tête de liste en Irlande).

Tout avait mal commencé… Artaius, lauréat des Sussex Stakes et des Eclipse Stakes (Grs1), est quant à lui resté en Irlande. Mais pas à Coolmore, alors fortement sous l’influence de Robert Sangster et ayant besoin de liquidités pour réinvestir. Le futur étalon est parti chez le capitaine Tim Rogers pour l’équivalent de 4 millions de dollars. À la tête d’Airlie Stud, ce dernier était alors l’un des hommes forts du marché irlandais, stationnant des sires du calibre d’Habitat (Sir Gaylord). Au haras, Artaius a fortement déçu. À l’automne 1982, ses premiers 2ans étaient déjà en piste quand le major Johnnie Lewis fit acheter au prince Faisal l’une de ses filles, Eljazzi, pour 92.000 Gns (environ 183.000 € actuels). En 1984, Eljazzi fut envoyée au haras après avoir "tourné au vinaigre" et au même moment, son père s’envolait pour le Japon, un pays qui accueillait alors ceux que les haras d’Europe ne voulaient plus. Il a plus tard refait parler de lui en tant que père de mères, donnant (outre Eljazzi) l’excellente poulinière Flame of Tara.

… et pourtant ! Issue d’un père décevant et lauréate d’une seule course, Eljazzi s’est avérée une très bonne poulinière. Elle a donné 10 gagnants, six black types et une victoire classique au prince Faisal. Deuxième produit d’Eljazzi, la toute petite Rafha (Kris) fut assez bonne pour remporter les May Hill Stakes (Gr3) à Doncaster. De 2ans à 3ans, la pensionnaire de Sir Henry Cecil n’avait pas évolué physiquement, et c’est en faisant preuve d’un grand courage qu’elle avait remporté le Prix de Diane (Gr1) de moins d’une longueur. Ce fut sa dernière apparition publique. Comme souvent lorsque l’arrivée est serrée, la presse y voyait un manque de qualité, le prince Faisal concédant d’ailleurs à chaud que sa pouliche était vraisemblablement inférieure à Salsabil (également issue d’une mère par Artaius), la star de cette génération. Ce qui n’a rien de déshonorant quand on sait que cette dernière a un peu plus tard battu les mâles dans le Derby d’Irlande (Gr1) ! Les journaux français de l’époque, constatant la présence de plusieurs témoins gênants à moins de quatre longueurs de Rafha, avaient publié des mots assez durs. Pour eux, cette édition du Diane n’était pas appelée « à demeurer dans l’histoire ». Rafha y devançait sa compagne d’entraînement Moon Cactus (Kris), battue lors de ses autres tentatives au niveau Gr1, mais qui a, elle aussi, bien produit en donnant un lauréat des King Georges (Gr1) et une lauréate des Oaks (Gr1). Souvenez-vous de l’Arc d’Urban Sea (Miswaki), jugé comme moyen sur le moment. C’était peut-être le cas. Mais comme Rafha, la pouliche de madame Tsui a connu une "certaine réussite" au haras… Il ne faut pas insulter l’avenir !

Le maître étalon. Entre les mains du prince Faisal, et celles d’autres éleveurs avisés, la descendance d’Eljazzi a pris une importance impressionnante dans le stud-book. Elle est l’aïeule de pas moins de sept lauréats de Gr1, dont trois depuis 2019 : Uni (More than Ready), Pinatubo (Shamardal) et Mishriff (Make Believe). Ses descendants sont nombreux et prolifiques au haras, à commencer par les deux remarquables fils de Rafha – Invincible Spirit (Green Desert) et Kodiac (Danehill) –, sans oublier les jeunes Gustav Klimt (Galileo) et Pride of Dubai (Street Cry), chez Coolmore, ou encore James Garfield (Exceed and Excel), à Rathbarry Stud… Ils seront d’ici quelques années rejoints par Mishriff et Pinatubo. Le prince Faisal est aussi le copropriétaire de l’étalon Make Believe (Makfi), qui n’a pas de lien avec Eljazzi. Acheté chez Tattersalls et stationné à Ballylinch Stud, il lui a donné le lauréat du Prix du Jockey Club 2020. Belardo (Lope de Vega), acquis chez Arqana, a gagné les Dewhurst Stakes pour le prince Faisal. Le cheikh Mohammed Al Maktoum le lui a ensuite racheté et il officie à Kildangan Stud.

LES GAGNANTS DE GR1 DESCENDANTS D’ELJAZZI

Naissance Cheval (Éleveur) Épreuve (Pays)
1997 Invincible Spirit (Nawara) Sprint Cup (GB)
2005 Chinese White (Skymarc) Pretty Polly Stakes (IE)
2009 Nayarra (Nawara) Gran Criterium (IT)
2012 Pride of Dubai (Cheikh Mohammed Al Maktoum) Blue Diamond Stakes & Produce Stakes (AU)
2014 Uni (Haras d’Étreham) Matriarch Stakes, Breeders' Cup Mile & First Lady Stakes (US)
2017 Pinatubo (Godolphin) Dewhurst Stakes (GB) & Vincent O'Brien National Stakes (IE)
2017 Mishriff (Nawara) Prix du Jockey Club (FR)

Pas plus d’une dizaine de poulinières. Depuis 1990, le Prince Faisal a gagné 11 Grs1 en Europe, dont huit avec des produits de son élevage personnel (Nawara Stud). Ce mardi, Ted Voute nous a expliqué : « J’ai commencé à travailler pour le prince Faisal il y 25 ans, en présentant des chevaux de son élevage. Et lorsque le major Johnnie Lewis a pris sa retraite il y a une quinzaine d’années, on m’a proposé de prendre sa suite pour m’occuper des effectifs du prince Faisal. Toutes ses poulinières et chevaux d’élevage sont stationnés chez moi en Angleterre. Je manage également ses chevaux à l’entraînement. Il n’a qu’une dizaine de poulinières et dès lors, avoir produit quatre classiques – dans trois pays différents – c’est une très belle performance d’élevage. C’est une personne qui connaît très bien la question. Il prend ses propres décisions et fait preuve de stratégie, à commencer par le fait de n’envoyer ses chevaux que chez de très bons entraîneurs. À long terme, cela pèse beaucoup sur le résultat. »

LES GRS1 EUROPÉENS DU PRINCE FAISAL EN TANT QUE PROPRIÉTAIRE

Année Cheval (Entraîneur) Épreuve (Pays) Source
1990 Rafha (Sir H. Cecil) Prix de Diane (FR) Élève
1991 Alhijaz (J. Dunlop) Gran Criterium (IT) Élève
1992 Alhijaz (J. Dunlop) Premio Pariolli (IT) Élève
1992 Alhijaz (J. Dunlop) Premio Vittorio di Capua (IT) Élève
2001 Olden Times (J. Dunlop) Prix Jean Prat (FR) Élève
2002 Invincible Spirit (J. Dunlop) Sprint Cup (GB) Élève
2011 Nayarra (M. Channon) Gran Criterium (IT) Élève
2014 Belardo (R. Varian) Dewhurst Stakes (GB) Arqana
2015 Make Believe (A. Fabre) Poule d’Essai des Poulains (FR) Tattersalls
2015 Make Believe (A. Fabre) Prix de la Forêt (FR) Tattersalls
2020 Mishriff (J. Gosden) Prix du Jockey Club (FR) Élève

Le soutien à Make Believe a payé. Membre de la famille royale saoudienne, le prince Faisal fait courir dans son propre pays à plus grande échelle qu’en Europe. Ted Voute poursuit : « Il vient souvent aux ventes, participe à la sélection des chevaux à acheter et au final n’achète que ce qui lui plaît vraiment. Comme Eljazzi, la mère de Rafha ! Le prince a conservé des parts de ses élèves Invincible Spirit et Kodiac, lesquels connaissent une superbe réussite au haras. Il n’hésite pas à soutenir dans leur seconde carrière les chevaux qui ont couru sous ses couleurs. S’il n’a pas beaucoup de juments, ces dernières sont bonnes. Et en soutenant Make Believe, il a été récompensé par le succès classique de Mishriff. Cette victoire compte beaucoup pour lui. Il a un lien très fort avec la descendance de Rafha. Le Prix du Jockey Club était l’objectif du poulain depuis le début de l’année. L’an dernier, Mishriff avait gagné de 10 longueurs en terrain lourd à Nottingham. Et nous espérions trouver une piste plus à sa convenance en France qu’en Angleterre. »

Concernant Make Believe, Ted Voute explique : « Donner un lauréat classique dès sa première génération, c’est très important. Il a beaucoup de bons sujets à venir. Williams Haggas entraîne Tammani, lauréat du Prix Isonomy (L) l’année dernière sous la casaque du prince. Nous pensons qu’il a un bel avenir. » La presse anglaise a très peu parlé de la victoire de Mishriff, au lendemain d’un Derby fantasque et d’une très belle édition des Oaks. Ceux qui étaient à Chantilly – ou devant leur télévision – ont pourtant assisté à une très belle fin de course. L’accélération du pensionnaire de John Gosden est assurément celle d’un bon cheval. À lui de rentrer dans l’histoire, comme le fit si bien son illustre aïeule Rafha après son succès classique cantilien !

D’où vient le nom de Mishriff ?

Depuis l’apparition de la Saudi Cup, le Royaume de la famille Al Saoud s’est repositionné dans l’atlas international des compétitions hippiques. La newsletter Une Semaine Au Galop vient de dévoiler l’origine du nom de Mishriff. Une histoire à la Frankel ! Pour y accéder, cliquez ici.