Hier encore, il avait vingt ans

International / 07.07.2020

Hier encore, il avait vingt ans

« J'avais vingt ans et je ne laisserai personne dire que c'est le plus bel âge de la vie. Tout menace de ruine un jeune homme : l'amour, les idées, la perte de sa famille, l'entrée parmi les grandes personnes. » C’est l’une des plus belles ouvertures de roman, celle d’Aden-Arabie. Mais Paul Nizan ne connaissait pas Donnacha O’Brien : à vingt et un ans seulement, il a remporté son premier classique.

Par Anne-Louise Échevin

Lundi, lendemain de Diane, vers 14 h. Donnacha O’Brien décroche le téléphone. Le phrasé est différent de celui de son père, Aidan, et de son frère Joseph (dans le moule du père !). Donnacha s’exprime de manière détendue, lui qui, à vingt-et-un ans, est encore plus précoce. Aidan avait vingt-sept ans lorsqu’il a enlevé pour la première fois un classique, et Joseph, lui, en avait vingt-cinq… Forcément, difficile de ne pas poser la question de la concurrence entre membres de la famille ! Mais rassurez-vous, les dîners de Noël se passent bien chez les O’Brien : « Ce n’est pas si mal d’être face à mon père et à mon frère ! Tout se passe bien : si je les bats, ils sont contents pour moi et s’ils me battent, je suis heureux pour eux ! C’est plutôt amusant. En tant que jockey, j’avais déjà battu mon père sur des chevaux entraînés par mon frère. Il était toujours content pour nous. C’est un bon esprit. Il y a beaucoup à apprendre de mon père comme de mon frère et ils m’ont déjà beaucoup appris : ils savent comment préparer les grandes courses, ici ou à l’international. Tout ce que j’ai appris à leurs côtés rend les choses plus faciles pour moi. »

Lorsque l’on signale qu’il a gagné le Diane, épreuve qui échappe encore et toujours à son père, Donnacha O’Brien répond en rigolant : « Gagner un Diane, c’est au moins une chose que j’ai réussi et que mon père n’a pas encore réalisé (rires) ! Peaceful (Galileo), la pouliche de mon père, a très bien couru et je pense qu’elle a été un peu malheureuse. Mais elle nous avait battus dans les Guinées d’Irlande et, cette fois, nous avons eu le dernier mot ! On attend la belle ! »

Jeunesse dorée. On dit que la valeur n’attend pas le nombre des années. Mais on se dit aussi que débuter dans le monde de l’entraînement avec la "marque O’Brien" et le support de la toute puissante Coolmore est quand même une aide non négligeable ! Combien d’entraîneurs ont eu, dès leur première année, une fille de Deep Impact issue d’une sœur d’High Chaparral dans les boxes ? Comme Joseph à son lancement, Donnacha part avec un sacré matériel de base. Mais c’est à double-tranchant : il faut être à la hauteur de ses aînés et à la hauteur des espérances placées en vous. Donnacha O’Brien analyse, la tête froide, conscient de sa chance et du défi : « Il y a un peu de pression car il faut que je fasse au mieux avec les chevaux qui m’ont été confiés. Coolmore m’a donné de bons éléments pour débuter, j’ai beaucoup de chance. Mais c’est un peu la même chose que lorsque je montais : on me confiait d’excellents chevaux et c’était à moi d’en tirer le meilleur. Mais, d’un autre côté, comme lorsque j’étais jockey, je travaille avec des gens qui me font confiance et qui ne me mettent pas particulièrement de pression. Je sais qu’ils me laissent le droit à l’erreur, ce qui est une grande aide. Ils rendent tout plus facile pour moi, je les en remercie. C’est à moi de faire du bon travail. Je crois que le fait de ne pas avoir une épée de Damoclès au-dessus de la tête et de ne pas se sentir sous pression permet de faire du bon travail, que ce soit comme jockey ou entraîneur. »

Par rapport aux débuts d’Aidan et de Joseph, on remarque une différence : Donnacha O’Brien a commencé directement avec les chevaux de plat, là où Aidan a été un entraîneur tête de liste en obstacle et où Joseph a commencé avec une écurie mixte. De l’obstacle, il n’a pas été question pour Donnacha : « J’ai fait le choix de me concentrer d’entrée de jeu sur le plat : j’aime passionnément les courses de plat, j’ai monté en plat. Je ne me suis pas vraiment posé de questions. »

La qualité dans les boxes. Donnacha O’Brien est installé à Longfield Stables, là où était basé David Wachman, gendre de John Magnier qui entraîna aussi des Coolmore avant d’arrêter sa carrière. De belles infrastructures pour débuter, après avoir appris à Ballydoyle, ce centre d’entraînement unique au monde. Avant les 1.000 Guinées d’Irlande, Donnacha O’Brien avait filmé le galop de Fancy Blue, accompagnant la pouliche depuis sa voiture. Ce n’est pas sans rappeler Aidan O’Brien qui suit depuis sa Jeep les entraînements de ses pensionnaires ! « Évidemment, nous avons essayé de mettre en place quelque chose d’assez similaire à Ballydoyle, même si nous n’avons pas les mêmes infrastructures : nous ne pouvons pas faire exactement la même chose mais nous nous en sommes inspirés. J’essaye de donner à mes chevaux un travail le plus similaire possible à ce que l’on voit à Ballydoyle. J’ai notamment une piste en gazon, qui monte légèrement sur 1.400m. Je commence avec de belles infrastructures et de bons chevaux. »

De bons chevaux et la qualité plus que la quantité : « Nous n’avons pas une grande écurie en termes de quantité : il y a environ 30 chevaux à l’entraînement. Je suis donc parti du fait que je n’aurai pas un nombre important de gagnants mais j’ai la chance d’avoir des bons éléments, très bien nés. J’ai des chevaux que j’ai achetés aux ventes, quelques éléments élevés par ma mère, et quelques Coolmore. »

Débuter dans une année particulière. Donnacha O’Brien ne pouvait pas le savoir quand il s’est installé, mais les premiers mois de sa carrière allaient être particuliers, avec la crise du Covid-19 et l’arrêt des courses. Il a décroché son premier succès un vendredi soir, le 21 février, sur la fibrée de Dundalk. Et son premier succès sur le gazon a eu lieu quelques jours avant le Diane, le 26 juin, au Curragh ! « Ce n’était pas l’année la plus facile ! Nous avions notre écurie prête à démarrer au mois de mars et il a fallu tout arrêter, leur donner un break puis tout remettre en marche pour la reprise. Ce n’était pas évident mais il faut relativiser : tout le monde était dans la même situation. Avoir pu reprendre les courses, c’est déjà une chance. »

Il avait gagné avec elle comme jockey. Donnacha O’Brien a arrêté sa carrière de jockey tôt (en novembre 2019), rencontrant les mêmes problèmes que son frère Joseph : « Je suis trop grand, c’était trop difficile pour moi de faire le poids et j’étais arrivé à un stade où je me suis dit que je ne voulais pas mettre ma santé en danger. » Il connaît Fancy Blue depuis longtemps. Il l’avait montée lors de ses débuts et l’histoire ne s’arrête pas là : « Je la connais depuis qu’elle est yearling. Elle n’avait pas encore de nom. Puis je l’ai montée lors de ses débuts et nous avions gagné. Ensuite, elle m’a battu à l’automne dans une Listed, alors que je montais pour mon frère ! Elle était sous ma responsabilité à l’automne dernier, mais je n’avais encore pas la licence, donc je ne pouvais pas être considéré comme son entraîneur. »

Peut-être les Irish Oaks et l’Arc. Donnacha O’Brien nous a donné des nouvelles de Fancy Blue. La pouliche a un pedigree pour faire les 2.400m et c’est peut-être sur cette distance que nous la reverrons prochainement : « Fancy Blue est bien rentrée de cette course. Elle est revenue dans la nuit de dimanche. Lundi, elle a juste marché et tout à l’air d’aller bien. Nous verrons comment elle est dans les jours suivants mais, jusque-là, tout va bien. Les Irish Oaks sont une possibilité pour la suite : évidemment, cela arrive très vite, cela dépendra de ce qu’elle montre dans les prochains jours et de ce que pense son cavalier du matin. Nous prendrons la décision à la dernière minute mais c’est une suite possible. Le Prix de l’Arc de Triomphe, sur le long terme, est à considérer : elle a montré pouvoir voyager et on connaît la réussite des pouliches de 3ans. »

Un classique à distance. Donnacha O’Brien, Covid-19 oblige, a vécu sa victoire dans le Diane depuis l’Irlande et l’hippodrome de Fairyhouse. Une victoire à distance mais certainement pas sans saveur : « C’est un très grand moment que de gagner un classique. Évidemment, j’aurais adoré être sur place pour ce premier succès à ce niveau. Mais je me suis dit que mon travail était fait : il était de préparer la pouliche pour la course. Je l’ai laissée entre de très bonnes mains : ceux qui ont voyagé avec elle, puis, en course, celles de Pierre-Charles Boudot, qui a l’expérience de tels rendez-vous. J’avais confiance en eux. Pierre-Charles est un excellent jockey. J’ai cherché à savoir quel jockey français pouvait être disponible pour la pouliche et le nom de Pierre-Charles est apparu. Dès que je l’ai su, j’ai pensé qu’il me le fallait. »

Et comment-a-t-il vécu la course à distance ? « Je ne sais pas trop ce que j’ai pensé pendant la course ! Il y avait quatre pouliches sur une même ligne à moins de 100m du poteau, et quatre excellentes pouliches qui plus est ! Tout est resté indécis jusque dans les 50 derniers mètres. Cela a été une course très belle à vivre, où les meilleures pouliches de la course sont allées devant. On se doutait que tout allait se jouer là, avec une ligne droite magnifique. »

Ann-Marie, le cœur du clan O’Brien. Aidan, Joseph, Donnacha… Derrière tous ces hommes, il y a aussi une femme, épouse et mère, et une grande femme de cheval. C’est Ann-Marie O’Brien. Celle qu’Aidan appelle après chaque course pour avoir son avis, celle qui a été champion trainer en obstacle pour la saison 1992-1993 et qui a élevé plusieurs gagnants de Groupe (Iridessa, Qualify, Mohawk, Kingfisher…). Le dernier mot est pour maman : « Ma mère est quelqu’un d’incroyable ! Elle a élevé des chevaux de Groupe, elle a toujours été avec nous, nous a toujours soutenus. Ma mère est au cœur de notre famille et de l’équipe : elle nous a toujours accompagnés, nous a suivis partout dans le monde. » Les courses et l’élevage, une passion familiale que Donnacha O’Brien est bien parti pour suivre : « L’élevage m’intéresse. C’est important, je pense, de connaître tous les aspects des courses. J’ai d’ailleurs une poulinière à mon nom : elle est pleine et il n’y a plus qu’à attendre ! » Et espérer faire aussi bien que maman…