Ioritz Mendizabal : « Ahurissant ! »

Courses / 06.07.2020

Ioritz Mendizabal : « Ahurissant ! »

Par Adeline Gombaud

À 46 ans, il fait partie des jockeys les plus expérimentés du peloton, l’un des plus aimés aussi, tant l’homme est abordable. Dimanche, il s’est offert un deuxième Jockey Club, douze ans après celui de Vision d'État. Pour John Gosden ! Et il n’en revient toujours pas.

Lendemain de Jockey Club. Il est midi et Ioritz Mendizabal a retrouvé ses filles, à Pau. « Pierre-Alain Chereau, mon agent, m’a gentiment proposé de fêter la victoire à Chantilly, mais je voulais vraiment rentrer et offrir mes deux coupes à chacune de mes filles. J’ai dû courir un peu pour avoir mon vol dimanche soir ! » Le succès a été fêté avec des amis proches, à Biarritz. « On a bien mangé et bien bu ! C’est aussi cela, le plaisir des courses… » Cela lui ressemble bien, cette fête en comité restreint dans le Sud-Ouest qu’il ne quitterait pour rien au monde. Même quand il a pris son indépendance avec Jean-Claude Rouget, il y a quelques années, il n’a jamais été question de quitter Pau. « Je ne rechigne pas à faire beaucoup de kilomètres pour aller travailler, mais j’ai vraiment besoin d’être basé ici. C’est ma base. »

Une vraie cote d’amour en Angleterre. Entre Pau et Newmarket, il y a pas loin de 1.000 km. Un monde. C’est pourtant Ioritz Mendizabal que John Gosden a choisi pour piloter Mishriff (Make Believe) dans le Prix du Jockey Club. Et ça, le jockey n’en revient toujours pas. « John Gosden est l’un des meilleurs entraîneur au monde. Alors monter le Jockey Club pour lui, c’est ahurissant ! » La nouvelle a été définitive jeudi dernier. « C’est Pierre-Alain Chereau, avec Shippy Ellis, agent anglais, qui ont travaillé pour me trouver cette monte. Mais jusqu’à jeudi, nous ne savions pas si les jockeys anglais pourraient venir à Chantilly. Je n’en reviens toujours pas. Si vous m’aviez dit il y a deux semaines que John Gosden ferait appel à moi… Je vous aurais dit de consulter un médecin ! »

Et pourtant. Ioritz Mendizabal a une vraie cote d’amour auprès des professionnels britanniques. « J’ai beaucoup monté pour Mark Johnston, et je collabore toujours avec lui d’ailleurs. Je pense que cela m’a fait connaître de ses confrères britanniques. J’avais aussi monté, il y a dix ans, une sprinteuse anglaise, Swiss Diva, avec laquelle j’ai gagné plusieurs Groupes pour David Elsworth. De façon générale, comme l’a expliqué Gérald Mossé dans vos colonnes il y a quelque temps, je crois que les entraîneurs anglais cherchent des jockeys d’expérience, alors qu’en France, il y a une prime à la jeunesse. J’essaie toujours de me rendre disponible quand un entraîneur anglais me le demande. Je me souviens l’an dernier d’être allé monter en Allemagne une pouliche de Mark Johnston dans une Listed. Ce n’était pas une grande course, j’ai sûrement loupé une réunion en France, et le périple entre Pau et l’hippodrome a été interminable, mais nous avons gagné et Mark Johnston a su qu’il pouvait compter sur moi. »

Admiratif de John Gosden. Ioritz Mendizabal a donc eu quelques jours pour étudier les précédentes courses du poulain, et se faire à l’idée que oui, il allait monter pour John Gosden. « J’ai tout regardé, depuis ses débuts jusqu’à sa victoire à Newmarket pour sa dernière sortie en passant par sa tentative à Riyad. Puis j’ai eu John Gosden le matin de la course. Il est très, très méticuleux, et avec lui, il y a un plan A, un plan B si le plan A n’est pas possible, un plan C. J’avais monté une Poule d’Essai pour lui [Nyramba, en 2004, ndlr] et j’avais été impressionné de voir à quel point tout était millimétré. On comprend pourquoi il a un tel palmarès. Rien n’est laissé au hasard. »

Pour Mishriff, les ordres n’ont pas duré bien longtemps, et John Gosden a juste donné une recommandation au jockey. « Il a beaucoup insisté sur le fait qu’il fallait toucher le moins possible à la bouche du cheval, et le monter rênes longues. Quand le train a ralenti aux Grandes Écuries, j’ai dû lever les mains pour le reprendre, et j’ai compris pourquoi ! Heureusement, j’ai pu rapidement poser mes mains et le cheval s’est à nouveau posé. Je sentais dans ses propos qu’il était confiant. De mon côté, je me voyais aussi une bonne chance, même s’il me semblait compliqué de battre Victor Ludorum. Et quand il est venu très vite à mon extérieur, j’ai cru qu’il allait gagner. Mais j’ai donné une claque au mien, et il a immédiatement enclenché. Dans les 150 derniers mètres, il est allé vraiment très vite. J’étais étonné, en lisant Jour de Galop, d’apprendre que c’était le premier Jockey Club de John Gosden. Il a gagné tellement de grandes courses que je pensais qu’il l’avait déjà remporté ! Cela rajoute encore un peu de saveur à cette victoire. J’ai appelé John Gosden après la course, d’abord pour le remercier, ensuite pour lui donner mes impressions. Je lui ai dit que pour moi, le cheval tiendrait 2.400m. La seule chose sur laquelle je ne peux pas me prononcer, c’est son aptitude aux terrains souples. Il a fourni un superbe changement de vitesse sur bon terrain. Sera-t-il capable de faire la même chose sur un terrain plus souple, sachant qu’il est un peu sur les épaules ? Je ne peux pas me prononcer. Quant à l’Arc, nous n’en avons pas parlé. Ce n’est surtout pas moi qui vais dire à monsieur Gosden ce qu’il doit faire ! Il connaît son poulain bien mieux que moi. »

Dix ans sans Gr1, mais pas une obsession. Pour Ioritz Mendizabal, il s’agit du deuxième Jockey Club, douze ans après celui de Vision d’État. Cela faisait dix ans (le Prix de l’Opéra de Lily of the Valley) que le jockey n’avait pas gagné de Gr1. C’était en 2010, la troisième année consécutive où il a été sacré Cravache d’or. « Bien sûr, on se lève tous les matins en espérant trouver un cheval comme Mishriff, qui peut vous offrir une victoire de ce calibre. Mais pour autant, il ne faut pas en faire une obsession. Il y a trois ans, je pensais tenir ce cheval avec Taareef, et je me suis accidenté avant qu’il ne coure le Jacques Le Marois. C’est ainsi. Il faut un peu de chance aussi ! Quand un entraîneur me confie un cheval, j’ai à cœur de faire mon boulot le mieux possible. Et gagner un réclamer pour un propriétaire qui n’a qu’un cheval, c’est aussi important que de gagner le Jockey Club pour un prince saoudien. À présent, j’exerce mon métier différemment. Je n’ai plus l’appui de professionnels qui pourraient me faire lutter pour une Cravache d’or. Ce n’est pas un choix : il faut faire avec. Il y a quelques années, j’ai choisi de prendre mon indépendance avec Jean-Claude Rouget. Mais nous sommes restés en très bons termes. Je travaille des chevaux pour lui à Pau quand il me le demande. Il fait parfois appel à mes services. Nous avons vécu tellement de choses ensemble que le lien ne pourra jamais être rompu. Le jour où, quand mon réveil sonnera, je n’aurai pas envie de me lever pour aller monter à cheval, il sera temps d’arrêter. Mais ce jour-là n’est pas encore arrivé ! »

Une autre façon d’exercer son métier. Alors à 46 ans, Ioritz Mendizabal continue, sans aucune aigreur, avec la sagesse de ceux qui ont connu les grandes victoires et les coups durs. « Je travaille avec des gens qui me font confiance. Il y a, d'une part, Pierre-Alain Chereau, mon agent : j’aime la personne et le boulot qu’il fait. Et, d'autre part, les professionnels qui font appel à moi, et avec lesquels j’aspire à réaliser un vrai travail d’équipe, dans la durée. Hattal, qui a gagné la belle course des pur-sang arabes dimanche, est une bonne illustration de cet état d’esprit. J’ai un contrat moral avec la casaque de Yas Horse Racing, managée par Thierry Delègue, avec lequel je m’entends très bien. Hattal, je l’ai débuté. Xavier Thomas-Demeaulte m’avait dit qu’il l’estimait, et m’avait demandé de le respecter. Nous sommes deuxièmes, mais nous aurions pu gagner si j’avais été méchant, sans penser à l’avenir. Pour sa deuxième course, nous lui avons appris à se poser. Et la troisième, c’était dimanche ! La patience a payé. C’était la concrétisation du travail réalisé depuis des mois, avec toute une équipe. Je monte souvent des pur-sang arabes, parce que beaucoup d'entraîneurs du Sud-Ouest en ont. C’est toujours gratifiant de monter le top-niveau d’une race, quelle qu’elle soit. Et cela m’a permis de voyager aussi : l’Angleterre, Abu Dhabi, Dubaï… »