L’élevage français à l’épreuve des classiques

Magazine / 08.07.2020

L’élevage français à l’épreuve des classiques

Onze épreuves classiques se sont déjà courues en France, en Angleterre et en Irlande. Avec la réouverture des frontières, les anglo-irlandais affichent une insolente réussite sur notre sol. Mais sur le plan de l’élevage, où se situe le curseur ?

Par Adrien Cugnasse

Personne ne sera surpris en apprenant que six de ces onze classiques ont été remportés par John Magnier et ses amis ou associés. En revanche, du coté de Fethard, la manière de procéder a sensiblement évolué. Paul Shanahan (Lynch Bages) est l’éleveur de Santiago (Authorized), lauréat du Derby d’Irlande (Gr1). Mais c’est Coolmore qui apparaît en tant qu’éleveur de Love (Galileo), gagnante des Oaks et des Guinées (Gr1), de Serpentine (Galileo), auteur d’un cavalier seul dans le Derby (Gr1), de Peaceful (Galileo), qui s’est offert les Guinées d’Irlande (Gr1), et de Fancy Blue (Deep Impact), lauréate du Prix de Diane Longines (Gr1). Or précédemment, l’usage était que les chevaux soient élevés par un syndicat au nom de la mère. Ainsi Bye Bye Baby (Galileo), troisième des Oaks 2018, a été élevée par le "Remember When Syndicate". Deux ans plus tard, sur le programme, à côté du nom de son propre frère Serpentine, c’est "Coolmore" qui apparaît… Rien n’est laissé au hasard dans cette grande maison, notamment en termes de communication. La superpuissance a d’abord été le leader du marché de l’étalonnage, à grand renfort de top prices en compagnie de Robert Sangster, il y a quelques décennies, aux États-Unis. L’entité s’est progressivement – et massivement – lancée dans l’achat de femelles. Le super étalonnier s’affirme (publiquement) comme le super éleveur.

Vous auriez pu l’acheter. Magnifiquement nommée, Love est issue d’une mère passée cinq fois sur un ring. Au départ, Pikaboo (Pivotal) n’avait pas (du tout) une page de rêve et David Redvers l’avait achetée pour seulement 20.000 Gns alors qu’elle avait 3ans, en décembre 2006. En passant des boxes de John Gosden à ceux de Stuart Williams, son bilan sportif ne s’est guère amélioré. Tout le monde (ou presque) aurait pu l’acheter lorsqu’elle repassée sur ce ring en 2007 (achetée 30.000 Gns par Tally Ho Stud) puis en 2012 (acquise 50.000 Gns par ses éleveurs, les époux Venner). Mais probablement ni vous ni moi n’aurions été capables de le faire "exploser" en tant que poulinière comme ce fut le cas chez Coolmore. Entre temps, en 2012, sa fille Lucky Kristale (Lucky Story) a gagné les Duchess of Cambridge Stakes et les Lowther Stakes (Grs2). Grâce à une transaction à l’amiable, Pikaboo a alors pris la direction de l’Irlande où elle changé de dimension, donnant avec Galileo successivement trois gagnantes de Groupe – qui ont toutes couru au niveau classique – Peach Tree, Flattering et Love. C’est ça l’effet Coolmore !

Le verre à moitié vide. Les Français se plaisent à critiquer leur pays. Il est vrai qu’actuellement (et sauf exception), les professionnels de notre pays n’occupent plus la place qui était la leur il y a quelques décennies sur la scène internationale. En octobre 2019, un journaliste du Guardian avait demandé à André Fabre pourquoi la France n'avait pas sorti de champion ces dernières années. Le Cantilien avait répondu avec le sens de la formule qu'on lui connaît : « Quand vous êtes un pays socialiste, vous n'avez pas assez de riches. C'est simple comme bonjour. » Une punchline qui avait déclenché une certaine hostilité sur les réseaux sociaux ! Cette année, le Derby et le Prix du Jockey Club avaient rassemblé le même nombre de concurrents : 16. Et dans chaque cas, 10 chevaux étaient issus des ventes. Mais l’égalité s’arrête là. Les 10 d’Epsom représentent plus de 7 millions d’euros en vente publique. À Chantilly, les 10 ont été achetés pour un total d’1,7 million d’euros… dont 1,1 million pour le "Coolmore" Océan Atlantique (American Pharoah) ! Si on élève le plus cher dans chaque lot, la moyenne est de 68.000 € au départ du classique français et de 364.316 € à Epsom.

Deux réalités très différentes. D’une manière générale, le niveau de la compétition n’est pas le même des deux côtés de la Manche. En 2018, 11.567 chevaux entraînés en Grande-Bretagne ont couru en plat, dont 1.319 avec un rating supérieur ou égal à une valeur française de 42. Soit 11,4 % de la population. Sur la même période, en France, environ 6.249 chevaux entraînés dans l’Hexagone ont couru en plat, dont 558 avec une valeur supérieure ou égale à 42. Soit 8,9 %. Si la proportion est comparable avec celle d’outre-Manche, la quantité de "bons", elle, n’a donc rien à voir. On a coutume de dire qu’il est difficile de comparer ce qui se passe en Irlande et en Angleterre avec la situation sur le Continent. Aussi, il peut être intéressant de jeter un œil du côté de l’Allemagne par exemple, ce pays aux allocations moribondes et avec (à peine) une moyenne de 850 naissances annuelles sur les derniers exercices. En comparaison, si on enlève un tiers de sauteurs, la France produit tous les ans "très approximativement" 3.700 foals pour le plat. Or dans le classement international 2019, parmi les 200 chevaux qui ont décrochés un rating de 115, on trouve six chevaux élevés par des Allemands et 22 par des Français (ou en France). La production française est 4,2 fois plus nombreuse que celle de notre voisin. Mais elle génère un peu moins de bons chevaux (22 contre 25 proportionnellement attendus). Ce petit calcul "à la va vite" n’a rien à voir avec une véritable étude statistique. Mais il reflète néanmoins la pensée d’un certain nombre de professionnels français.

Le verre à moitié plein. L’esprit cocardier – et la volonté de faire partie des grandes nations sur le plan commercial – pousse chacun à avoir sa propre idée sur notre relatif manque de compétitivité. Cela étant dit, on peut aussi voir le verre à moitié plein. Les Derbies d’Epsom et d’Irlande (Grs1) sont devenus très monotones, la victoire revenant 7 fois sur 10 à la "même équipe". Dix propriétaires, dix sires et sept entraîneurs différents ont gagné le Prix du Jockey Club depuis 2011. En termes de "story telling", c’est tout de même plus exaltant ! Et d’ailleurs, savez-vous qui est l’éleveur tête de liste en plat outre-Manche ? Et sur les obstacles irlandais ? Le classement en temps réel n’est pas disponible en ligne et ce type d’informations est très difficile à obtenir (sauf à formuler une demande auprès de la B.H.A. ou de H.R.I.). En France, Guy Pariente (55 chevaux, 24 victoires) fait la course en tête selon les primes à l’éleveur (avec 103.914 €). C’est Alec Waugh (Jedburgh Stud) qui caracole à la première place selon les allocations (912.846 € avec 53 chevaux). La France ne domine certes pas l’élevage et les courses en Europe. Mais pour celui qui n’est pas milliardaire, c’est le pays des opportunités !