Whaaaaaaaahtch Me !

Courses / 07.08.2020

Whaaaaaaaahtch Me !

Le 21 juin 2019, à Ascot, Watch Me est entrée dans la légende des courses en dominant de la tête et des épaules les Coronation. On en frissonne encore… Pourtant, avant le coup, c’était loin d’être gagné.

Par Mayeul Caire

Sa victoire dans les Coronation Stakes de Royal Ascot restera comme l’un des très grands moments de l’année 2019. Si vous aimez les courses, cliquez ici pour revoir l’épreuve en vidéo [https://youtu.be/5tto266bGkk]. Et si vous connaissez bien les courses – ce qui est le cas –, savourez comme un nectar la portion située entre le poteau 2 (qui indique que l’on est à 2 furlongs c’est-à-dire à 400m du poteau) et le poteau 1 (planté à 200m du poteau). Vous savez que c’est là que la qualité s’exprime le mieux. Ainsi, à Saint-Cloud, pour choisir un exemple français, nombre de professionnels préfèrent suivre les courses depuis « la plage », entre les 400 et les 200, plutôt que dans les tribunes, près de la ligne d’arrivée…

Sur le film, le bonheur commence à 1’40 et se termine en 1’51. Onze secondes de classe, où Watch Me (Olympic Glory) vient en roue libre à côté d’Hermosa (Galileo), double lauréate de Guinées, comme s’il s’agissait d’un cheval lambda, malgré les sollicitations énergiques de Ryan Moore.

Pierre-Charles Boudot, lui, ne bouge pas. « Nous avions bien préparé notre course avec Pierre-Charles, se souvient Francis Graffard. La clé, c’était de bien sortir des boîtes pour effacer notre numéro à l’extérieur, puis de la positionner juste derrière la ou les pouliches de tête. Tout s’est déroulé selon le plan. Cent mètres après l’ouverture des stalles, je savais que Watch Me allait disputer l’arrivée. J’ai été hyper serein toute la course. »

Pourtant, un mois plus tôt, à ParisLongchamp, le champ lexical de la sérénité ne faisait plus vraiment partie du vocabulaire de l’entraîneur…

« À 2ans, Watch Me avait bien débuté et elle était beaucoup montée sur sa course. Alors nous étions allés directement sur le Critérium du Languedoc (L) et tout s’était très bien passé. Pour sa rentrée, dans l’Imprudence, nous étions très confiants et elle avait une nouvelle fois gagné. La suite logique, c’était quoi ? La Poule d’Essai des Pouliches. » On a envie d’ajouter : avec une première chance et « en toute sérénité » (pour rester dans la tendance). Quand tout se déroule à chaque fois comme prévu, cela procure nécessairement une certaine confiance. Sauf que là, comment dire ? Hum. Peut-on avoir un pire parcours ? Même en le faisant exprès, ça ne serait pas facile. Watch Me subit tout le voyage, elle est enfermée, elle est gênée, elle gêne à son tour. « La cata ! » (dixit Graffard).

En descendant de cheval, Olivier Peslier, toujours calme et positif, déclare tout de go à l’entourage de Watch Me : « Elle va gagner le Diane. » À chaud, dans un contexte de telle frustration, quand la plaie vient à peine d’être ouverte, l’information peut sembler un peu décalée. Il y aurait matière à éprouver une pointe d’agacement. Oui et non. « Dans ma tête, se souvient Francis Graffard avec cette forme d’apaisement que seul un temps suffisamment long peut nous offrir (sur le moment, il était « à l’envers » ; tout le monde l’a vu au rond !), je me suis dit : c’est une super idée même si j’étais très déçu. » Et immédiatement après : « Le problème, c’est que j’ai une autre pouliche qui peut gagner le Diane. J’ai donc cherché à me débrouiller autrement. »

Une fois la déception à demi-digérée (on ne la digère jamais vraiment), l’entraîneur se dit que sa pouliche n’a « pas couru » dans la Poule, qu’elle ne mérite pas d’être condamnée sur ses malheurs, qu’il doit garder confiance en elle en faisant comme si elle avait gagné. Le résultat du jus de crâne tient en une phrase : « Si je gagne la Poule, je peux aller à Ascot. »

Pas faux : c’est d’ailleurs le choix d’Alex Pantall de courir Castle Lady (Shamardal) dans les Coronation après son succès à ParisLongchamp.

« Mes propriétaires m’ont suivi et ça s’est bien passé. » Le 16 juin, Channel – la fameuse « autre pouliche qui peut gagner le Diane » – remporte effectivement le classique cantilien. Et, cinq jours plus tard, portée par la forme de l’écurie et par un Boudot incandescent, Watch Me met Ascot à ses pieds. Pour Francis Graffard, la joie du 21 juin sera aussi « incroyable » (sic) que l’avait été la déception du 12 mai. « Deux émotions aussi extrêmes l’une que l’autre. »

N’est-ce pas cela que nous aimons dans les courses ?

Les raisons d’une fin de carrière

« La jument n’est pas tout à fait bien rentrée de sa course de dimanche, nous a confié son entraîneur, Francis Graffard. Après des examens vétérinaires plus poussés, nous avons constaté que ses boulets avaient un peu travaillé. Et nous avons préféré, en accord avec ses propriétaires, ne pas insister. Elle nous a apporté de très grandes joies et la sagesse est de la respecter. »

Elle a rejoint vendredi le haras de Saint-Julien, où elle a été élevée par Antoinette Tamagni-Bodmer.