Deauville confidential

Institution / Ventes / 08.09.2020

Deauville confidential

Mardi, un calme inhabituel régnait dans l’établissement Élie de Brignac à la veille de la vente de sélection d’Arqana. Seuls les professionnels étaient là. Il y a quelques années, le Festival du film américain de Deauville (qui a lieu en ce moment) mettait à l’affiche L.A. Confidential ; cette année, chez Arqana, c’est Deauville confidential, tant l’action – pourtant bien réelle dans les cours – a semblé se jouer à huis-clos en amont du ring. Ambiance et analyse.

Par Mayeul Caire

Comment décrire l’ambiance chez Arqana, en cette veille de ventes ? "Confidentielle" et "studieuse" sont les deux adjectifs qui viennent le plus naturellement à l’esprit. Quand on est rôdé au joyeux et folklorique brouhaha du mois d’août, la différence est saisissante. Cela s’explique facilement par la double absence des acteurs des courses (qui sont intéressés par la qualité des produits sans être actifs au bord du ring) et des badauds (qui sont venus aux ventes comme ils sont allés à la plage la veille ou au casino l’avant-veille). Alors nécessairement, cela fait moins de bruit : mardi, un néophyte aurait pu se demander si la vente avait lieu le lendemain ou dans trois semaines. Le calme évoquait un huis-clos, même s’il ne s’agit pas officiellement de cela puisque tous ceux qui voulaient entrer le pouvaient, à condition de respecter le protocole sanitaire.

Mais cette atmosphère tamisée (et masquée) est un miroir déformant. Car si vous avez voyagé dans les cours mardi, vous aurez remarqué que moins de monde ne veut pas dire moins d’activité. Les professionnels sont là. Ils se sont montrés très actifs dans l’inspection. Les chevaux sont sortis. Les chevaux ont été "vétés" (des vétérinaires sont venus les analyser, ainsi que leur dossier médical). Certains acheteurs ont pris leurs renseignements auprès d’Arqana.

Ce qui a changé cette année, c’est que – le plus souvent – les conseillers, les courtiers et les managers se sont déplacés seuls, sans être accompagnés par leur client final. Nécessairement, l’absence des investisseurs a réduit le nombre de visites. Normalement, en août, un bon yearling peut sortir une centaine de fois ; cette année, c’est moitié moins. Attention ! Cela ne veut pas dire que le nombre de clients intéressés est deux fois moins important car en réalité, en août, le cheval serait sorti deux fois – une fois pour l’intermédiaire et une fois pour le client final – là où il n’est sorti qu’une fois cette année… Mais il y aura donc de l’activité autour du ring à partir de mercredi. Le marché français n’a pas été boudé et le Covid (et autre quarantaine) n’a pas freiné les "courtiers-voyageurs".

En revanche, l’absence des investisseurs eux-mêmes peut peser sur les prix. Deauville est connue pour être l’une des très rares ventes mondiales où les acheteurs viennent en personne, parfois même en famille ou avec des amis. Ce n’est pas le cas cette année. Or être physiquement là est stimulant pour un acheteur. Cela peut créer une opportunité – un cheval que l’on n’avait pas short-listé sur sa page de catalogue mais qui vous plaît en le voyant passer – ou susciter une enchère supplémentaire, puis une autre – histoire de ne pas repartir les mains vides.

Sans que cela ne soit facile à modéliser, Deauville s’attend à un marché différent des années précédentes. Les vendeurs sont dans l’incertitude. Ils ne l’expriment pas, mais il est évident que la situation est anxiogène. Ne dit-on pas qu’une situation incertaine est pire qu’une crise claire et identifiée ? D’ailleurs, aucun de ceux avec qui nous avons échangé ne veut se livrer au moindre pronostic. Ce n’est pas pour se "féticher", en refusant de prédire une baisse par peur de la provoquer ou en refusant d’annoncer un miracle par peur de le faire fuir. Non : ils ne veulent pas se prononcer parce qu’ils ne savent pas. Et c’est ce saut dans l’inconnu qui crée la tension qui était perceptible en arrière-plan mardi, dans la tiédeur de ce début septembre à Deauville.

Les vendeurs jouent très gros lors de cette vente de sélection, où défile l’élite de leur production – et donc où se solde une année d’investissement en temps et en argent. On comprend leur stress !

À quoi peut-on s’attendre demain (mercredi) ? Le plus grand acheteur de yearlings du monde, Godolphin, a fait inspecter des lots. L’entité du cheikh Mohammed Al Maktoum devrait intervenir dans le haut du marché. En revanche, il est à craindre que Shadwell, traditionnel soutien des ventes, ne soit pas plus actif à Deauville qu’il ne l’a été lors des précédentes ventes en 2020 – même si, pour le savoir, il faudra attendre jeudi soir.

Coolmore est là, en nombre, et va lever la main plusieurs fois au cours des journées. Al Shirah va acheter. Elektra Niarchos, Jean-Louis Bouchard et Thierry Gillier ont vu des chevaux. On dit qu’Antoine Griezmann sera actif ; il vient d’acheter un yearling 270.000 € en Allemagne via Laurent Benoit. Une délégation de Hongkong est également présente. Et on a vu tous les courtiers français, anglais, irlandais et de plusieurs autres pays.

Enfin, deux éléments doivent être pris en compte cette année. Deux éléments qui ne se situent pas, géographiquement, à Deauville.

Le premier, c’est que de mémoire d’éleveurs-vendeurs, jamais les acheteurs n’avaient passé autant de temps à inspecter les yearlings sur leurs sites de production en amont de la vente. Et jamais ils n’avaient vu autant d’acheteurs faire l’effort de se rendre dans les élevages avant la vente. Avec le Covid, les personnes intéressées ont eu plus de temps pour tourner, au calme. Ça peut se retrouver dans les enchères.

Le second, c’est qu’Arqana a reçu un grand nombre de demandes d’accréditations pour placer des enchères via internet. Là, c’est le monde du Covid qui s’écrit : celui de la multiplication du travail à distance et de l’accélération de la dématérialisation de l’économie. Mais, au-delà du Covid lui-même, c’est aussi le monde de demain qui s’écrit. L’an dernier, pour la première fois de l’histoire, les achats sur internet ont dépassé les achats physiques aux États-Unis. Pourquoi les ventes de chevaux échapperaient-elles à cette tendance ?