Et dire que Plainchant est issue d’une poulinière d’obstacle

International / 23.09.2020

Et dire que Plainchant est issue d’une poulinière d’obstacle

Selon les handicapeurs de France Galop, avec 50 de valeur cette pouliche est le meilleur 2ans vu en France en 2020. Oui, vous avez bien lu, meilleure que les anglais qui ont foulé notre sol ! Son histoire sort des sentiers battus. Et ses éleveurs nous l’ont racontée…

Par Adrien Cugnasse

Même si son histoire sort clairement des sentiers battus, Plainchant (Gregorian) n’est pas pour autant le fruit du hasard. Originaires d’Irlande, Ian Hanamy et Katherine Aalen sont installés en Normandie à l’élevage des Loges, depuis 2003. Au final, pour "sortir" un bon 2ans en France, il faut importer des éleveurs irlandais et un entraîneur italien ! Cette semaine, Katherine Aalen nous a expliqué : « Nous avons vendu Plainchant pour seulement 4.000 € en octobre 2019. Sa mère avait déjà sorti deux bons gagnants pour le propriétaire précédent, dont Wink Oliver (Winker Watson), lauréat à 13 reprises de 1.200m à 1.800m. L’autre Texas Katie (Clodovil) a gagné son maiden au mois d’août de ses 2ans en Angleterre. Elle était petite et son père, Gregorian (Clodovil), n’était pas très bien connu des acheteurs français. Sa production s’est réveillée depuis. Mais en octobre dernier, ce n’était pas franchement le bon moment pour cet étalon.

C’est une famille solide, la deuxième mère ayant donné trois black types dont Laugh Out Loud (Clodovil), gagnante du Prix de Sandringham (Gr2). Plainchant reproduisait d’ailleurs le croisement de cette troisième des Sun Chariot Stakes (Gr1). Yearling, elle était belle mais pas grande, et dans un marche très sélectif, avec une offre importante… elle a fait un petit prix. La vie des ventes est ainsi faite. Nous étions déçus. Et le fait qu’elle ne fasse pas plus sur le ring ne pouvait pas aisément s’expliquer par un véritable défaut de la pouliche… »

Sa mère est pleine de Castle du Berlais ! La mère de Plainchant, Nadinska (Doyen), était une jument particulièrement dure. Elle a couru 17 fois entre le mois de mai et le mois d’octobre de ses 3ans. C'est une fille du sous-estimé Doyen (Sadler’s  Wells), lauréat des King George VI & Queen Elizabeth Diamond Stakes (Gr1). Et sa mère était par Darshaan (Shirley Heights). Pas franchement un pedigree de vitesse ! Katherine Aalen détaille : « La famille est vraiment solide. La jument est-elle même vraiment énorme. Dans une optique de produire en plat, elle avait besoin d’un cheval avec beaucoup de vitesse et pas trop de taille. Comme Gregorian. Nous l’avons achetée pleine de cet étalon. Et vu son modèle et son pedigree, nous voulions la reconvertir en mère de sauteurs. En effet, Doyen est devenu étalon d’obstacle après avoir débuté chez Darley. Et dans cette souche, nous avions élevé pour un client plusieurs bons sauteurs, comme Rombaldi (Kahyasi), un cheval qui a gagné 10 courses en plat et cinq en obstacle. Lauréat de la Grande Course de haies de Clairefontaine (L), Rombaldi s’était classé troisième du Prix de Pépinvast (Gr3). Nadinska a une femelle par Reliable Man (Dalakhani) au catalogue d’octobre et elle est pleine de Castle du Berlais (Saints des Saints) ! Je crois beaucoup aux étalons qui ont gagné sur les obstacles et au départ, c’est vraiment dans cette optique que nous l’avions achetée. De plus, quand vous vendez un yearling 4.000 €, ça vous conforte dans l’idée qu’il faut changer de discipline pour la production de la mère ! Nous n’élevons que très peu de chevaux de plat. L’obstacle est vraiment notre cœur de métier… »

Le choix de la France... Parmi les 20 ou 30 naissances annuelles de l’élevage des Loges, la grande majorité est donc fabriquée pour sauter et Katherine Aalen poursuit : « Nous sommes bien sûr restés très Irlandais, mais nous aimons la France. Ce pays nous a donné beaucoup d’opportunités. Les Irlandais n’ont pas peur de voyager, mais il est vrai qu’ils privilégient les pays anglophones, comme l’Australie ou les États-Unis. J’ai appris à me débrouiller en français et nous avons découvert que la Normandie est un vrai point de rencontre pour l’Europe du cheval, dans toute sa diversité. Plusieurs raisons nous ont poussés à venir et nous l’avons fait quand nous étions suffisamment jeunes. D’une part, l’accès à la propriété foncière est infiniment plus accessible ici. Outre-Manche, nous serions restés locataires. Ensuite, pour élever des sauteurs, ce que je préfère, la France est le meilleur endroit au monde. Même si l’Irlande a toujours sorti des champions. Les meilleurs étalons sont ici. La préparation précoce et le dressage à la française sont très bénéfiques. Et le label "FR" a la cote sur le marché. Nous avons par exemple élevé et vendu Daylight Katie (Bonbon Rose), lauréate du Lough Construction Ltd. Irish EBF Mares Novice Hurdle (Gr3) en novembre dernier. Son père et son père de mère (Kapgarde) ont gagné à Auteuil. Je crois beaucoup à ces pedigrees de sauteurs. C’est la force de la France : des pères et des mères qui ont gagné sur les obstacles. La jumenterie française est vraiment meilleure : avec de l’aptitude pour cette discipline et toutes les qualités associées, comme la santé par exemple. Ce n’est pas parce qu’un étalon était un cheval de premier plan en plat qu’il a pour autant les qualités nécessaires pour l’obstacle. »

Plainchant n’est pas la première. Même si l’obstacle est (désormais) le domaine de prédilection d’Ian Hanamy et Katherine Aalen, ils ont un palmarès solide avec les 2ans élevés ou vendus, dont plusieurs ont brillé sous entraînement italien. On peut penser à Baciami Piccola (Equiano), deuxième du Prix des Rêves d'Or (L), Ameenah (American Post), gagnante du Prix Miesque (Gr3), Al Muthana (Pastoral Pursuits), deuxième du Prix de Cabourg (Gr3), King of Spades (Foxwedge), deuxième du Prix Eclipse (Gr3), ou encore Pacifica (Red Jazz), troisième du Premio Criterium Nazionale (L). Katherine Aalen détaille : « Nous ne pouvons pas utiliser des étalons très chers. Dès lors, soit nous produisons pour l’obstacle, soit pour la précocité. C’est une activité économique, et en dehors de ces deux créneaux, il est difficile de trouver des bons reproducteurs accessibles financièrement. En France, de mon point de vue, il serait appréciable d’avoir plus de choix dans les étalons dotés de vitesse pour produire en plat. C’est une qualité qui, je pense, doit être réintroduite en permanence si l’on veut élever dans cette optique. Même si on veut produire autre chose que des sprinters. » L’éleveur poursuit : « Nous avons six ou sept juments de plat. Et nous réduisons chaque année au profit de l’obstacle. Il y a beaucoup de moments difficiles dans la vie d’un éleveur. Alors nous apprécions à leur juste valeur les bons. Dès lors, la victoire de Plainchant nous ravit d’autant plus. Dans la réussite de la pouliche, il faut souligner le bon travail de Maurizio Guarnieri. C’est un entraîneur exceptionnel et il est certainement sous-estimé. Il nous avait déjà acheté des chevaux avec de bons résultats à la clé. Il a bien conscience qu’il vaut mieux avoir dans sa cour une bonne Gregorian qu’un mauvais Dubawi (Dubai Millennium)... J’espère vraiment pour lui, mais aussi pour Alain Jathière et Sauro-Andrea Fiordelli, qu’elle sera aussi bonne à 3ans qu’elle ne l’est cette année à 2ans. » Pour situer la performance de Plainchant, gagnante en 68''48 du Prix Eclipse (Gr3), Bruno Barbereau a écrit dans nos colonnes : « Cela faisait depuis le début des années 80 qu'un 2ans n'était pas allé aussi vite ! Mieux encore : en quarante ans, aucun 2ans n'était passé sous les 70'' sur ce parcours… Exceptionnel. »

La forme de Mandore & Jathière. Après sa victoire dans le Critérium du Béquet - Ventes Osarus (L), Plainchant a été acquise pour moitié par Alain Jathière, dont la casaque est bien représentée au niveau black type en plat cette année (Tour to Paris, Miss Extra, Axdavali…). Nicolas de Watrigant, qui a réalisé la transaction, nous a avait alors expliqué : « La pouliche a gagné dans un bon style et dans un bon temps sa Listed. Elle est plutôt bien née et appartient à une famille que je commence à connaître, car il s’agit de celle de Mekhtaal (Prix d’Ispahan, Gr1)… » L’homme de Mandore International Agency connaît une période de forme en 2020, avec par exemple Royal Julius (Royal Applause). À l’âge de 11ans, ce dernier vient de décrocher son onzième podium black type et ce pensionnaire de Jérôme Reynier galope vers l’Arc. Parmi les chevaux acquis tout ou partie par l’intermédiaire de Nicolas de Watrigant, il faut aussi citer Rockemperor (Holy Roman Emperor) et Uni (More than Ready), placés de Gr1 aux États-Unis cette année, mais aussi Livachope (Goken), troisième du Prix d'Arenberg (Gr3), King's Harlequin (Camelot), troisième du Prix du Calvados (Gr2), Savvy Nine (Anodin), placé de Groupe à Hongkong… liste non exhaustive !