Thulliez, par Tutu

Courses / 17.09.2020

Thulliez, par Tutu

Après plus de 1.500 victoires, dont seize Grs1, Thierry Thulliez a décidé d’arrêter sa carrière. Il ne sera plus jockey, mais continuera d’intervenir comme consultant sur le plateau d’Equidia. Sans amertume, il retrace ces trente années passées dans les pelotons.

Par Adeline Gombaud

Jour de Galop. – Vous avez annoncé dimanche que vous arrêtiez votre carrière. Comment prend-on une telle décision ?

Thierry Thulliez. – On faisait depuis quelque temps moins appel à mes services. Quand j’ai gagné le Grand Prix de la Riviera - Côte d’Azur (L) avec Harmless pour Ludovic Rovisse, j’ai pensé arrêter. Et puis Ludovic a imaginé aller courir à Lingfield le jour des finales du championnat All-Weather : cela faisait une motivation pour continuer. Le Covid est arrivé, les courses ont été arrêtées, tous les plans se sont effondrés… Se lever tôt, galoper les chevaux le matin pour passer l’après-midi en troisième choix, cela faisait beaucoup de travail pour peu de résultats…

Comment expliquez-vous cette baisse de popularité auprès des entraîneurs ?

Les agents ont de nos jours beaucoup de pouvoir. Il y a cinq ou six jockeys qui montent presque tout. Il y a aussi la concurrence avec les filles qui bénéficient de la décharge. Il ne reste plus beaucoup de place ! Les courses sont devenues une chasse aux records. Certains jockeys montent neuf courses par réunion, parfois deux réunions par jour…

Cette polarisation sur les jockeys du top-dix, elle n’était pas aussi forte il y a dix ou vingt ans ?

Je ne crois pas. Avant l’arrivée des agents, le jockey nouait une vraie relation de confiance avec l’entraîneur ou le propriétaire. On galopait les chevaux le matin, on échangeait… C’était une partie de mon métier que j’adorais. Maintenant, on se voit au rond pour les ordres, on échange trois mots et c’est parti. Je trouve ça un peu dommage…

Donc difficile d’imaginer, en 2020, qu’un gamin avec une décharge puisse monter un classique ?

Il est évident que la situation dans laquelle je me suis retrouvé en 1995, quand Corine Barande-Barbe et les Delbart ont décidé de faire appel à moi pour monter Carling dans la Poule d’Essai, n’existerait pas de nos jours ! Dès qu’il y a un peu d’enjeu, on préfère faire appel à un top-jockey. C’était une autre époque ! Et imaginez : bien que battu d’un nez dans la Poule, j’ai remonté la pouliche dans le Diane… C’est vraiment grâce à cette pouliche et bien sûr grâce à Corine et ses propriétaires que ma carrière s’est lancée. Je leur dois beaucoup.

Cette victoire dans le Diane à vingt ans, c’est encore votre meilleur souvenir ?

Bien sûr. Parce que de cette victoire découle tout le reste. Quelque temps après, je suis parti chez Pascal Bary, sur les conseils de Corine qui ne pouvait pas me faire beaucoup monter. Il m’a fait galoper les chevaux du prince Abdullah et je me suis retrouvé associé à cette casaque. Et en 2002, je deviens premier jockey des Niarchos. C’était l’année de Sulamani, Six Perfections, Domedriver…

Si vous deviez émettre un regret lors de votre carrière ?

Je pourrais dire la deuxième place de l’Arc avec Sulamani, parce que je pensais vraiment gagner et que cela a été dur à encaisser. Mais avec le recul, on ne peut pas regretter une deuxième place. Alors je dirais le Prix Morny, en 2003. J’avais le choix entre deux montes : Much Faster, pour Jean-Louis Bouchard, qui venait de gagner le Robert Papin, et Denebola, pour les Niarchos, avec laquelle je venais de remporter le Cabourg. J’ai choisi Much Faster. Sportivement, je ne me suis pas trompé : Much Faster est deuxième devant Denebola. Nous sommes battus par Whipper monté par mon beau-frère, Sébastien Maillot, son seul et unique Gr1 (rires) ! Mais politiquement parlant, c’était une erreur, et j’ai perdu le contrat Niarchos. J’aurais aimé être mieux conseillé. Ce n’est que l’année suivante que j’ai commencé à travailler avec Hervé Naggar. Si notre collaboration avait commencé un an plus tôt, je n’aurais sans doute pas fait cette erreur… Et qui sait, j’aurais pu monter d’autres cracks.

Pourquoi avoir fait appel à un agent à ce moment de votre carrière ?

C’est Pascal Bary qui m’a conseillé de le faire. En fait, il savait qu’il allait moins me faire monter, et il savait donc que j’allais avoir besoin de l’aide de quelqu’un comme Hervé pour me "faire" une clientèle. C’est ce qui s’est passé. Hervé m’a permis notamment de collaborer avec Nicolas Clément. Une association qui a duré onze ans. À la fin, on n’avait même plus besoin de se parler tant on se connaissait !

Vous avez un parcours singulier, puisque vous avez débuté par l’obstacle… Comment vous êtes-vous retrouvé apprenti jockey chez Lucien Bates ?

Mon père était turfiste, et j’aimais bien regarder les courses avec lui, même si je n’avais jamais touché un cheval. À la fin de mon année de troisième, quand s’est posée à la question de la suite de ma scolarité, j’ai proposé à ma mère que j’intègre l’école des jockeys. J’avais le gabarit pour et ce milieu me fascinait. Problème : on entre normalement à l’Afasec en cinquième. Mais j’ai eu une dérogation pour entrer en deuxième année. Quand les autres avaient français ou mathématiques, sachant que j’avais déjà effectué ma troisième, j’apprenais l’hippologie. J’avais un certain retard pour tout ce qui était cheval !

À ce point ?

Avant de commencer mon apprentissage chez Lucien Bates, j’avais fait un stage d’un mois à Graignes. Je savais donc mettre un licol, curer les pieds, des choses comme ça… Mais quand je suis arrivé à l’écurie, le premier jour, j’ai demandé au premier garçon où était ma casaque ! J’ai tout appris chez Lucien Bates. Comme je ne pouvais pas monter à la piste (je me contentais de séances au pas et au trot sur le poney dans un rond), je faisais toutes les corvées. On lavait les bandages à la main, à l’eau froide, en plein hiver. On arrivait une heure plus tôt que les employés pour faire les boxes. On était élevé à la dure ! Je pense que les apprentis sont plus protégés de nos jours. Je ne sais pas si c’est bien ou mal, mais la société a évolué et le monde des courses s’est adapté. Petit à petit, j’ai progressé à cheval, même si je suis beaucoup tombé. Un an après mon arrivée à l’écurie, j’ai débuté en course. Bon, il m’a fallu presque un an pour gagner ! Quand Lucien Bates a diminué son activité, je suis parti chez Jean-Paul Gallorini.

Que vous ont apporté ces années passées dans des écuries d’obstacle ?

L’obstacle, c’est pour moi la meilleure école. Chez Jean-Paul Gallorini, on sautait tous les matins, presque à tous les lots. Cela développait votre assiette, votre équilibre, votre force physique… Je me souviens que quand je suis arrivé à Chantilly, je trouvais ça facile ! On faisait trois canters le matin et c’était terminé…

Dans les périodes où vous avez été moins sollicité en plat, n’avez-vous jamais pensé à revenir sur les obstacles ?

Cela m’a traversé l’esprit et monsieur Gallorini m’avait proposé de venir à l’écurie, pour monter les chevaux Wildenstein en course. Je suis donc venu un matin, il m’a donné deux chevaux qui tiraient beaucoup. Je suis descendu en lui disant que ce n’était plus pour moi, que je restais en plat !

Quel regard d’ancien portez-vous sur le monde des courses ?

Je n’aime pas dire que c’était mieux avant, parce que cela veut vraiment dire qu’on a vieilli ! Mais il est certain que pour un apprenti qui rentre à l’école de nos jours, il est dur de se faire une place… La décharge accordée aux femmes pénalise les garçons. Je ne dis pas que c’est une mauvaise chose : les filles montent très bien à cheval et elles méritent de monter en course, mais à niveau égal, l’entraîneur choisira une fille avec un avantage considérable au poids… Je trouve aussi que les chevaux sont moins bien mis qu’autrefois. En raison des contraintes économiques, on n’a plus le temps de les travailler comme on le faisait. Il y a dix ans, on pouvait partir au canter avec un 2ans les pieds sur la selle et seul. Aujourd’hui, mieux vaut un leader et savoir serrer les jambes !

Depuis quelques mois, vous avez endossé le costume de consultant pour Equidia. Malgré votre timidité, on a l’impression que vous avez fait cela toute notre vie…

C’est vrai que bien qu’étant quelqu’un de réservé, cela s’est tout de suite bien passé. Quand on parle d’un sujet qui nous passionne, c’est plus facile. Tout au long de ma carrière, je n’ai cessé de regarder et regarder encore les courses, de les analyser. C’est donc un exercice qui ne m’est pas étranger. J’essaie d’apporter mon regard de jockey, d’être complémentaire avec les journalistes qui m’accompagnent. J’espère que cela fonctionne bien ! J’ai pu me rendre compte que le métier n’était pas si facile. Les professionnels n’aiment pas qu’on les égratigne ! Il faut donc trouver le juste équilibre. Dans une émission comme "Le Grand Debrief", on peut aller plus en profondeur, avec une analyse à froid. C’est passionnant.