A LA UNE : les écuries de groupe, un des visages de l’avenir du propriétariat

International / 23.11.2020

A LA UNE : les écuries de groupe, un des visages de l’avenir du propriétariat

« Ensemble, un plus un plus un plus tout le monde ! » Vous souvenez-vous de cette chanson un peu naïve de Sinclair, qui nous faisait danser à la fin des années quatre-vingt-dix ? À peu près au moment où les courses françaises ont compris que leur salut passerait par la multipropriété. Depuis la création des Étoiles du Galop par Pascal Adda, en 1994, les écuries de groupe se sont considérablement développées et ont pris des formes variées. En compagnie de Didier Krainc, fondateur de l’écurie Vivaldi, voici un voyage dans la diversité de ces écuries qui ont fait du partage leur raison d’être.

Par Anne-Louise Échevin

Une écurie de groupe… Des écuries de groupe !

C’est quoi, une écurie de groupe ? Le principe général est le même : des personnes qui, ensemble, mettent de l’argent dans une même structure pour acheter un cheval… Mais pas avec les mêmes moyens.

Les "haut de gamme"

Certaines écuries de groupe s’adressent à des personnes qui pourraient investir dans un cheval en solo, mais préfèrent diluer les risques en s’associant. Le ticket d’entrée peut tourner autour de 20.000 €, comme l’écurie Vivaldi en France par exemple, mais on pense aussi à Highclere Racing outre-Manche (et en Australie) où les parts peuvent aller jusqu’à près de 50.000 £ ! Highclere Racing possède une multitude de variantes dans ses écuries de groupe, à des tarifs variables : le plus célèbre est l’Ascot Racing Club, celui de Motivator, qui est aussi un partenariat avec le club très côté 5 Hertford Street.

Didier Krainc nous a expliqué : « Mon idée, quand j’ai lancé l’écurie Vivaldi, était de trouver des gens qui pourraient être propriétaires ensuite. Cela coûte très cher d’être propriétaire et je me suis dit qu’il fallait trouver des personnes qui aient une certaine capacité financière… Gérer des racing clubs avec 1.000 personnes, je ne saurais pas le faire. Chez nous, on a le PMU : on joue et pendant la course, le cheval nous appartient. Je dirais que pour les petites écuries de groupe, il y a le PMU ! »

Les intermédiaires

D’autres écuries de groupe pourraient être qualifiées d’intermédiaires, avec des tickets d’entrée pouvant aller de 1.000 € à 5.000 €. Cela permet soit plus de propriétaires, soit des achats de chevaux potentiellement moins commerciaux. Tim Palin, qui a créé et manage Middleham Park Racing, nous avait dit au mois de juillet sur la philosophie de cette écurie de groupe qui correspond bien à cette catégorie : « En ce qui nous concerne, beaucoup de nos porteurs de parts achètent un bout de cheval moyennant 3.000 €. Nous présentons la propriété de chevaux comme étant un loisir pour eux, pas un investissement. Je crois que, en investissant des sommes équivalentes à des vacances, nous réussissons à garder cet esprit de loisir et que, par conséquent, les porteurs de parts le vivent ainsi, sans penser en priorité à avoir un énorme retour sur investissement. » En France, on peut penser à Passion Racing Club, par exemple.

Les petits budgets

Enfin, il y a les écuries de groupe à petit budget : l’exemple le plus connu en France est certainement l’écurie club RMC, à 50 € la part. On s’adresse davantage à un public turfiste mais, à ce tarif, il faut être très nombreux et il est difficile de vivre l’expérience premium du propriétaire : avec le recul, on se rend compte que le système des écuries de groupe "petit budget" est difficile à faire vivre : extrêmement chronophage pour les entraîneurs et difficile à rentabiliser, donc délicat d’avoir une personne travaillant à plein temps dessus pour faire vivre le groupe. En 2018, Pascal Adda nous disait : « Le taux de couverture des frais d’entretien d’un cheval de course en France est connu. Dès lors, tout le monde sait qu’une société d’entraînement peut difficilement s’en sortir avec pour seuls revenus le pourcentage sur les gains et les pensions, sauf coup de chance, c’est-à-dire un cheval exceptionnel. Dès lors, il faut pouvoir vendre afin de dégager des ressources. » Or, sur un "petit" cheval, difficile de faire du commerce pour tenter de rentabiliser l’investissement une fois la carrière finie.

La multipropriété, l’avenir ?

L’adage dit : "on aime ce que l’on connaît". Un autre prétend : "plus on est de fous, plus on rit !" Les écuries de groupe rassemblent ces deux idées : permettre à des gens qui ne connaissent pas forcément les courses d’investir pour une somme raisonnable et une limitation des risques, ainsi que partager l’expérience avec des personnes néophytes mais aussi les socioprofessionnels, qui vont leur permettre de comprendre le milieu.

Didier Krainc nous a donné son constat depuis le lancement de l’écurie Vivaldi : « Le concept de Vivaldi tournait seulement autour des néophytes. Nous ne voulions pas de gens qui étaient déjà dans les courses, déjà membres d’une autre écurie de groupe ou des socioprofessionnels. Nous voulions faire venir aux courses des gens nouveaux, autour d’un noyau dur de gens qui étaient déjà propriétaires. Le concept consistait à avoir des participations dans les chevaux avec d’autres propriétaires, d’autres éleveurs : dans un but pédagogique et pragmatique, qui était d’essayer d’avoir une meilleure qualité de chevaux. Nous pensons que plus nous misons sur le haut de gamme, plus nous pensons avoir une meilleure qualité de chevaux, même si cela n’est pas aussi mathématique que cela ! »

Que veulent ces nouveaux propriétaires ? Ce qui est intéressant avec les écuries de groupe, c’est qu’elles permettent de dresser un portrait robot d’un potentiel propriétaire en 2020. C’est l’un des nerfs de la guerre pour les courses françaises : trouver des investisseurs qui sont, dans notre milieu, les propriétaires et les parieurs.

Alors que veulent les nouveaux investisseurs qui ne connaissent pas les courses ? Quels sont les priorités ? Didier Krainc répond : « Le cheval ! Nous vivons avec les chevaux et, parfois, nous oublions peut-être la dimension esthétique : un pur-sang qui sort de son box, c’est magnifique ! Il y a des chevaux qui sont d’une beauté fascinante. C’est ce que chantait Alain Souchon : "un mieux, un rêve, un cheval". Il se dégage quelque chose de cet animal qui est incroyable. Les courses permettent de visiter des lieux magnifiques : les hippodromes, les centres d’entraînement mais aussi tout ce qu’il y a autour. Le réseau est aussi important : vivre des moments ensemble. Réseauter n’était pas un objectif en soi mais, quand j’ai fait une enquête pour savoir ce qui plaisait aux actionnaires, le réseautage est beaucoup revenu. » Et l’appât de (l’hypothétique) gain ? Didier Krainc préfère mettre en garde ses potentiels actionnaires : « Souvent, dans les films, les livres, les choses écrites sur les courses, il y a le fait de toucher un super cheval et de pouvoir faire fortune. Deux questions reviennent : le bien-être et peut-on gagner beaucoup d’argent ? Il faut leur expliquer que non, on ne gagne pas beaucoup d’argent même si cela peut arriver de temps en temps. Si vous achetez régulièrement des tickets de loto, vous allez peut-être gagner le gros lot. Cela va faire la Une des journaux mais cela arrive rarement. »

Le bien-être du cheval : essentiel ! La question du bien-être revient régulièrement sur le devant de la scène : en compétition mais aussi la question essentielle de l’après-course. Didier Krainc a souligné à quel point cet aspect est essentiel : « C’est une des questions que j’ai régulièrement : est-ce que c’est truqué, les chevaux sont-ils dopés, sont-ils maltraités ? C’est quelque chose de très important : nous sommes partenaire d’Au-delà des Pistes dès le lancement de Vivaldi. C’était pour moi le garant de dire aux actionnaires : regardez, nous nous soucions de la reconversion et de ce que deviennent les chevaux. »

L’école du propriétariat

Les écuries de groupe sont parfois décrites comme un incubateur de nouveaux propriétaires. Par exemple, c’était l’objectif affirmé d’Arqana Racing Club : permettre à de futurs propriétaires individuels de découvrir les courses au sein d’une écurie de groupe avant de se lancer en solo. Une école du propriétariat. Mais est-ce vraiment le cas ? Didier Krainc, qui s’adresse à des actionnaires ayant des moyens (tout de même) importants, nous a dit : « Tous ne se lancent pas en solo. J’ai quatre actionnaires qui ont pris leurs couleurs et, pour l’instant, ils préfèrent être propriétaires mais en restant associés avec l’écurie. Ce qui nous a permis d’acheter nos premiers chevaux à 100 % : l’écurie Vivaldi associée à des actionnaires. »

Ensemble, c’est mieux, finalement… « Quand ça se passe bien… Ou quand ça se passe mal aussi ! Un cheval a le droit d’avoir un mauvais jour. Quand vous avez une contre-performance, vous avez des amis autour de vous avec qui vous pouvez tout de même aller boire un verre et cela passe mieux qu’en étant tout seul. » Et l’exemple de l’écurie Vivaldi est très amusant ! Didier Krainc lance Vivaldi Academy, où la part coûte 5.000 €, pour que les actionnaires décident ou non d’investir plus d’argent dans le futur dans l’écurie Vivaldi si cela leur plaît… Une écurie de groupe incubateur d’écurie de groupe !

Face à la crise, le modèle mis à l’épreuve

Les écuries de groupe sont bien développées dans le paysage hippique anglo-saxon. En France, elles ont plus de mal à prendre leur essor, pour différentes raisons. En 2020, elles doivent faire face à une crise inattendue : la pandémie de Covid-19.

Être résilient. Il s’agit d’une crise sanitaire, qui entraîne les impossibilités de déplacement – pour aller voir son cheval à l’entraînement par exemple – et des courses à huis-clos renforcé – pas possible d’aller aux courses pour les propriétaires. La crise sanitaire a entraîné par ailleurs une crise économique et certaines écuries de groupe s’adressent à des profils d’entrepreneurs, de chefs d’entreprise, susceptibles de prendre de plein fouet la crise économique : leur résilience va être grandement mise à l’épreuve, surtout pour ceux ayant investi sans avoir pour autant des moyens forcément très importants. En mars 2020, Dan Abraham, président de la Racing Syndicates Association en Grande-Bretagne, disait : « C’est un moment difficile pour les gérants de syndicats et beaucoup d’écuries de groupe bien gérées vont traverser une passe délicate. Si les gens sortent des écuries de groupe et arrêtent de payer leurs cotisations mensuelles, alors les autres actionnaires vont devoir compenser et payer les frais. Les responsables des écuries de groupe sont alors face à un choix impossible : vendre les chevaux, alors que les autres membres continuent à payer, ou alors couvrir à leurs frais le manque à payer généré par ceux qui ont quitté le navire… »

Didier Krainc travaille avec des gens qui ont le profil d'entrepreneur et de chef d’entreprise : « Mes actionnaires m’ont montré le contraire puisqu’ils ont réinvesti en début d’année, alors que j’étais assez inquiet. Sur les déplacements, je dirais que j’avais une petite dizaine d’actionnaires qui venaient régulièrement aux courses, à l’entraînement. Nous avons aussi toute une communication numérique pour les actionnaires et la moitié d’entre eux vivaient virtuellement l’expérience. Il y a un certain nombre de business qui sont très affectés… Je crois que lorsque l’on est entrepreneur, on a l’optimisme vissé au corps, on se dit que ça va repartir. Je n’ai pas – et c’est un hasard, pas une volonté – de personnes impliquées directement dans des business touchés fortement comme la restauration, l’événementiel ou les spectacles vivants. »

Et à l’international ?

Tour d’horizon des Racing Syndicates, dans le monde entier…

Le modèle : l’Australie. Quand on dit racing syndicates, on pense à l’Australie. C’est LA référence. L’adage dit qu’un Australien sur 244 a un bout de cheval de course ! Début 2019, Darley Australia publiait un article sur les écuries de groupe dans le pays, disant que lors de la précédente saison de course, il y avait environ 6.000 écuries de groupe référencées et qu’environ 82.000 Australiens ont un lien avec un cheval de course. Les courses australiennes ont historiquement compté sur l’accessibilité de la propriété dans les courses hippiques : comme en Europe, il existe une multitude d’écuries de groupe, de celle avec des milliers d’investisseurs à petits prix à celles avec peu d’actionnaires, prêts à mettre beaucoup d’argent en jeu. Les écuries de groupe fonctionnent aussi beaucoup sur le principe de l’association. Peut-être est-ce aussi pour cela que la Melbourne Cup arrête toute une nation ?

Les États-Unis : le grand écart. Le syndicat SF Bloodstock, Starlight et Madaket, surnommé The Avengers par Bob Baffert, figure comme tête de liste des acheteurs cette année aux ventes de yearlings américaines. Ils ont investi 14,54 millions de dollars (12,26 M€) pour acheter trente-six yearlings. Il ne s’agit pas d’un vrai syndicat mais plutôt d’une association entre gros propriétaire qui investissent sur des poulains au profil de futur étalon. La formule a très bien marché cette année avec Authentic (Into Mischief), dont une participation majoritaire a été vendue en juin à Spendthrift Farm. Le poulain a gagné ensuite le Haskell Invitational, le Kentucky Derby et la Breeders’ Cup (Grs1). Il sera nommé Horse of the Year et le montant de la transaction, avec un barème de bonus, est monté à plus de trente millions. Authentic est passé d’un syndicat à l’autre car le propriétaire de Spendthrift Farm Wayne Hughes a vendu à son tour le 12,5 % du cheval à MyRacehorse.com, une compagnie créée par Michael Behrens, qui a fractionné sa part en 12.450 actions, vendues à 206 $ (174 €). Ce chiffre a monté en flèche pour les bonus mais les actionnaires vont avoir des bénéfices à partir de 2021 car ils ont droit à une participation sur la carrière d’étalons d'Authentic qui officiera en 2021 à 75.000 $ (63.250 €)

Le cas particulier : le Japon. Au Japon, les règles sont strictes et la vision du propriétariat est assez unique. Pour grossir le trait : pas de millions, pas de chevaux ! Il faut remplir des conditions financières précises et très élevées pour avoir le droit d’obtenir sa casaque. Pour compenser cela, le Japon a fait le choix de mettre en place ce qu’ils appellent les clubs. Un propriétaire – souvent éleveur par ailleurs – lance son club et loue la carrière de course du cheval à des centaines d’actionnaires, pour des sommes peu élevées : peut-être 400 € à un peu plus de 1.000 € si vous achetez une part d’un poulain très bien né, par exemple. Ces clubs sont bien connus : Sunday Racing (Orfèvre, Gentildonna), Silk Racing (Almond Eye), U Carrot Farm (Harp Star). La gagnante 2020 de la Triple Tiara, Daring Tact, appartient à un club : Normandy Racing Club, derrière lequel on retrouve la famille Okada. Achetée environ 100.000 € aux ventes, Daring Tact est associée à 400 porteurs de parts qui ont investi environ 375 € de base. Évidemment, avec 400 actionnaires, pas d’expérience premium de propriétaires qui ont surtout le plaisir de vibrer avec leur cheval. Ils n’ont guère leur mot à dire que sur les déplacements à l’étranger, puisqu’ils participent aux frais. Et une fois la carrière de course terminée, par de bonus sur l’élevage. Un système qui marche dans le contexte très particulier du Japon hippique.