<span class="highlightSearchResult">Zarkava</span>, la pouliche volante

Magazine / 29.01.2021

Zarkava, la pouliche volante

Ras-le-bol de 2020 ! Alors, histoire de tourner la page en beauté, Franco Raimondi vous propose un voyage exceptionnel au pays des cracks. Les vrais. Les purs. Les durs. Symboliquement : 21 champions en écho à l'année (20)21. Épisode 11

Par Franco Raimondi

Le Prix Marcel Boussac (Gr1) a été créé en 1969. Nous avons donc cherché à savoir si, avant cette date, certaines pouliches avaient été capables de remporter la Poule d'Essai des Pouliches, le Prix de Diane et le Prix Vermeille. Verdict : elles ne sont que deux, Nikellora (Vatellor), qui n'a couru qu'à 3ans en 1945, et Pearl Cap (Le Capucin), la meilleure de la génération 1928. Cette dernière avait remporté le Prix Robert Papin et le Prix Morny à 2ans. Mais elle n'avait pas un Critérium des Pouliches à sa disposition. Pearl Cap a donc couru le Grand Critérium face aux mâles et s'est inclinée face à Indus (Sardanapale).

Le Boussac et une blague après le poteau

La carrière de Zarkava (Zamindar) sera impossible à reproduire. Elle avait montré qu'elle savait galoper dès ses débuts, dans le Prix de la Cascade, où elle s'était imposée dans un canter. Le Prix Marcel Boussac (Gr1), à l'affiche quatre semaines plus tard, était une option. Mais, pour en savoir plus, Alain de Royer Dupré a fait passer deux tests à la future championne, comme il nous l'a expliqué : « Je l'ai envoyée à l'hippodrome un jour de courses pour savoir comment elle allait réagir après ses débuts. Ensuite, elle a eu un bon galop avec des 3ans qui avançaient. Zarkava a prouvé qu'elle méritait de tenter sa chance dans le Gr1. » La favorite était la Godolphin Laureldan Gale (Grand Slam). Décevante. L'adversaire la plus dangereuse s'est révélée être la Bary Conference Call (Anabaa), laquelle semblait d'ailleurs partie pour la gloire. Quand Christophe Soumillon a enfin déboité Zarkava, à 300m du poteau, elle avait cinq longueurs à refaire. À 100m du but, elle avait course gagnée. Et elle a finalement rallié le poteau avec deux grandes longueurs d'avance. Une fois son travail terminé, elle a sauté l'ombre d'un piquet, offrant au public un petit spectacle supplémentaire. Christophe Soumillon avait même déclaré après la course : « Heureusement que je n'ai pas levé le bras après le poteau comme j'en ai l'habitude, car sinon je serais tombé ! »

En mode miler : plus "vite" que Goldikova !

Zarkava a terminé son année de 2ans avec un rating de 119, qui faisait d'elle la meilleure pouliche d'Europe. Depuis 2007, seules deux pouliches ont fait mieux : Lady Aurelia (Scat Daddy) avec 121 et Minding (Galileo) avec 120. Alain de Royer Dupré a décidé de lui donner une course de rentrée dans le Prix de la Grotte (Gr3) avant de la diriger vers la Poule d'Essai des Pouliches (Gr1). L'entraîneur nous a confié que la classique sur le mile est à ses yeux la meilleure performance de Zarkava : « Elle a fait un truc extraordinaire ce jour-là. Une championne comme Goldikova (Anabaa) lui avait pris trois longueurs d'avance et, en terrain léger, ce n'était pas évident de revenir. Elle a volé dans les 300 derniers mètres pour gagner par deux longueurs. Bref, elle a refait cinq longueurs face à Goldikova. C'est énorme contre une super pouliche, spécialiste du mile, alors que Zarkava "voulait" plus long. » Avec l'aide d'une coéquipière, le Prix de Diane s'est transformé en une pure formalité : trois longueurs devant Gagnoa (Sadler's Well). Et quatre et demie sur Goldikova.

Le Vermeille en mode Bellino II

Zarkava méritait bien le titre de favorite de l'Arc. Pour préparer le grand rendez-vous, elle a fait sa rentrée dans le Prix Vermeille (Gr1). Elle retrouvait alors sur plus long Gagnoa. John Gosden avait décidé d'envoyer Dar Re Mi (Singspiel), qui n'était pas encore la magnifique pouliche que l'on a découverte par la suite. Zarkava a joué le rôle de handicapeur, dans une course qui est à poids pour âge. Pourquoi ? Parce que la championne a choisi de rendre une douzaine de longueurs aux autres, en ratant son départ… Un vrai handicap de Vincennes ! Mario Benetti, grand entraîneur du galop italien, disait : « Au trot, on rend des mètres. Au galop, les meilleurs rendent du poids. » Zarkava a rendu des mètres - comme le faisait Bellino II (Boum III) sur le mâchefer du vieux Vincennes - et elle a gagné par deux longueurs sur Dar Re Mi.

L'Arc, l'apogée de quatre-vingt-dix ans d'élevage

Cette petite facétie avait fait le buzz trois semaines avant le Prix de l'Arc de Triomphe. Alain de Royer Dupré nous a confié : « La blague qu'elle a faite dans le Vermeille était probablement liée au fait qu'elle faisait sa rentrée après plus de trois mois. Elle avait également peut-être un peu trop de fraîcheur. Ce n'était pas une pouliche facile à entraîner. Elle avait beaucoup de sang, elle était assez nerveuse et il fallait un peu la gérer. Mais quelle classe ! » Si le meilleur poulain de la saison, New Approach (Galileo), n'était pas au rendez-vous, le lot de l'Arc de Triomphe était de très bonne facture, avec Duke of Marmalade (Danehill), qui avait remporté coup sur coup cinq Grs1, le Poulidor du galop, Youmzain (Sinndar), le lauréat du Prix du Jockey Club, Vision d'État (Chichicastenango), et deux autres gagnants de Derby, l'allemand Kamsin (Samum) et l'italien Cima de Triomphe (Galileo). Le tirage au sort avait donné à Zarkava l'as à la corde, pas la meilleure place en cas de mauvais départ. Le jour J, elle a refait une blague, en versant sur sa droite, étant très vite corrigée par Christophe Soumillon. Zarkava était encore emmurée à 400m du poteau, mais son pilote n'a pas paniqué. Quand le passage s'est ouvert, elle a eu course gagnée en quatre foulées. Son Altesse l'Aga Khan, quelques instants après le passage du poteau, avait déclaré : « C'est un immense bonheur, c'est l'apogée de quatre-vingt-dix ans d'élevage. »

Un petit rating de 127

Le succès dans le Prix de l'Arc de Triomphe a fait monter de trois livres, à 127, le rating de Zarkava. Elle était quatrième au dead-heat avec Duke of Marmalade dans le classement international. Mais en tête si l'on comptabilise les trois livres de décharge accordées aux pouliches, dead-heat avec l'américain Curlin (Smart Strike). Ce verdict avait fait couler beaucoup d'encre à l'époque. Le rating était trop faible vu le talent de Zarkava. Mais sa manière de courir n'était pas la meilleure pour obtenir des ratings canons. Six femelles ont enregistré un meilleur rating après Zarkava : les australiennes Winx (Street Cry) et Black Caviar (Bel Esprit) ont décroché 132, Trêve (Motivator) et Goldikova (Anaaba) sont arrivées à 130, alors qu'Enable (Nathaniel) et Zenyatta (Street Cry) ont affiché 128.

Et si elle avait couru à 4ans ?

Zarkava méritait plus que ça. Et il n'y avait qu'une une seule façon pour l'obtenir : rester à l'entraînement à 4ans, puis démontrer qu'elle pouvait gagner une course sur la lune ou en galopant sur l'eau. À ce sujet, Alain de Royer Dupré nous a confié : « Avec le recul, je peux dire que Zarkava avait encore une saison à nous offrir. Mais, en même temps, j'étais d'accord avec la décision de Son Altesse, qui voulait la préserver pour l'élevage. C'est la force de cette opération. » Les ratings sont un outil de travail précieux, mais l'élevage est la base de notre sport.

L'histoire continue avec Zarak et ses filles

Pour les cracks, tant mâles que femelles, produire un champion de leur classe relève de l'impossible. Zarkava a dû attendre son quatrième produit pour avoir un partant classique. Zarak (Dubawi) aurait sans doute gagné le Prix du Jockey Club (Gr1) s'il n'avait pas croisé la route d'Almanzor (Wootton Bassett), un champion. Mais il a quand même remporté le Grand Prix de Saint-Cloud (Gr1) et c'est un jeune étalon très populaire. La pouliche Zarkamiya (Frankel) s'est classée troisième du Prix Vermeille (Gr1) et a une yearling par Medaglia d'Oro (El Prado). La 4ans Zaykava (Siyouni) est gagnante black type et l'histoire continue avec Zaskar (Sea the Stars). Selon Alain de Royer Dupré, c'est un très beau 3ans, un peu tardif mais doué. À l'avenir on suivra sa 2ans par Dubawi, propre sœur de Zarak, une yearling par Frankel. Elle est allée à Siyouni (Pivotal) en mai 2020. L'histoire continue…

LE PEDIGREE

Il y a cent ans Mumtaz Mahal

L'histoire de Zarkava commence en 1921. Nous aurions bien aimé vous affirmer que c'était le 30 janvier, mais il est impossible de remonter à la date exacte de la naissance de Mumtaz Mahal (The Tetrarch), la neuvième mère de la championne… Ce dont on est certain, c'est qu'elle fut achetée par Son Altesse l'Aga Khan III pour 9.100 Gns, un chiffre qui se situerait autour de trois millions aujourd'hui. En faisant preuve d'imagination, nous pourrions penser qu'elle était née assez tôt, car son entraîneur, Richard Dawson, lui avait demandé un premier trial le 7 avril. Et le 16 mai, elle avait gagné lors de ses débuts à Newmarket avec à la clé le record de la piste sur 1.000m en 57”4/5. Mumtaz Mahal est très tôt devenue The Flying Filly, la pouliche volante. Elle a terminé sa carrière de 2ans en tant que championne de sa génération, avec une seule défaite en terrain lourd. C'était la vitesse pure et elle n'a pas tenu le mile dans les 1.000 Guinées et dans les Coronation Stakes. Elle a plus tard retrouvé le sprint, discipline où elle a remporté les King George et les Nunthorpe Stakes par six longueurs.

Ensuite est apparue Petite Étoile. Mumtaz Mahal est devenue une poulinière hors norme pour un grand élevage, celui de Son Altesse l'Aga Khan bien sûr, mais aussi pour d'autres opérations, à tel point que nous avons compté 328 gagnants de stakes dans la production de sa famille. Parmi eux, 28 portent l'initiale Z. La souche de Mumtaz Mahal avait déjà donné des classiques et des étalons comme Mahmoud (Blenheim) et Nasrullah (Nearco), quand une autre magnifique pouliche grise est née en 1956. C'était Petite Étoile (Petition), une championne, lauréate de huit courses qui sont maintenant Gr1, dont les Guinées, les Oaks et les Champion Stakes lors de sa campagne de 3ans. Elle fut jugée 134 par le Timeform, le meilleur rating depuis la création par Phil Bull en 1948 délivré à une femelle. C'était en 1959. Ce rating a été dépassé en 1983 par la sprinteuse Habibti (Habitat), elle aussi de la souche de Mumtaz Mahal. Elle avait décroché 136 à l'issue d'une saison conclue sur un triomphe dans le Prix de l'Abbaye de Longchamp (Gr1) avec à la clé le record (54”30). Un record qui tient depuis 37 ans.

Zahra a sauvé la branche. Petite Étoile fut une poulinière décevante. Sa branche, alors que la souche de Mumtaz Mahal continuait à briller, était sur le chemin de disparaître quand enfin, à 18ans, en 1974, elle a pouliné une femelle par Habitat nommée Zahra, un hommage à la princesse. Pas bonne, sa meilleure performance fut une deuxième place, sous la selle de Jacques Heloury, dans un handicap à Amiens. L'héritage était assuré et heureusement Zahra, contrairement à sa mère, a produit sept femelles, dont une placée black type. Une d'entre elles, Zaila (Darshaan), a gagné une course et a tout de suite donné Zainta (Kahyasi), qui a réussi le doublé de Gr1 Prix Saint-Alary - Prix de Diane. Zarna (Shernazar) n'a pas couru et a donné la lauréate du Prix Amandine (L) et deuxième du Prix d'Astarté, Zarannda (Last Tycoon). Mais c'est une autre de ses filles, Zarkana (Doyoun), qui a remporté deux courses à Amiens et Lyon-Parilly, qui nous conduit à Zarkava. Chacun des neuf produits de Zarkana, dont la gagnante du Prix de Sandringham (Gr3) Zarkiya (Catrail) et le très bon sauteur Zarkali (Starborough), ont couru, sauf Zarkasha (Kahyasi). C'est elle qui, au deuxième essai, nous a offert le joyau Zarkava. L'élevage de Son Altesse l'Aga Khan est sans doute le seul capable de persévérer durant des décennies.

Zarkava en cinq chiffres

1

Une seule pouliche a réussi à remporter le Prix Marcel Boussac à 2ans, la Poule d'Essai, le Prix de Diane, le Prix Vermeille et l'Arc de Triomphe en invaincue. Allez France fut battue par Rheingold à 3ans avant de s'imposer dans l'Arc à 4ans.

3

Zarkava s'est imposée par trois longueurs dans le Prix de Diane. Quatre de ses six victoires sont arrivées par deux longueurs alors qu'elle a battu par deux et demie Conference Call (Anabaa) dans le Prix Marcel Boussac et le Prix de la Grotte.

119

C'est avec ce rating que Zarkava a décroché la couronne de meilleure pouliche de 2ans en Europe en 2007. Deux autres ont fait mieux après elle : Lady Aurelia (Scat Daddy) avec 121 et Minding (Galileo) avec 120.

127

Zarkava a terminé sa carrière avec un rating de 127, qui avait beaucoup fait discuter à l'époque. Le champion de l'année fut l'américain Curlin (Smart Strike) avec 130. En comptabilisant la décharge pour les pouliches, elle avait fait jeu égal.

11

Zarkava a donné onze produits, dont trois gagnants black types : Zarak (Dubawi), lauréat du Grand Prix de Saint-Cloud (Gr1) et étalon, et les pouliches Zarkamiya (Frankel) et Zaykava (Siyouni). Elle a le 3ans inédit Zaskar (Sea the Stars), une 2ans par Dubawi (Dubai Millennium) et une yearling par Frankel (Galileo).

Rendez-vous dans notre édition datée de lundi pour notre prochain épisode : Zenyatta !