Le magazine :  épisode 10, Yeats le stayer monumental

International / 19.01.2021

Le magazine : épisode 10, Yeats le stayer monumental

Ras-le-bol de 2020 ! Alors histoire de tourner la page en beauté, Franco Raimondi vous propose un voyage exceptionnel au pays des cracks. Les vrais. Les purs. Les durs. Symboliquement : 21 champions en écho à l’année (20)21.

Épisode 10, Yeats le stayer monumental

Il ne quitte pas son box de Castlehyde Stud (Irlande) mais, chaque année, Yeats (Sadler’s Wells), ou plutôt sa statue dans le rond de présentation, contrôle un par un les partants de l’Ascot Gold Cup (Gr1), la course qu’il a remportée quatre fois. Un record. À l’époque, en 1977 et alors que j’étais un jeune turfiste, reproduire le coup de trois que venait de réaliser le français Sagaro (Espresso) paraissait impossible. Cette année, le Yeats statufié jettera un regard sournois au petit alezan Stradivarius (Sea the Stars), qui peut égaler son record...

Il aurait pu gagner son Derby

Ballydoyle n’a jamais envisagé Yeats comme un cheval de "Cup". L’objectif de Coolmore est de créer des étalons et un gagnant de Gold Cup, au début de ce siècle, n’assure pas de revenus. Il était le grand favori du Derby 2004 car il arrivait sur le classique invaincu après deux promenades dans les Ballysax Stakes (Gr3) et le Derby Trial (Gr2), le même chemin suivi trois ans auparavant par Galileo (Sadler’s Wells). Une semaine avant Epsom, Yeats a souffert de problèmes musculaires. Un succès dans le Derby aurait changé l’avenir de Yeats. Aurait-il-gagné à Epsom ? Le lauréat 2004, North Light (Danehill) n’était pas un mauvais cheval. Sir Michael Stoute avait réalisé un vrai travail d’orfèvre avec lui. Il a bien gagné, se permettant même, en ce premier samedi de juin, d’afficher un rating de 122, avec une monte diabolique de Kieren Fallon. Si North Light n’a remporté aucune de ses trois sorties suivantes, il ne faut pas en faire un affreux Derby winner. Yeats, après 358 jours sur la touche et une rentrée décevante, s’est présenté à Epsom pour la Coronation Cup (Gr1) qu’il a remportée de bout en bout, en forçant, avec deux longueurs et demie sur le futur lauréat de la Japan Cup, Alkaased (Kingmambo). Il n’a pas répété cette forme à 4ans et a terminé la saison avec un rating de 120, c’est-à-dire deux livres de moins que North Light dans le Derby douze mois plus tôt. Le Racing Post, quant à lui, avait jugé les deux performances sur la même ligne, à 124.

Coolmore découvre la Gold Cup

Coolmore devait gérer un gagnant de Gr1 difficile à placer, d’autant plus qu’il avait raté sa première tentative sur plus long que 2.400m dans l’Irish St Leger (Gr1). Les courses de tenue n’étaient pas un objectif, sauf le St Leger. D’ailleurs, il faut remarquer que, depuis l’arrivée d’Aidan O’Brien à Ballydoyle en 1996, Coolmore n’avait pas eu de partant dans la Gold Cup avant 2003, quand il avait aligné Black Sam Bellamy (Sadler’s Wells), limité en classe. Brian Boru (Sadler’s Wells), lauréat du St Leger, a tenté le coup l’année suivante avec une petite réussite, puis Wolfe Tone (Sadler’s Wells) a joué le rôle de lièvre pour Yeats, en 2005. Yeats avait les moyens de bien faire dans une Gold Cup et Aidan O’Brien a réussi un vrai chef-d’œuvre.

La première Cup pour sa rentrée

Sir Michael Stoute avait un vrai cheval de Cup avec Distinctional (Danehill), Sergeant Cecil (King’s Signet) était le cheval des turfistes par excellence et avait réussi le doublé Ebor & Cesarewitch, les deux handicaps les plus populaires d’Angleterre, alors qu’André Fabre avait affûté Reefscape (Linamix), lauréat du Prix du Cadran (Gr1) la saison précédente. Yeats ne faisait pas l’unanimité au betting et il était à 7/1. Il avait une chose contre lui : il effectuait sa rentrée et aucun gagnant de Gold Cup de ce siècle n’était arrivé au rendez-vous sans une seule sortie saisonnière. De plus, il n’avait jamais couru sur plus long que 2.800m. Kieren Fallon l’a positionné en quatrième position et a commencé à s’annoncer à 800m du poteau. Il a pris la tête aux derniers 400m et s’est imposé pas quatre longueurs sur Reefscape. Un cheval de Gr1 avait trouvé sa vocation, mais la légende, elle, ne faisait que commencer.

Les deux matchs face à Geordieland

Coolmore a décidé de le garder à l’entraînement à 6ans, ce qui est très rare. Aidan O’Brien lui a donné deux courses de préparation et Yeats est parti grandissime favori à 0,61/1 d’une édition à 14 partants. Il a dû travailler dur pour repousser les attaques du "FR" Geordieland  (Johann Quatz). Trois mois après, Yeats est enfin devenu gagnant classique, un peu tard, en s’imposant dans l’Irish St Leger. Le coup de trois était l’objectif en 2008 et, encore une fois, André Fabre avait préparé un candidat à la Gold Cup. Coastal Path (Halling) est arrivé invaincu au rendez-vous. C’était le match entre la jeunesse du français et le héros qui avait 7ans. Le danger pour Yeats est venu encore une fois par Geordieland. L’élève de Michèle Bliard est arrivé sur la ligne de Yeats et lui a donné une vraie attaque avant de lâcher prise dans les derniers 100 mètres. Les cinq longueurs à l’arrivée ne reflètent pas le risque couru par Yeats.

La quatrième à 8ans

Yeats a terminé sa campagne à Longchamp. Il a déçu dans le Prix du Cadran (Gr1) de Bannaby (Dyhim Diamond) mais il a remporté le Prix Royal Oak (Gr1). Les lads ont décidé de jouer pour la gloire et Yeats a entamé sa saison de 8ans avec une mauvaise course de rentrée à Navan. Dans l’histoire de la Gold Cup, qui date de 1807, on a trouvé une gagnante de 9ans, Beeswing (Dr. Syntax) en 1842, et un de 8ans, Merman (Grand Flaneur) en 1900. Il était à nouveau favori et son rival était encore une fois Geordieland, 8ans lui aussi. Le petit jeune se nommait Patkai (Indian Ridge), le typique 4ans de Sir Michael Stoute, qui avait gagné par sept longueurs le Queen’s Vase (Gr3), la Gold Cup des 3ans. Geordieland a rendu les armes après quelques problèmes de trafic et s’est classé troisième, loin. Johnny Murtagh avait placé son attaque bien avant la fin du dernier tournant en comptant sur la tenue et l’expérience de Yeats. Patkai, une fois le chemin dégagé, a grignoté un peu de terrain mais le vieux champion n’a pas faibli, bien au contraire. Il a tout donné et la tribune a explosé quand il a passé le poteau avec trois grandes longueurs.

Les adieux dans le Cadran

Il manquait une course à son palmarès : le Prix du Cadran. C’était le jour de l’Arc de Sea the Stars (Cape Cross) et toute la presse était au travail pour raconter le nouveau crack quand, sur le coup 17 h 45, Yeats est parti pour les derniers 4.000m de sa carrière, accompagné par le leader Windsor Palace (Danehill Dancer). Ce dernier n’avançait plus à 1.000m du poteau et Yeats s’est trouvé tout seul en tête. Le jeune Alandi (Galileo) l’a attaqué et les deux nous ont offert 300m de grande beauté. Yeats a rendu ses armes à 100m du poteau et Alandi a préservé le succès par une courte tête sur Kasbah Bliss (Kahyasi), qui a remporté son Cadran deux ans après. La carrière d’une légende était terminée, Yeats méritait bien sa place au haras.

Le match virtuel avec Stradivarius

D’ici juin, on aura de nombreuses occasions pour écrire le match virtuel entre Stradivarius, qui attaquera le record, et Yeats. Sur une pointe de vitesse, Stradivarius aurait peut-être battu Yeats mais les rivaux survolés par l’alezan n’étaient pas de vrais durs comme l’irlandais. Les deux font match égal avec sept victoires de Gr1 mais Yeats a remporté deux fois la Goodwood Cup quand la course était encore Gr2. C’est donc un 9 à 7. Stradivarius est bien au-dessus sur le rating : il est à 125 alors que Yeats a été jugé en 122 à 7ans et 8ans. Par les gains, c’est encore Stradivarius qui domine avec 4,71 millions de livres (5,29 M€), dont deux de bonus, alors que Yeats est à 1,37 million de livres (1,53 M€). Et pourtant, de la statue de Yeats partira un regard sournois vers le petit alezan. C’est bien le vrai Yeats qui a redonné des couleurs à la ligue des stayers.

Le pedigree

La réussite de ses produits en obstacle

Yeats est issu du même croisement que le grand étalon Montjeu : Sadler’s Wells sur une fille de Top Ville (High Top). Sa mère, Lyndonville, a gagné une course en Irlande pour la casaque du cheikh Mohammed Al Maktoum et l’entraînement de John Oxx. Yeats a fait ses débuts à 10.000 € chez Castle Hyde Stud. Il a officié durant quatre saisons chez Coolmore avant de revenir dans la base d’obstacle du groupe irlandais. Il a donné un seul gagnant de Groupe en plat, Montaly. Mais il est devenu très populaire chez les éleveurs d’obstacle en produisant cinq lauréats de Gr1 en haies et steeple. Il figure en troisième place cette année dans le classement des étalons d’obstacle en Angleterre et Irlande.

Yeats en cinq chiffres

4

En remportant quatre fois l’Ascot Gold Cup, Yeats a eu droit à sa statue au rond de présentation de l’hippodrome.

122

La catégorie des stayers n’a jamais été très appréciée des handicapeurs. Yeats a atteint sa meilleure valeur à 7ans et 8ans.

8

Yeats a décroché sa quatrième Gold Cup à 8ans. Il faut remonter à 1900 pour trouver un autre lauréat si âgé.

358

Grand favori du Derby 2004, Yeats a dû faire l’impasse sur le classique suite à un problème musculaire qui l’a empêché de courir durant 358 jours.

2.400

Yeats, en plus de ses victoires dans les courses de grande tenue, a brillé sur plus court. Son premier Gr1 est arrivé sur 2.400m dans la Coronation Cup.

Rendez-vous prochaine pour l’épisode 11 : Zarkava !