Le magazine : épisode 6 : L’Impact qui a bouleversé le Japon

Courses / 12.01.2021

Le magazine : épisode 6 : L’Impact qui a bouleversé le Japon

Ras-le-bol de 2020 ! Alors histoire de tourner la page en beauté, Franco Raimondi vous propose un voyage exceptionnel au pays des cracks. Les vrais. Les purs. Les durs. Symboliquement : 21 champions en écho à l’année (20)21.

En ce dimanche 1er octobre 2006, à 1 h 35 du matin, 16,4 % des foyers de Tokyo et 19,7 % de ceux d’Osaka étaient devant leur téléviseur. Une heure très tardive pour un peuple de lève-tôt comme les Japonais. Mais il ne fallait pas rater ça, car le meilleur cheval du pays, Deep Impact (Sunday Silence), allait prendre le départ du Prix de l’Arc de Triomphe. Entre 5.500 et 9.000 turfistes japonais avaient suivi leur idole à Longchamp. Tout un espace leur avait même été dédié. C’était le plus grand déplacement de masse jamais enregistré par un seul cheval. Évidemment, les Irlandais se déplacent plus massivement à Cheltenham, mais c’est dans le cadre d’un festival et pour suivre une ribambelle de chevaux. En bon reporter, je m’étais mélangé à eux dans la "petite Tokyo". J’avais même vu une jeune femme, installée devant un guichet depuis midi, demander cent tickets à 10 € sur l’as gagnant. Dans un anglais un peu approximatif, elle m’avait confié : « J’ai ici la liste de tous mes amis qui m’ont demandé un ticket-souvenir. » Deep Impact affichait 0,1/1. La cause ? Les montants joués par les Japonais présents, bien sûr. Du coup, les bookmakers – un petit contingent –qui avaient accepté des paris sur les autres chevaux à la cote PMU, sont passés au guichet pour reverser leur argent. En fait, pour le parieur averti, il y avait un scénario gagnant-gagnant : il suffisait jouer Deep Impact chez les bookmakers à 2,25/1 et tous les autres au PMU. Rail Link (Dansili), qui était à 8/1 en Angleterre, a affiché 23,6/1 en France.

Un double cauchemar

Mais le Prix de l’Arc de Triomphe 2006 a viré au cauchemar pour les Japonais. Pour eux, le souvenir est encore plus douloureux que celui de l’improbable défaite d’Orfèvre (Stay Gold) face à Solemia (Poliglote). Deep Impact n’était pas au top le jour de la course et Yutaka Take l’a monté avec beaucoup trop de confiance, en épaisseur un peu tôt. Il a été battu à la régulière et a conclu troisième à trois quarts de longueur de Rail Link qui avait repoussé les attaques de Pride (Peintre Célèbre). Il avait quand même battu par deux longueurs et demie Hurricane Run (Montjeu), le lauréat de l'Arc 2005 et des King George. La forme était plus que correcte et Deep Impact n’était pas le cheval volant que l’on avait vu au Japon. Le drame a ensuite tourné à la catastrophe quand, moins de trois semaines après, une nouvelle est tombée : Deep Impact était positif à l’ipratropium, un broncho-dilatateur agissant sur le système respiratoire. Le cheval, qui était retourné au Japon, a été disqualifié. Son entourage a présenté ses excuses et renoncé à faire appel.

La Japan Cup pour un rachat

Deep Impact était déjà syndiqué comme étalon pour 5,1 milliards de yens (34 M€) et ne pouvait pas quitter les courses sur une affaire de dopage. Son entraîneur, Yasuo Ikee, a décidé de faire l’impasse sur le Tenno Sho (Gr1), son premier objectif, et de tout miser sur les deux grandes courses qui manquaient à son palmarès : la Japan Cup et l’Arima Kinen (Grs1). C’était le bon choix. Yasuo Ikee, après la Triple couronne décrochée en invaincu, n’avait pas voulu courir Deep Impact dans la Japan Cup car la confrontation face aux chevaux d’âge, cinq semaines après le St Leger japonais, s’annonçait trop difficile, comme nous l’a prouvé cette année Contrail (Deep Impact). Les parieurs japonais s’interrogeaient quand même et Deep Impact s’est élancé à 0,3/1. Il a fait le ménage, à sa façon, avec une pointe de vitesse meurtrière et survolant le 3ans Dream Passport (Fuji Kiseki) et la vieille dame Ouija Board (Cape Cross), qui, même à 5ans, affichait 120 de rating.

Des adieux dans l’Arima Kinen

L’Arima Kinen, sa seule défaite à domicile à 3ans, manquait à son palmarès. Le jeune Deep Impact avait refait le peloton, mais Christophe Lemaire a placé son attaque au bon moment pour conserver une demi-longueur. Il était opposé à un très bon lot : Daiwa Major (Sunday Silence), qui avait réussi le doublé de Gr1 Tenno Sho (automne) & Mile Championship en trois semaines, Delta Blues (Dance in the Dark) et Pop Rock (Helissio), lesquels avaient offert au galop japonais le jumelé dans la Melbourne Cup (Gr1), son dauphin dans la Japan Cup, Dream Passport, et le meilleur 3ans, Meisho Samson (Opera House). Ce dernier avait décroché les deux premières étapes de la triple couronne. Au poteau des 600m, c’est-à-dire dans le dernier tournant, Deep Impact avait treize rivaux devant lui et deux derrière. Yutaka Take l’a déboîté et, en septième épaisseur, il a doublé tout ce beau monde, avec un seul coup de cravache à 200m du poteau. Il a terminé sans forcer avec trois longueurs. Dans le froid de Nakayama, il a bouclé les derniers 600m en 33’’8. Mais ce temps partiel est faux, car, en fait, Deep Impact en avait parcouru 630, à une vitesse de 67,1 km/h.

Une vitesse décoiffante

C’était du pur Deep Impact. Son secret était cette capacité décoiffante à accélérer. En treize sorties au Japon, il a enregistré à sept reprises les derniers 600m en moins de 34’’, toujours dans des courses sur 2.000m ou plus. Son meilleur sectional (33’’1) est celui de sa course de début, le 19 décembre 2004. Quant à sa victoire la plus impressionnante, on peut hésiter entre l’Arima Kinen et le Tenno Sho de printemps (Gr1), sur 3.200m, quand il avait signé le record du monde sur la distance en 3’13’’40/100 avec les derniers 600m en 33’’5. Deep Impact possédait la vitesse d’un sprinter et la tenue d’un stayer. Quand j’ai eu la chance de le voir à Longchamp, sur le coup, j’ai dit à un ami : « Mais c’est tout ? » Un cheval de 440 kilos n’impressionne pas, mais la classe ne dépend pas du poids ! Il se déplaçait comme un danseur et, en piste, ses foulées étaient rythmées par un métronome, pas une seule plus longue que l’autre. Si l’on se fie aux ratings, Deep Impact n’a pas été le meilleur cheval de tous les temps. On trouve devant lui Just a Way (Heart’s Cry) avec 130 et Orfèvre à 129. Impacto, avec 127, est sur la même ligne que Nakayama Festa (Stay Gold), Maurice (Screen Hero) et son fils A Shin Hikari, qui ont décroché leur valeur à l’étranger. Le rating a parfois ses limites, et si vous demandez à Teruya Yoshida quel est le meilleur cheval qu’il ait vu courir, sa réponse sera très courte : Deep Impact.

Le pedigree

L’héritier de Sunday Silence

La mère de Deep Impact, la lauréate de Gr1 en Allemagne et deuxième des Oaks Wind in Her Hair (Alzao), est arrivée au Japon chez Northern Farm en 2000, pleine de Danehill (Danzig). Elle était logiquement promise à Sunday Silence (Halo), le champion sire depuis 1995. Ils se sont rencontrés à trois reprises, car l’étalon est décédé à la fin de la saison 2002, quelques mois après la naissance de Deep Impact. Les deux premiers produits sont passés en vente. Black Tide, le premier, était la copie conforme de son père. Il a été acheté foal par Kaneko Makoto pour 97 millions de yens (765.000 M€). Des 17 Sunday Silence à avoir trouvé preneur, c’est le quatrième le plus cher. C’est pour 70 millions (552.000 M€), dixième sujet le plus cher de son père, que le propriétaire s’est assuré Deep Impact, lequel était plus dans le modèle d’Alzao (Lyphard), le père de Wind in Her Hair. Le troisième fruit du croisement, On Fire, a été conservé : il s’est placé au niveau Gr3 et a trouvé sa place au haras. Wind in Her Hair, après la mort de Sunday Silence, a donné six produits par des étalons issus du cheval noir qui a changé la face de l’élevage japonais, mais aucun n’a vraiment réussi. Sunday Silence s’est révélé ensuite un superbe père d’étalons avec Heart’s Cry, Stay Gold, Daiwa Major, Manhattan Café et Fuji Kiseki. Mais quand Deep Impact a débuté, la succession était encore ouverte. Il a franchi le cap de cinquante gagnants de Gr1. Ses produits ont gagné tous les classiques au Japon, mais aussi trois des classiques français et les 2.000 Guinées.

Deep Impact en chiffres

438

Lors de son succès dans l’Arima Kinen 2006, Deep Impact pesait 438 kilos, dix de moins qu’à 3ans, avant son Derby.

0,3

En treize sorties au Japon, Deep Impact a affiché trois fois la cote de 0,3/1. Deux fois il a rapporté 0,2/1, sept fois il a payé 0,1/1 et une fois, dans le Kikuka Sho (Gr1), les parieurs ont repris leur mise, pas un yen de plus

65,5

Deep Impact a parcouru les derniers 600m du Tenno Sho de printemps en 33’’5, c’est-à-dire à 65,5 km/h. Il a battu le record du monde sur 3.200m en 3’13’’40

1.454

Deep Impact a décroché 1.454 millions de yens de gains (11,47 M€). Il est troisième dans le classement japonais derrière Kitasan Black (Black Tide) et T.M. Opera O (Opera House) qui ont dépassé les 1.800 millions

5.000

Lors de son déplacement à Longchamp pour le Prix de l’Arc de Triomphe, plus de 5.000 turfistes nippons ont accompagné Deep Impact.

Rendez-vous demain pour l’épisode 7 : Invasor !