Le magazine : épisode 7 : Invasor, de l’Uruguay au sommet

International / 13.01.2021

Le magazine : épisode 7 : Invasor, de l’Uruguay au sommet

Ras-le-bol de 2020 ! Alors histoire de tourner la page en beauté, Franco Raimondi vous propose un voyage exceptionnel au pays des cracks. Les vrais. Les purs. Les durs. Symboliquement : 21 champions en écho à l’année (20)21.

En 2004, quand les frères Juan Luis et Alberto Vio Bado et leur ami Pablo Hernandez ont décidé de s’offrir un yearling, l’avenir des courses en Uruguay était encore incertain. Le pays sortait peu à peu de la banqueroute. L’hippodrome de Maronas, le seul de Montevideo, la capitale où résident 40 % des quatre millions de citoyens que compte le pays, avait rouvert en 2003 après six années de fermeture. Les encouragements distribués en 2004 s’élevaient à 2,28 millions d’euros. Il s’y était disputé 976 épreuves, avec 1.628 chevaux partants. L’élevage avait résisté mais les naissances, avec une base de 2.700 poulinières, étaient tombées autour des 1.400 foals. Tout au long des six ans de fermeture de Maronas, les chevaux ont continué à courir, sur des petits hippodromes de province.  Imaginez un peu le même scénario, non pas en France mais dans un pays voisin comme l’Allemagne ou l’Italie. Rester six ans sans percevoir d’allocations, sauf celles que l’on peut aller chercher à l’étranger (en l’occurrence l’Argentine pour les Uruguayens), c’est insurmontable !

L’aventure d’un achat

La passion et le rêve sont le moteur des courses. Les trois amis ont traversé le Rio de la Plata pour acheter un cheval et leur budget était correct. Ils avaient décidé de se rendre au haras La Biznaga, mais une panne du petit avion qui devait les y conduire les a contraints à changer de plan. C’est ainsi qu’ils se sont rendus chez un Italien, Alessandro Miserocchi, qui avait lancé son élevage. Ils y ont trouvé leur bonheur : un joli poulain par Candy Stripes (Blushing Groom), premier produit de l’inédite Quendom (Interprete), une propre sœur de Reina Victoriosa qui a remporté le Gran Premio Eliseo Ramirez (Gr1), la plus belle course pour les pouliches de 2ans en Argentine. Le poulain aurait dû aller chez Antonio Marsiglia, dix-sept fois tête de liste en Uruguay et installé en Argentine, mais, finalement, il a traversé dans le sens inverse le Rio de la Plata. Il est arrivé à Maronas et a changé de nom. Il s’appelait Quiet Style, un nom "tranquille", comme l’était son éleveur. Alberto Vio Bado a décidé qu’Invasor sonnait mieux pour un poulain qui venait de l’autre rive. Il volait le matin et, après un galop sur 800m réalisé en 46’’, il a fait ses débuts dans une course de 2ans sur 1.100m et qui offrait 2.400 € au gagnant. Verdict ? Il s’est promené. C’était déjà bien pour un poulain acheté entre 12.000 $ et 20.000 $. Pour Pablo Hernandez, le rêve avait commencé. Il nous avait confié à Meydan : « Je viens d’une famille de burreros, de petits turfistes. Alors toucher un gagnant de deux courses, c’était du jamais vu. »

Une Triple couronne en se promenant

Avant de gagner sa deuxième course, Invasor a dû attendre cinq mois et passer entre les mains d’un chirurgien pour enlever un chip de la taille d’une pièce de vingt centimes. Au pire du pire, il pouvait continuer comme cheval de province. Sauf qu’il possédait l’étincelle des champions. Il a effectué sa rentrée dans le Clasico Ensayo (Gr3), le premier trial classique. Le petit monde de Maronas, où tous les chevaux s’entraînent, savait que c’était le jour pour couper les oreilles d’Invasor. Il n’était pas encore prêt, mais il lui fallait une course. Bref, il a perdu en route ses rivaux. La grande porte de la Triple couronne lui était ouverte. La première étape était la Polla de Potrillos (Gr1), sur le mile. L’opposition était presque la même et Invasor leur a mis six longueurs pour une allocation de 16.000 €. Quatre semaines après, dans la deuxième étape, le Gran Premio Jockey Club (Gr1, 2.000m), il s’est encore promené dans une épreuve qui offrait 25.500 €. Pour accomplir sa mission "Triple couronne", il lui manquait le Gran Premio Nacional (Gr1, 2.500m), le Derby, sur le dirt. Il s’agissait d’un vrai test de tenue pour un poulain âgé 3ans encore dans le premier semestre de sa carrière. Il y avait à la clé 34.000 € et Invasor a gagné par six grandes longueurs.

Le coup de poker du cheikh Hamdan

Il ne lui restait qu’une seule course à gagner, le Gran Premio José Pedro Ramirez (Gr1), l’Arc de Triomphe uruguayen où 42.500 € étaient promis au gagnant. Mais il ne l’a pas couru, car, après avoir remporté la Triple couronne, le cheikh Hamdan Al Maktoum, sur les conseils de ses hommes présents sur place, a fait une offre. La négociation n’a pas été simple. Il existait un grand point d’interrogation car Invasor avait toujours battu le même cheval, Potri Flash (Potridon), dans le cadre d’un programme de sélection de petit niveau. Il était le meilleur d’un petit millier de sujets de 3ans dans un pays où justement, trois ans plus tôt, les courses avaient disparu. Un autre point d’interrogation (plus petit) concernait son rating. Mais là une chose était sûre, il galopait. Si les propriétaires n’étaient pas vendeurs, ils n’étaient pas fous pour autant… Le cheikh Hamdan a signé un chèque de 1,5 million de dollars et Invasor a quitté les écuries d’Anibal San Martin pour celles de Kiaran McLaughlin. Une étape vers l’UAE Derby (Gr2).

Une seule défaite dans l’UAE Derby

Ce double changement d’environnement en moins de quatre mois aurait même tué Frankel (Galileo) et Ribot (Tenerani). Ce poulain qui a tenu le coup dans une Triple couronne – certes, une petite – a dû observer deux quarantaines. Une première aux États-Unis et la suivante à Dubaï. Deux longs voyages donc, au cours desquels il est passé d’un pays où il faisait chaud à un autre où sévissait le froid pour ensuite prendre ses quartiers dans un troisième où il faisait chaud… Résultat des courses : dans l’UAE Derby, il a couru comme une épave et a offert à mon ami Riccardo, le duc de Sansovino (du nom de la rue où il habitait), une place au Hall of Fame des tondus…. Le pauvre a joué (à 16/1) Invasor le jour de sa seule défaite en douze sorties. C’est le genre de mésaventure qui peut mener tout droit un jeune homme à Saint-Anne. Le Duca di Sansovino a élevé une gagnante de Gr1, avec deux poulinières, après l’épisode "Invasor", mais son surnom, "l’ancre humaine", est resté…

Invasor n’a plus connu une défaite après Nad Al Sheba. Il a fait son retour aux États-Unis et, 55 jours après l’UAE Derby, il a remporté le Pimlico Special, le Gr1 réservé aux chevaux d’âge à la veille des Preakness Stakes. Il était encore un sujet âgé de 3ans dans l’hémisphère Sud, et, malgré ça, il a dominé la course. C’est aussi au même âge qu’il a perdu en route six rivaux dans le Suburban Handicap (Gr1), à Belmont Park, et c’est deux jours après son anniversaire qu’il a remporté de haute lutte le Whitney Handicap (Gr1) en donnant du poids à tous ses adversaires.

La Breeders’ Cup avec un pilote de 19 ans

Invasor avait une seule envie : galoper plus vite que les autres. Le poulain, un peu compliqué en début de carrière, avait tout compris. La Breeders’ Cup Classic était son grand objectif. Il avait trouvé aux États-Unis un jockey fait pour lui en la personne du jeune Panaméen Fernando Jara, alors âgé de 19 ans. Il était pétri de talent et, deux ans après avoir pris sa licence, et il perdu sa décharge. À l’époque, il avait déjà remporté les Belmont Stakes (Gr1) en selle sur Jazil (Seeking the Gold). Le grand favori de la Breeders’ Cup Classic était le 3ans Bernardini (A.P. Indy), qui avait survolé les Travers Stakes et la Jockey Club Gold Cup (Grs1). Son pilote, Javier Castellano, était lourdement tombé alors qu’il montait la favorite Pine Island (Arch) dans la Breeders’ Cup Distaff (Gr1). Une heure et demie avant le Classic, il était à l’infirmerie de Churchill Downs. Lanfranco Dettori était le remplaçant tout désigné, mais, quelques instants après le Turf qu’il a gagné en selle sur Red Rocks (Galileo), il était en costume au rond, avec notre cher et regretté ami Checco Macchi. Javier Castellano est arrivé au rond semi-conscient. Il a monté Bernardini comme un apprenti, en attaquant en épaisseur dans le tournant. Le jeune Fernandito a attendu la ligne droite sans bouger : bien avant les 200 derniers mètres Bernardini était dans le rouge et Invasor n’avait plus qu’à le ramasser.

Le premier Horse of the Year de l’Amérique du Sud

Invasor est entré dans l’histoire comme étant le premier cheval de l’hémisphère Sud à s’imposer dans la Breeders Cup Classic. Le matin suivant, dans l’avion Cincinnati-New York, Tom Albertrani regrettait encore de ne pas avoir changé de monte. Invasor avait réalisé une saison parfaite : quatre sur quatre aux États-Unis. Avec ce sans-faute, il s’était assuré la couronne de Horse of the Year. Il était aussi tête de liste au classement mondial avec un rating de 129, une livre de plus que Bernardini, et Discreet Cat (Forestry), deux Godolphin. Le cheikh Hamdan Al Maktoum avait déniché un crack en Uruguay : le premier et unique cheval de l’année élevé dans l’hémisphère Sud.

Nad Al Sheba avec les couleurs de l’Uruguay

Kiaran McLaughlin a suivi un programme traditionnel pour son deuxième raid vers Dubai, le pays où il avait lancé sa carrière d’entraîneur après avoir appris le métier à l’école de Wayne Lukas. Invasor a fait sa rentrée dans le Donn Handicap (Gr1), la course devenue la Pegasus World Cup, à Gulfstream Park. Il l’a gagnée facilement en donnant jusqu’à onze livres à ses rivaux. La Dubai World Cup n’avait attiré que sept partants. Sur le papier, le plus dangereux était Discreet Cat, qui avait battu Invasor douze mois auparavant dans l’UAE Derby, sauf qu’il était plus à son affaire sur le mile. Le roi d’Arabie Saudite avait acheté Premium Tap (Pleasant Tap), lauréat par sept longueurs du Clark Handicap (Gr1) après avoir terminé troisième d’Invasor dans la Breeders’ Cup Classic. Il avait deux objectifs : la Custodian of the Two Holy Mosques à Riyad et la World Cup. Fernando Jara a monté une course d’attente très simple et il a attaqué Premium Tap pour le dominer dans les 200 derniers mètres. Les trois amis qui avaient déniché Invasor en Argentine étaient présents dans le rond. Ils ont célébré la victoire comme si le champion portait encore leur casaque.

Le retour au pays

Invasor est reparti aux États-Unis avec un programme estival chargé et une deuxième Breeders’ Cup Classic en ligne de mire. Mais il a encore rencontré des problèmes au boulet qui l’avait déjà gêné dans sa jeunesse. Il a pris sa retraite à Shadwell, au Kentucky, offert au tarif de 35.000 $ (28.700 €). Malgré le soutien du cheikh Hamdan, il n’a pas bien produit. Son tarif est même descendu à 4.000 $ (3.300 €). En 2015, il a fait retour en Uruguay, au haras Cuatro Piedras, accueilli en héros, et il déjà produit des gagnants de Groupe. L’année dernière, il a enregistré le top price (27.600 €) à la vente du haras Cuatro Piedra avec un poulain nommé Napoléon Bonaparte, un nom d’empereur pour le fils d’un crack, qui, comme disent los burreros, est né en Argentine en tant que Quiet Style et est devenu Invasor en Uruguay. Il est comme Carlos Gardel (né à Toulouse), le roi du tango, un peu Uruguayen et un peu Argentin…

Le pedigree

Un éleveur italien pas comme les autres

Alessandro Miserocchi n’est pas un éleveur comme un autre. En Argentine, presque tous les haras travaillent avec des étalons maison et le commerce est limité à quelques échanges de saillies. Le haras Santa Ines n’a pas d’étalon, mais en possède des parts. Pour le reste, il choisit en fonction du marché. Miserocchi a bâti une jumenterie importante, une soixantaine de poulinières. Après la révélation d’Invasor, il a envoyé sa mère, Quendom, aux États-Unis et a vendu ses produits sur un marché beaucoup plus important. La théorie de l’élevage est souvent de vendre les poulains et garder les pouliches pour l’avenir, sauf si l’on reçoit une offre importante. Ce fut le cas de la championne aux trois Grs1, Malpensa (Orpen), vendue à Northern Farm et mère du gagnant de l’Arima Kinen (Gr1) Satono Diamond (Deep Impact). Miserocchi, au contraire, a conservé deux autres juments de Gr1, Kiriaki (Catcher in the Rye) et la magnifique grise Kalithea (Exchange Rate).

Invasor en chiffres

2,28

En 2004 quand Invasor a été acheté en Argentine, les allocations distribuées en Uruguay, après six années de fermeture des hippodromes, étaient de 2,28 millions d’euros

11

Invasor n’a été battu qu’une fois en douze sorties, dans l’UAE Derby (Gr2). Il a remporté la Triple couronne de son pays, cinq Grs1 aux États-Unis et la Dubai World Cup

6

Invasor est un champion qui a fait plaisir à six pays : l’Italie où est né son éleveur, l’Argentine qui l’a vu grandir, l’Uruguay où il a fait les débuts, Dubai, l’émirat ou est né son propriétaire, les États-Unis, le pays de son entraîneur, et le Panama, où est né son jockey, Fernando Jara

129

Invasor fut jugé le meilleur cheval du monde en 2006 avec 129 de rating. L’année suivante, il a confirmé sa valeur et a fait jeu égal avec Curlin (Smart Strike) sur le dirt, mais a été devancé par Manduro (Monsun) qui avait mérité 131 sur le turf.

2

Le crack élevé par Alessandro Miserocchi a eu deux noms. Il est parti d’Argentine comme Quiet Style et ses propriétaires uruguayens l’ont rebaptisé Invasor.

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