Le magazine :  épisode 9 : Pocket Power, le héros d’Afrique du Sud

International / 18.01.2021

Le magazine : épisode 9 : Pocket Power, le héros d’Afrique du Sud

Ras-le-bol de 2020 ! Alors histoire de tourner la page en beauté, Franco Raimondi vous propose un voyage exceptionnel au pays des cracks. Les vrais. Les purs. Les durs. Symboliquement : 21 champions en écho à l’année (20)21.

Il y a 18 ans, Ipi Tombe (Manshood), une pouliche élevée au Zimbabwe et entraînée en Afrique du Sud par Mike De Kock, remportait l’Al Fahidi Fort (Listed à l’époque), à Nad Al Sheba. Ce jour-là, nous avions découvert un grand pays de courses. L’Afrique du Sud comptait alors sur une production de quelques 3.000 foals par an, mais ses portes étaient fermées. Les chevaux du pays, durant une décennie, ont rivalisé avec l’armada Godolphin dans le Carnival, remportant quinze courses dans la réunion de la World Cup. Bien sûr, Mike De Kock était le fer de lance de l’entraînement sud-africain, mais il n’était pas le seul à aller à l’étranger : les deux mois du Carnival rapportaient aux chevaux bien plus que toute une carrière à domicile. En revanche, le champion préféré des turfistes, le hongre Pocket Power (Jet Master), lui, n’a jamais quitté les écuries de Mike Bass à Milnerton, situées à dix kilomètres du centre-ville au Cap. La raison ? La situation n’était pas la même quand Pocket Power a débuté en 2005. L’allocation au gagnant d’un bon maiden était de 65.000 rands, c’est-à-dire d’environ 7.900 €. Samedi, à Kenilworth, les maidens offraient toujours la même somme, à une différence près : après conversion, l’allocation s’élevait seulement à 3.500 €… En 2006, un propriétaire d’Afrique du Sud, Markus Jooste, avait acheté chez Magic Millions, en Australie, dix-neuf yearlings, dont le top price pour 825.000 AU$ (493.000 €). L’addition s’élevait alors à 5,25 millions de dollars australiens (3,13 M€) et, en 2007, le montant de ses investissements avaient encore augmenté pour passer à 6,5 millions (3,88 M€), et ce pour 18 yearlings.

Parieur perdant, propriétaire gagnant

Marsh Shirtliff s’était rendu à la vente du Cap en 2004. Il avait posé l’enchère gagnante à 190.000 rands (22.500 € à l’époque) pour un poulain issu de la première génération de Jet Master (Rakeen), cheval de l’année et lauréat de huit Grs1. Il avait battu Arthur Webber et sa femme, Rina. Quelques semaines après, quand le poulain était chez Mike Bass, le couple a demandé s’il était possible de lui acheter une part. Shirtliff, un ancien rugbyman qui a joué jusqu’à 47 ans, a accepté de leur vendre un tiers du futur Pocket Power. Shirtliff est devenu propriétaire après une honorable carrière de parieur. Lors d’une interview, il avait déclaré : « L’année de mon pire Durban July (Gr1), j’avais perdu 750.000 rands et 500.000 dans la réunion du JB Met. Je jouais comme un pirate, j’arrivais à miser un million par jour. J’ai fini par me dire que je me faisais trop de mal et j’ai commencé à acheter des chevaux. Les 190.000 rands que j’ai mis pour acheter Pocket Power sont le meilleur investissement de ma vie. » Comme tous les propriétaires néophytes, ses débuts, avant de tomber sur Mike Bass, lui ont coûté beaucoup d’argent. Il avait ajouté : « Mes chevaux gagnaient une course sur seize, c’était déprimant. »

La Triple couronne d’hiver

Les débuts de Pocket Power, au mois d’août 2005, quand il venait de prendre 3ans, furent eux aussi déprimants. Il a ouvert son palmarès lors de sa quatrième sortie et a commencé à gravir les échelons. Ce n’est qu’à la fin de sa saison de 3ans qu’il a révélé tout son potentiel. Il s’est attaqué aux Groupes à l’occasion des Winter Guineas (Gr3) et a gagné de façon impressionnante. Il a ensuite enchaîné avec des victoires dans le Winter Classic (Gr3, 1.800m) et le Winter Derby (Gr3, 2.400m). En six semaines, Pocket Power est entré dans l’histoire en devenant le premier lauréat de cette Triple couronne d’hiver, qui offrait un million de rands (bonus compris). Après lui, deux autres poulains ont décroché cette Triple couronne de "tardifs". Parmi eux figure Katak (Potala Palace), lauréat l’an passé. Pour l’anecdote, il portait la même casaque que Pocket Power et était associé à Bernard Fayd’Herbe, le jockey du champion. Et puis surtout, il s’était offert un Derby rebaptisé Pocket Power Stakes…

Le grand doublé du Cap, premier acte

C’est après trois courses préparatoires que Pocket Power, à 4ans, est arrivé à son premier Gr1. Le programme du Cap offre deux grands rendez-vous : le Queen’s Plate, sur le mile, et le Met, sur 2.000m et dont le nom a changé à cause des sponsors. Le Queen’s Plate est une course avec poids pour âge et Pocket Power est venu finir très fort pour l’emporter d’une courte tête. Le Met, lui, est bâti à la manière d’un handicap. Avec 53 kilos et Jeff Lloyd sur son dos, Pocket Power l’a emporté d’une longueur en grandissime favori. C’est avec le top-weight qu’il a couru cinq mois et demi plus tard le Durban July (Gr1), mais il a dû se contenter de la quatrième place.

Le grand doublé du Cap, deuxième acte

La saison suivante, Pocket Power avait un premier rendez-vous avec l’histoire : réaliser pour la deuxième fois le doublé Queen’s Plate & Met, comme l’avait fait trente ans avant lui un autre crack, Politician (Oligarchy). Après une promenade sur le mile, sa tâche était plus délicate dans le Met car il portait le plus de poids (58 kilos), cinq de plus que lors de son premier succès. Le résultat était le même… Il avait réussi à faire le doublé de Politician : c’était sans doute le champion du Cap, mais il lui manquait un succès loin de son jardin de Kenilworth. Pocket Power s’est donc rendu à Greyville et, cette fois, encore avec le top-weight et rendant cinq kilos, il a remporté le Durban July (Gr1), dead-heat avec la triple lauréate de Gr1 Dancer’s Daughter (Act One).

Le grand doublé du Cap, troisième acte

Pocket Power, à 6ans, était encore en pleine forme. Il a réalisé comme à son habitude le doublé Queen’s Plate & Met, puis il s’est à nouveau rendu à Greyville. Là-bas, il n’a pas pu faire mieux que cinquième en rendant sept ou huit kilos aux quatre chevaux qui sont arrivés au poteau devant lui. C’est la loi des handicaps. Le monde du turf s’intéressait enfin aux courses d’Afrique du Sud. En Angleterre, à l’époque, on pariait sur l’Afrique du Sud, mais c’était un peu avant de jouer sur les vraies courses... Les résultats à Dubaï parlaient. Il fallait voir de plus près le pays, ses courses et son champion.

L’inauguration de Meydan

En 2010, j’ai effectué un long périple "découverte" avec une étape à Dubaï pour la grande inauguration de Meydan, le jeudi 28 janvier, et dans la foulée, deux jours après, j’avais rendez-vous avec Pocket Power. Il visait un quatrième succès dans le Met après avoir dominé le Queen’s Plate. Le premier gagnant à Meydan fut le "FR" No Risk Al Maury (Kesberoy) dans le Maktoum Challenge (Gr1), une épreuve réservée aux pur-sang arabes. La première course pour les pur-sang anglais fut remportée par Raihana (Elusive Quality), une pensionnaire de Mike De Kock montée par Christophe Soumillon. Le même tandem a réussi un coup de deux et, plus tard dans la réunion, le brésilien entraîné par Pascal Bary Gloria de Campeao (Impression) s’était imposé dans le Maktoum Challenge Round 3 (Gr3). Deux mois après, ce même cheval allait remporter la première Dubai World Cup à dix millions de dollars.

L’ambiance de Kenilworth et un tapis de selle rouge

Meydan ressemblait alors à un hôtel sept étoiles encore vide... J’en avais discuté dans l’avion avec Mike De Kock, qui portait un short et des baskets, et qui effectuait régulièrement des allers-retours Dubaï - Afrique du Sud. Deux jours après, l’ambiance de Kenilworth, avec ses bookmakers et ses parieurs ivre-morts, me mettait un peu de baume au cœur. Pocket Power est arrivé au rond de présentation en taulier. Les dirigeants de l’hippodrome lui ont rendu hommage avant la course. Celui qui portait le numéro 1 avait eu droit à un tapis de selle rouge, alors que les autres en avaient un jaune, avec leur nom et le logo du sponsor. J’ai rencontré Marsh Shirtliff au rond et nous avons échangé. Il me demandait une analyse de la course…

River Jetez, la méchante sœur…

C’était mission impossible. Le grand public était venu assister au quatrième succès de Pocket Power. Les parieurs cherchaient un cheval capable de battre le grand favori et à s’en mettre plein les poches. En journaliste qui aime y aller de sa pièce, j’ai développé une théorie : on ne joue jamais contre une légende. Le dieu des courses a un certain sens de l’humour… Marsh Shirtliff a bien remporté le Met avec un fils de Jet Master et Stormsvlei, mais le gagnant n’était pas Pocket Power (troisième). C’était sa propre sœur, River Jetez, plus jeune d’un an. Le propriétaire a reconduit la jument aux balances et m’a tout de suite confié : « J’ai gagné le Met et c’est le pire jour de ma vie aux courses… »

Une retraite heureuse et active

Pocket Power n’avait pas à rougir de cette défaite, il rendait quatre kilos et demi à sa sœur, qui ensuite a brillé dans les Grs1 à Dubaï, Singapour et aux États-Unis. Il était encore compétitif à 7ans mais, à chaque fois, il était opposé à des rivaux plus frais et était pénalisé au poids. La saison suivante, à 8ans, il a gagné les Green Point (Gr2), la préparatoire au Queen’s Plate. Dans la grosse, il s’est classé quatrième, et c’est sur une huitième place dans le Met Mile qu’il a pris sa retraite. Il était à 10/1 et avait tout donné. Belinda Haytread, sa cavalière d’entraînement, s’occupe encore de son champion, un champion qui a même été dirigé un temps vers le concours hippique.

Un rating de niveau international

Si on cherche à le situer sur le plan international, que doit-on penser d’un cheval n’est jamais sorti d’Afrique du Sud ? Il a gagné vingt courses, dont neuf Grs1 en quarante-trois sorties. Il a été élu cheval de l’année à trois reprises et a décroché un rating de 121 durant trois saisons, tombant à 117 dans la dernière. Il a terminé sa carrière avec 10,25 millions de rands (965.000 € à l’époque, 557.000 € aujourd’hui) de gains. Quelques semaines après sa retraite, Mike Bass avait déclaré : « Avec une carrière comme la sienne, aux États-Unis ou en Europe, il en aurait gagné au moins huit de plus. » C’est sans doute vrai, mais il ne serait pas devenu le héros de tous les turfistes du pays.

Le pedigree

Jet Master, le Sunday Silence d’Afrique

L’élevage en Afrique du Sud n’a pas bénéficié d’étalons qui font la navette. Le père de Pocket Power, Jet Master (Rakeen), a été acheté foal pour 15.000 rands et est devenu un champion, lauréat de huit Grs1. Il a débuté à 12.000 rands et a décroché le premier titre de champion sire en 2006/2007, quand ses premiers produits avaient 4ans. Un coup à la Sunday Silence ! Son tarif est monté en flèche, surfant sur la vague de Pocket Power, et il a atteint 200.000 rands (21.000 €). Jet Master a été tête de liste pendant sept ans et a donné 48 chevaux de Gr1. Rakeen (Northern Dancer), père de Jet Master, n’était pas bon en Angleterre. Mais il a beaucoup progressé depuis son passage en Afrique du Sud chez Ormonde Ferraris. Il y a gagné un Gr2 et une place d’étalon. Il avait un pedigree de tout premier ordre : sa mère, Glorious Song (Halo), qui a été une championne au Canada et aux États-Unis, a produit entre autres les bons étalons Singspiel (In the Wings) et Rahy (Blushing Groom). La mère de Pocket Power et River Jetez, Stormsvlei, est issue du cheval de l’année 1981 en Afrique du Sud, Prince Florimund, fils d’un certain Dowdstown Charley (Our Babu), pas suffisamment titré pour devenir étalon en Europe.

A PLAT

Pocket Power en cinq chiffres

3,25

Pocket Power aimait patienter avant de placer sa pointe. Il ne s’est jamais imposé par de gros écarts. Son succès le plus large est intervenu dans les Winter Guineas (Gr3). Ce jour-là, il s’imposait par trois grandes longueurs.

17

Pocket Power a remporté 20 courses. Il s’est imposé par moins d’une longueur et demie lors de 17 de ses victoires.

121

Un cheval qui n’a jamais couru ailleurs qu’en Afrique du Sud est difficile à situer. Il a décroché un rating de 121 durant trois saisons et avait 117 lorsqu’il a pris sa retraite, à l’âge de 7ans.

10,25

Pocket Power a terminé sa carrière avec 10,25 millions de rands (965.000 € à l’époque) sur son compte en banque. D’après son entraîneur, Mike Bass, cela équivaut à 80 millions (7,52 M€) pour un cheval exploité en Europe ou aux États-Unis.

4

Pocket Power a remporté quatre fois le Queen’s Plate (Gr1), la plus grande course du pays sur le mile. Il s’est également imposé à trois reprises dans le Met, dont deux fois en portant le top-weight.

FIN APLAT

[Mini pavé de texte sur aplat de couleur grise]

Rendez-vous demain pour l’épisode 10 : Yeats !