Le propriétaire de la semaine : Christian Saint-Étienne : « C’est une diversification vers le beau »

Courses / 20.01.2021

Le propriétaire de la semaine : Christian Saint-Étienne : « C’est une diversification vers le beau »

C’est l’un des économistes français les plus sollicités par les médias. Christian Saint-Étienne, professeur titulaire de la chaire d’économie au Conservatoire national des arts et métiers, est aussi propriétaire de galopeurs. Il nous a parlé de sa passion.

Par Adrien Cugnasse

Jour de Galop. – Comment votre passion pour les galopeurs est-elle née ?

Christian Saint-Étienne. – Depuis l’enfance, les félins et les pur-sang anglais me passionnent. Et la vitesse m’a toujours fasciné. Un pur-sang – dans un pré ou en course – c’est extraordinairement beau. Ce côté esthétique m’a toujours attiré. J’ai plusieurs amis actifs dans le milieu des courses et j’en parlais avec eux depuis longtemps. C’est le cas d’Odette Fau, de Georges de La Rochebrochard, de Didier Krainc et de leurs amis.

Enfin, j’ai pratiqué l’équitation, comme un loisir. Pour l’ensemble de ces raisons, j’ai commencé à m’intéresser aux courses. À suivre cela de près. Je suis ensuite allé aux courses à plusieurs reprises, par exemple à ParisLongchamp, il y a quatre ou cinq ans. Je ne suis pas parieur et c’est l’animal qui m’a fait venir. À présent, j’ai des parts allant de 10 % à 25 % dans neuf chevaux différents [chez Fabrice Chappet, Christophe Ferland, Adrien Fouassier, Norbert Leenders, Jean-Claude Rouget et Stéphane Wattel, ndlr]. J’essaye de m’associer avec des personnes ayant une certaine expertise.

Votre premier partant remonte à 2019, avec Kapsaliana…

Pour être précis, Kapsaliana (Wootton Bassett) courait pour une association, avec Alexandre Foulon et l’écurie Vivaldi. Ma casaque est apparue pour la première fois avec Mona Lisa Klaxon (Toronado), laquelle a gagné en débutant le 17 juillet dernier à Chantilly. Elle montre beaucoup de qualité, mais n’a pas encore renoué avec la victoire. C’est une activité extraordinairement aléatoire. Le jour où j’ai choisi mes couleurs, j’ai cherché un dispositif qui me paraissait être bien visible. Tout a été fait assez vite. Le damier et la couleur mauve m’évoquaient la course et la vitesse.

Qu’est-ce qui vous a surpris positivement lorsque vous êtes devenu propriétaire ? Et négativement ?

L’aspect stratégique est bien sûr très intéressant, mais il est à 99 % dans les mains de l’entraîneur. Le propriétaire est plus souvent en retrait. Bien sûr, il m’est déjà arrivé de ne pas être d’accord avec la stratégie employée lors d’une course. Mais je reste discret car je respecte la compétence des professionnels.

Lorsque l’on se lance en tant que propriétaire, on est bien sûr un peu surpris de l’arrivée massive des factures tous les mois ! Ce point est bien sûr très différent lorsque l’on fait partie d’une écurie de groupe.

Plusieurs choses m’ont surpris positivement. Tout d’abord le soin que l’on apporte aux chevaux. Certains entraîneurs sont très attachés à leur effectif. Le lien peut aussi être très puissant entre le lad et un cheval. Je trouve cela assez émouvant. Magnifique même. De toute façon, sans respect des chevaux, il n’y a pas de réussite en course.

J’apprécie aussi souvent l’ambiance sur le champ de course. C’est l’occasion de côtoyer des gens investis dans les activités hippiques et passionnés par l’animal en lui-même. Ce côté "pieds dans la glaise" et "retour à la nature" me plaît beaucoup. J’y trouve un moyen de renforcer le lien avec mes amis qui sont dans ce milieu et avec lesquels je partage les valeurs que je viens d’évoquer. Je n’ai malheureusement pas l’opportunité d’aller très souvent à l’entraînement. J’aimerais avoir plus de temps à consacrer à cette activité : chaque fois que je peux me déplacer, je suis conforté dans l’idée que c’est quelque chose de magique. Heureusement, mes associés et entraîneurs m’aident à suivre nos chevaux à distance.

Néanmoins, j’ai déjà pris part à la Route des étalons. Je suis allé visiter des haras après avoir acheté des chevaux. À trois reprises, j’ai assisté aux ventes de Deauville et une fois, j’y suis resté trois jours pour essayer de comprendre la logique du système.

Les courses sont l’une des premières activités que l’homme a pratiquées avec le cheval récemment domestiqué. Êtes-vous surpris qu’elles existent encore quelques millénaires plus tard ?

On pourrait certainement dire la même chose de l’opéra, né il y a plusieurs siècles, ou encore de la pratique du clavecin ! Certaines activités sophistiquées survivent à travers les siècles. Dans le cas de l’élevage et des courses, plusieurs éléments permettent d’expliquer cette continuité. Il y a bien sûr l’animal lui-même et l’attraction qu’il exerce sur l’être humain : si on ne tombe pas en arrêt devant la superbe d’un pur-sang, c’est que l’on n’apprécie pas la beauté de la vie. Cet animal a joué un rôle clé dans notre histoire. Y compris sur le plan politique, militaire… Je pense que le monde du cheval va durer encore longtemps. S’il venait à disparaître, ce serait le cas de beaucoup d’autres activités humaines. Bien sûr, si les robots et l’intelligence artificielle prennent le contrôle du monde, il n’est pas certain qu’ils trouvent le même attrait que nous dans les activités hippiques !

Un autre élément important est le trait d’union très puissant que le cheval représente avec la nature. C’est clairement visible chez les personnes qui vivent des activités hippiques, malgré les difficultés qu’ils peuvent rencontrer. Enfin, je pense que les courses incarnent aussi un certain attrait pour la compétition. Pour chaque personne qui s’investit dans le sport hippique, ces différents éléments représentent une part différente de leur motivation. Mais l’ensemble a beaucoup contribué à la pérennité des courses.

En tant qu’économiste, êtes-vous surpris par la résilience de l’activité économique de la filière course à travers le monde ?

Pas vraiment. Cela fait deux décennies que les banques centrales mènent des politiques monétaires expansionnistes. Cette création de monnaie n’a pas pu se traduire par une inflation sur les prix de biens et services. Elle a donc provoqué celle du prix des actifs : hausse du prix de l’immobilier, des actions… Ainsi les chevaux, les bijoux et les œuvres d’art ont suivi cette tendance car ils font partie d’un univers qui attire les personnes qui ont de l’argent. Évidemment, tout le monde sait que, sauf miracle, on ne gagne pas d’argent avec les chevaux de course. Au mieux on évite les pertes. C’est donc un élément de diversification, mais qui représente une diversification vers le beau. Comme dans le cas de la peinture. La complexité du monde cheval – pas uniquement celui des courses –, c’est qu’il est à la fois très terrien et à la fois très tourné vers l’esthétique, vers le beau.

Seriez-vous tenté par l’élevage ?

Absolument, je vais d’ailleurs peut-être m’associer dans une poulinière. Mais j’ai conscience que mes connaissances sont limitées. J’écoute donc avec attention les gens avec lesquels j’investis. Tout cela reste dans des sommes raisonnables. Je n’ai pas des moyens considérables à consacrer aux chevaux.

Comment expliquer la confidentialité des courses hippiques ?

Je pense que c’est lié à la vision très particulière que la France a de toutes les activités liées au luxe et à l’esthétique. La population qui ne connaît pas les courses pense que c’est réservé aux très riches. Et tout ce qui est considéré comme tel en France a une connotation extrêmement négative, marquée par le signe du péché ! C’est accentué par un sentiment qui domine en France depuis quelques siècles, celui de l’envie. La confidentialité que vous évoquez est à la hauteur de l’ignorance des Français en ce qui concerne les activités hippiques. Ceci est entretenu par certains journalistes – autres qu’hippiques – qui sont des gens qui partagent à la puissance 100 le diagnostic que je viens de faire. Ainsi, le journaliste moyen a parfois tendance à penser que le monde des courses est un univers répréhensible.