Les trois premières générations aga khan

Autres informations / 09.10.2009

Les trois premières générations aga khan

par Guy THIBAULT, historien

des courses

Le prince Karim Aga Khan IV a

vécu un week-end unique – avec un record mondial à la clé (cinq Gr1 et deux Gr2

en deux jours sur le même hippodrome). Cette réussite, c’est aussi celle d’un

investissement familial long de cinq générations, et cela aussi, c’est

rarissime. Peu connue, l’histoire des trois premières générations méritait

d’être contée.

 

 

Dans ses Mémoires (publiées

en 1955 chez Albin Michel), l’Aga Khan III (1877-1957), grand-père de l’éleveur

de Zarkava, narre la phase initiale. « Mon père avait hérité du goût sportif de

mon grand-père pour les chevaux de race et la chasse au gros gibier. […] Mon

grand-père, tant à Poona qu’à Bombay, avait pu continuer à mener une vie

presque médiévale, dont on ne trouve plus d’exemples. Il apporta avec lui de

Perse les passetemps d’un seigneur persan de ce temps. […] À peine installé à

Bombay, il acheta et fit courir des chevaux arabes, anglais, australiens,

turkmènes, même. Chaque matin, à six heures, il partait chasser le cerf ou le

gibier à plume, ou encore, à l’époque des courses, allait voir ses chevaux à

l’entraînement. […]

Mon grand-père remporta, sur

le turf indien, en qualité de propriétaire d’une écurie, au cours des années

50, 60 et 70 du siècle dernier, des succès comparables à ceux que je remportai

moi-même en Angleterre et en France des années 20 aux années 50 de ce siècle. »

« Mon père, au cours de son

trop bref règne (quatre ans), observa à peu de choses près le même train de

vie, agrandissant et accroissant ses écuries, augmentant le nombre de ses

faucons et de ses chiens de façon à exciter l’admiration de tous les amateurs

de chasse et de sport, des voyageurs venant d’Europe et des Anglais de qualité

qui occupaient des postes officiels importants aux Indes. Ce fut à moi qu’il

incomba d’adapter ce train de vie à des temps nouveaux. […] À la mort de mon

père, j’héritai, bien entendu, de ses écuries de course et bien que je fusse

encore mineur, mes chevaux coururent chaque année sous mes couleurs. J’étais

encore adolescent que déjà, les chevaux de Son Altesse Aga Khan se

distinguaient sur les champs de course des Indes occidentales. J’avais les

chevaux dans le sang et mon milieu m’y poussait. Toute ma famille, y compris ma

mère, se passionnait pour les courses, aussi bien celles des Indes que

d’Angleterre . La glorieuse carrière d’Ormonde, par exemple, avait autant

d’importance pour nous que pour les turfistes d’Angleterre. […] Je remportai

quatre fois de suite la Coupe d’Or de Nizam, le plus beau trophée de l’Inde

occidentale. Avec Yildiz, je gardai trois ans la Coupe du Gouverneur à Poona,

et la gagnai à nouveau quelques années plus tard. »

« Lorsque je vins en

Angleterre pour la première fois en 1898, je découvris que mon goût pour les

chevaux en général, et des courses en particulier, était connu non seulement

dans le monde du turf mais à l’India Office, à la Cour et dans l’entourage

particulier du prince de Galles. […] Quelques semaines plus tard, j’assistai au

Derby. J’avais misé un souverain à 66 contre un sur un cheval appelé Jeddah. Il

partit en réalité à 100 contre un et, à la stupéfaction générale, gagna le

Derby. Mon ami le prince de Galles m’apercevant au pesage me dit en riant qu’un

cheval nommé Jeddah aurait dû m’appartenir. […] Dès 1898, en Angleterre et sur

le Continent, je me rendis régulièrement aux courses et suivis de très près la

forme et la condition des coureurs. » Ainsi l’Aga Khan III fait connaissance

avec l’élevage irlandais lors d’une visite en 1904 à Tully chez son ami le

colonel W. Hall-Walker (futur Lord Wavertree). Puis en 1905, il découvre en

France l’établissement modèle de Saint-Louis-de-Poissy appartenant à M. W.-K.

Vanderbilt. « Bien qu’il fût beaucoup plus âgé que moi, il prit plaisir à

m’initier à tous les secrets de l’administration d’une grande écurie de

courses. Il me présenta son entraîneur, William Duke, et lui donna des

instructions très précises à mon égard, l’informant qu’il m’autorisait à

visiter ses écuries, de l’entraînement aux essais, aussi souvent que le

désirais. […] De 1898 à la Première Guerre mondiale, de ces seize années au

cours desquelles je suivis assidûment les courses et m’intéressai, sans y

prendre une part active, à l’élevage et à l’entraînement des chevaux, je garde

le souvenir vivace de quelques pur-sang. » Et l’Aga Khan III de citer ses

préférés : The Tetrarch et Spearmint « qui me firent le plus d’impression » ;

Ard Patrick et Sunstar ; des pouliches telles que Sceptre et Pretty Polly

possédant des qualités « qui les rendaient égales à n’importe quel mâle » ; en

France, Prestige, sans doute « le plus beau cheval de course que j’aie jamais

vu » et son fils Sardanapale « qui était à l’apogée de sa puissance et de sa

gloire et qui venait de remporter le Grand Prix de Paris et le Derby français

lorsque éclata la Première Guerre mondiale ».

Au terme du conflit, l’Aga

Khan III reprend l’habitude d’assister aux grandes épreuves en Europe, puis au

printemps 1921 décide d’y créer, après mûre réflexion, l’écurie qu’il avait

longtemps envisagée. Aux ventes d’août à Deauville, il acquiert 15 yearlings

pour 784.900 F (soit 31.396£). À Doncaster, les achats par « l’Indian potentate

» de 8 pouliches pour 24.520 guinées, représentent le septième du chiffre

d’affaires.

C’est ainsi, en investissant

puissamment, qu’entre dans l’arène du turf européen l’Aga Khan III qui

s’entoure des meilleurs collaborateurs disponibles. Deux catégories distinctes,

les spécialistes en conformation de chevaux et en entraînement pour l’achat des

yearlings (en Angleterre, George Lambton, en France, William Duke, rendu

disponible après le décès de W.K. Vanderbilt) ; les experts en origine pour

l’étude des pedigrees et la réalisation des croisements (lieutenant colonel

Vuillier, théoricien de la méthode des dosages). Avec un principe bien ancré :

la vitesse est la qualité primordiale.

 

Les couleurs familiales, le

vert et le rouge – celles aussi du drapeau des Ismaélites – sont enregistrées

en France. Indisponibles en Angleterre, elles y seront vert et chocolat. Elle

est aujourd’hui octogénaire, cette casaque verte avec épaulettes rouge et toque

verte, victorieuse en France pour la première fois le 22 avril 1922 à Saint-Cloud,

portée – signe prémonitoire – par un certain Fulgurant. Cette casaque n’a eu

que trois titulaires, le prince Aga Khan III (18771957), son fils le prince Aly

Khan (1911-1960), et le fils de celui-ci, le prince Karim Aga Khan IV (né en

1936).

Avec pour point de départ les

yearlings (surtout des pouliches) achetés à prix d’or des deux côtés de la

Manche en 1921 et 1922, le succès est immédiat. En Angleterre, avec

 Cos (six victoires à 2ans en 1922), Mumtaz

Mahal (cinq victoires à 2ans en 1923), Diophon (Deux Mille Guinées 1924), Salmon

Trout (St Leger 1924) ; et à Epsom, un premier Derby est conquis en 1930 par

Blenheim (lui aussi acquis yearling) et un second en 1935 par un élève, Bahram.

En France, se distinguent Niceas (1920, quinze victoires malgré ses

contemporains Épinard et Sir Gallahad) et Pot au Feu (“Jockey Club” 1924). Très

vite, l’Aga Khan installe cinq haras en Irlande, en achète trois en France (La

Coquenne en 1923, Marly-la-Ville en 1926, Saint-Crespin en 1927 avec son

effectif à la mort d’Édouard Kann) mais pas en Angleterre.

Établi éleveur, de gros

acheteur l’Aga Khan devient gros vendeur en France. Duke étant retourné en

Amérique, il liquide son écurie française fin 1925. L’année suivante, il met en

vente à Deauville une partie de sa production française, opération renouvelée

jusqu’en 1939. En 1927, il devient le vendeur vedette à Deauville, obtenant le

record (970.000 F) pour la pouliche yearling Ukrania d’origine royale (Ksar,

“Jockey Club” et Uganda, “Diane”) acquise en début d’année avec l’effectif

d’Édouard Kann. Ukrania ayant gagné le Prix de Diane, le lot annuel d’une

vingtaine de yearlings devient l’attraction de Deauville où il attire de

nombreux étrangers. En 1934, sur les vingt et un yearlings que présente le

prince Aga Khan, huit ont pour père Blenheim, héros du Derby de 1930, installé

à Marly-la-Ville. Si cinq d’entre eux sont vendus (dont Blue Bear, future lauréate

de la Poule d’Essai et mère de Le Paillon, “Arc de Triomphe”), parmi les trois

retirés figure un poulain gris désiré par beaucoup, mais hors d’atteinte du

fait d’un prix de réserve très élevé fixé par le prince à la demande de Frank

Butters, désireux de l’entraîner. Deux ans plus tard le poulain gagne le Derby

en un temps record : c’est Mahmoud !

S’il est le plus prestigieux

des étalons mis en station en

France par le prince Aga

Khan, Blenheim n’est pas le seul. Il est précédé ou sera suivi par Zionist

(Irish Derby, 2e Derby), Rustom Pasha (Eclipse Stakes), Firdaussi (St Leger),

Badruddin (3e Deux Mille Guinées), Sind (2e Grand Prix de Paris), Taj Akbar (2e

Derby), Le Grand Duc (3e Derby) et Mirza (3e Deux Mille Guinées). La

présence de tels chevaux est bénéfique pour l’élevage français, même si

certains n’effectuent qu’un court séjour. Ses étalons permettent aussi au

prince Aga Khan d’héberger dans ses haras français quelques unes de ses

meilleures poulinières, comme l’illustre Mumtaz Mahal (1921) importée en 1930

au haras de Marly où elle séjournera jusqu’à sa mort en 1945. Ainsi, trois de

ses produits sont présentés à Deauville, notamment en 1933, Mumtaz Begum

(Blenheim), retirée à un très haut prix, qui sera la mère de Nasrullah ; et en

1935, Rustom Mahal (Rustom Pasha), adjugée pour 305.000 F, record des ventes, à

Lady Macdonald-Buchanan à qui elle donnera l’illustre sprinter Abernant.

Ainsi fut entrepris un mouvement

constant d’achats et de ventes comme il sied à une entreprise bien gérée. De la

sorte, il vend aux États-Unis ses trois premiers gagnants du Derby, en 1936

Blenheim, en 1940 – les incertitudes régnant – Bahram et Mahmoud. Puis en 1944,

Nasrullah à l’Irlandais Joseph McGrath qui le revend en 1950 pour le Kentucky.

Enfin en 1953, Tulyar au National Stud irlandais. Qu’il soit capable de vendre

sans regret ses trois premiers “Derby winners”, c’est bien ce qui provoque

l’ire des éleveurs anglais, furieux de perdre des reproducteurs à leurs yeux

inestimables. Ils reprochent à l’Aga Khan de livrer aux concurrents américains

des armes susceptibles de se retourner contre l’élevage anglais. C’est une même

politique que pratique en 1953 l’Aga Khan quand, déçu par le financement des

courses anglaises, il transfère la totalité de son écurie à Chantilly sous la

direction d’Alec Head dont il vient d’apprécier la compétence avec Nuccio (“Arc

de Triomphe” 1952). Quitte à effectuer de là quelques raids fructueux sur les

hippodromes britanniques.

Au lendemain de la Seconde

Guerre mondiale, l’écurie du prince Aga Khan avait reconquis son lustre. Un

quatrième Derby avait été gagné à Epsom en 1948 par le français My Love (acheté

à Léon Volterra), lui procurant aussi un premier Grand Prix de Paris. 1948

c’est également un premier “Arc de Triomphe” avec Migoli et en Angleterre, les

Oaks avec Masaka. La conquête des classiques se poursuit en 1950 avec Palestine

(Deux Mille Guinées), en 1952 avec Tulyar (Derby et St Leger) et Nuccio (Arc de

Triomphe), en 1956 avec Buisson Ardent (Poule d’Essai), en 1957 avec Rose

Royale (Mille Guinées) et Toro (Poule d’Essai).

1957, le 11 juillet, le

prince Aga Khan III s’éteint à Genève, âgé de quatre-vingts ans. « Mort d’un Grand

» titre le quotidien hippique Sport-Complet. « Le dernier empereur des courses

anglaises » assure outre-Manche The Sporting Life. Ne peut-on ajouter que l’Aga

Khan III a agi comme un entrepreneur avisé ? N’est-ce pas une bonne gestion de

son patrimoine hippique qui lui permet à sa mort de transmettre à son fils Aly

Khan une écurie et un élevage bien portants ? C’est une voie identique que ne

manquera pas de suivre son petit-fils Karim, rapidement projeté seul dans

l’arène après le décès accidentel de son père en mai 1960.