Et si l’on parlait des meres

Autres informations / 11.06.2010

Et si l’on parlait des meres

LE MAGAZINE      

par Guy THIBAULT, historien des courses

 La curiosité

serait-elle un vilain défaut ? Dimanche matin, avant de me rendre à Chantilly,

j’ai fouillé dans ma mémoire. En France, un "Arc de Triomphe", un

Grand Prix de Paris (sur 3.000 mètres), un "Cadran", un

"Vermeille" ; de par le monde, un Irish Derby, les King George VI and

Queen Elizabeth Stakes, un Grand Prix de Berlin, un Washington D.C.

International, un Japan Cup. Mais pas encore de "Jockey Club" dans la

descendance d’une grande jument autochtone, la bien nommée La Française. Cette

lacune, Lope de Vega l’a comblée en remportant avec une suprême aisance le 170e

Prix du Jockey Club. En effet, il a

pour "dixième mère" cette La Française née il y a

un siècle (1907) chez Alexandre Aumont au Haras de Victot.

 

Pour son éleveur, La Française fit preuve d’une tenue à tout

crin, ne gagnant pas moins de treize courses de 2 à 5ans dont le Prix du Cadran

ainsi que les Prix Kergorlay et Rainbow (5.000 m.) chacun deux fois. Au haras,

elle se signala par sa fille La Chansonnerie (1923), mère de Dix pour Cent,

gagnante en 1938 du Prix Montgomery avant d’étonner en donnant naissance à Deux

pour Cent, lauréat du Grand Prix de Paris en 1944 puis père de l’illustre

Tantième. Mais le meilleur produit de La Française, fut La Futelaye, née en1925

alors que sa mère avait 18 ans. Acquise yearling à Deauville pour 80.000 F par

James Hennessy, La Futelaye remporta à 3ans le Grand Prix de Deauville. Son

propriétaire n’hésita pas à l’unir avec son étalon Gris Perle (lauréat du Prix

du Cadran mais aussi 2e de la Poule d’Essai et 3e du "Jockey

Club"). Qu’advint-il ? Il obtint en 1937 une pouliche remarquable et

précoce, La Futaie, qui, après deux faciles victoires initiales, se classa

troisième du Prix Morny (le dernier d’avant-guerre) derrière l’outsider Furane

et Djebel – vainqueur peu après des Middle Park Stakes à Newmarket. À 3 ans,

quatrième du Prix Vanteaux, La Futaie remporta de trois longueurs le Prix

Pénélope, puis fit partie des quelque 600 chevaux déportés en 1940 en

Allemagne. Heureusement revenue en 1946, elle intégra le Haras de La Malivoye

où Maurice Hennessy poursuivait l’élevage paternel. Elle lui donna cinq

vainqueurs dont la meilleure pouliche de la génération 1949, La Mirambule,

issue de Coaraze ("Jockey Club," "Jacques Le Marois").

Battue d’une demi-longueur dans les Mille Guinées, d’une tête dans le Prix de

Diane, La Mirambule, entraînée par William Head, gagna le Prix Vermeille.

Favorite de l’'Arc de Triomphe', elle se vit ravir la victoire par son aîné

Nuccio qu’entraînait un autre Head… Alec, fils de William.

 

Après avoir fait naître trois filles de La Mirambule,

Maurice Hennessy vendit celle-ci en 1957 à l’amiable à l’Américain Howell E.

Jackson (Bull Run Stud) qui en obtient immédiatement des joyaux, une pouliche,

Sucrette (1958) – qui fera parler d’elle quarante ans plus tard – et deux

poulains classiques, Tambourine (1959, Irish Sweeps Derby) et Nasram (1960,

King George VI and Queen Elizabeth Stakes). Le 21 novembre 1964, Maurice

Hennessy, âgé et quelque peu découragé, mit en vente à Deauville dix-huit sujets

dont dix poulinières.

Au catalogue, sept descendantes de La Mirambule. Si le top

est réalisé par sa petite-fille La Mélancolie adjugée 255.000 F à Mme Guy

Weisweiller, les meilleures affaires seront sa fille La Malaguena (1954 par

Migoli), gagnante  du Prix de Pomone, et

la fille de celle-ci, La Magnanarelle (1961 par Herbager). Acquise pour 140.000

F par le marquis du Vivier, cette dernière lui donnera La Manille (1968 par Le

Fabuleux), troisième des Oaks, puis La Mirande (1972), appelée à devenir une mine

de gagnants pour Petra Bloodstock avec pour vedette le globe-trotter de Robert

Collet, Le Glorieux gagnant à 3ans en 1987 de trois Groupes 1 sur trois

continents, le Grand Prix de Berlin, le Washington D.C. International et le

Japan Cup.

Pour revenir à La Malaguena, acquise pleine de Duc de

Gueldre pour 150.000 F par Maurice Olivier (Sté d’élevage et d’exploitations agricoles),

son premier produit La Gueldra (1965) se révéla incapable de gagner et son

propriétaire Alain Louis-Dreyfus (coassocié de Makfi) s’en débarrassa après

avoir fait naître son premier produit qui n’est autre que Golondrina (1970 par

Sheshoon). Vendue à Raymond Adès, celle-ci gagna une course à 3ans à

Clairefontaine et eut comme premier produit en 1977 le vaillant Prospero (Prix

du Muguet). Devenue la propriété de Mme André Lhote et de Serge Mastey,

Golondrina donna naissance en 1981 à cette Lady Sharp, l’arrière-grand-mère de

Lope de Vega dont le pedigree a été détaillé dans ces colonnes mardi.

 

Entre temps, la descendance de La Mirambule avait été portée

au pinacle le 4 octobre 1998 quand Sagamix avait gagné l’"Arc de

Triomphe", offrant le plus beau trophée de sa carrière à Jean-Luc

Lagardère. Dans sa recherche de sang américain, il avait acquis en janvier 1994

à Keeneland Saganeca, la mère de son champion, missionnant Éric Puérari de

porter l’enchère de $ 165.000. Car Saganeca avait pour grand-mère cette

Sucrette (1958), seulement gagnante de $ 200, mais fille de Zucchero et de La

Mirambule.

 

Ainsi peut être résumée l’histoire de la descendance d’une

grande jument normande, La Française, née en 1907, qui obtient enfin son

premier "Jockey Club" grâce à Lope de Vega né en 2007, soit

exactement un siècle plus tard.