Georges rimaud : « j’avais sans doute une certaine ambition »

Autres informations / 14.08.2010

Georges rimaud : « j’avais sans doute une certaine ambition »

LA GRANDE INTERVIEW

Georges Rimaud dirige les Aga Khan Studs, qui

célèbrent leurs 50 ans cette année. Il préside aussi Arqana Holding. Et siège

au bureau du Syndicat des Eleveurs. Il est aussi un des hommes les plus

discrets des courses françaises. C’est pourquoi il est rare qu’il s’exprime

dans une longue interview…

JOUR DE GALOP. – COMMENT

FAITES-VOUS POUR ASSUMER VOS RESPONSABILITÉS, LOURDES, ENTRE LES AGA KHAN STUDS

ET ARQANA  ?

GEORGES RIMAUD. – Dans

ce genre d'entreprises –c'est en tout cas ma manière de faire –, il faut

choisir les bons collaborateurs, puis leur faire confiance. Si on ne délègue

pas de vraies responsabilités aux gens avec lesquels on travaille, cela ne

marche pas.

EST-CE

VOTRE NATURE OU AVEZ-VOUS APPRIS À FONCTIONNER COMME CELA DU FAIT DE VOS

FONCTIONS ? Je crois que cela a toujours été en moi. C'est vraisembla- blement

dans ma nature. Je pense qu’il est nécessaire de laisser les gens prendre leur

place dans l’entreprise, ensuite je donne toute ma confiance à mes assistants.

La confiance est mutuelle et nous formons ainsi un groupe de travail serein. Ce

n’est pas toujours

facile  pour eux, car la charge est lourde et ils

doivent assumer – même si, in

fine, j’assume la responsabilité finale en cas de problème.

ET AU SEIN D’ARQANA ? Je ne m'occupe ni du quotidien ni de l’opérationnel.

Mais je m'intéresse beaucoup à tout ce 

qui  s'y  passe. Nous avons une demi-douzaine de réunions par an et j'y

pense, si ce n’est tous les jours, du moins très fréquemment. Eric Hoyeau et

Olivier Delloye ont la charge de l’entreprise. Au sein du board d’Arqana, nous

travaillons de conserve avec eux. Il y a des sujets qui exigent une implication plus forte.

Cela a été le cas pour les investissements sur l’établissement Elie de Brignac.

Chez Arqana, je représente Son Altesse qui est l’actionnaire, lequel est

particulièrement sensible à la bonne conduite

de cette entreprise. Je le tiens par conséquent régulièrement informé.

LES AGA KHAN STUDS SONT

L’ARCHÉTYPE DE L’ÉLEVEUR-PROPRIÉTAIRE, TRÈS ÉLOIGNÉ DE L’ÉLEVEUR COMMERCIAL

DANS SES OBJECTIFS. ETES-VOUS DIFFÉRENT QUAND VOUS EXERCEZ LES DEUX FONCTIONS ?

Non, et je ne crois pas que ces deux objectifs soient nécessairement opposés.

Au contraire, je pense qu’ils devraient être et peuvent  être complémentaires. J’essaie de réfléchir

en  function de la question qui se pose

et de la position dans laquelle je me trouve. Lorsqu’un éleveur m'appelle pour

réserver une saillie, je peux avoir moi aussi mon idée, qui est parfois différente

de celle qu’a eue cet éleveur.

COMMENT

GÉREZ-VOUS CETTE DICHOTOMIE ? Cela ne me pose pas de problème. Arqana, c’est

simplement une autre manière de vivre l'élevage de chevaux de courses – celle

des utilisateurs d'Arqana. Et puis Arqana est un poumon. C'est l'un des

maillons de l'industrie des courses. A ce titre, il est donc important

qu'Arqana soit en bonne forme y compris pour les Aga Khan Studs, qui sont un

des acteurs de l'industrie des courses. C’est aussi une des raisons pour

lesquelles le Prince a décidé d’entrer à son capital.

VOUS

SEMBLEZ AVOIR UNE RELATION, DISONS « IDÉALE », AVEC LE PRINCE AGA KHAN. COMMENT

VOUS  ÊTES-VOUS RENCONTRES ? AVEZ-VOUS PASSE UN ENTRETIEN D’EMBAUCHE ? Je

travaillais pour Marc de Chambure au Haras d'Etreham. Les choses se passaient à

merveille. Tout était bien cadré,

bien organisé. Mais j’ai besoin d’être challengé. J'ai été contacté par un

proche du Prince. Rapidement, je l'ai ren- contré. Le challenge était

intéressant. Nous sommes vite tombés d'accord. Nous ne nous sommes vus qu'une

fois et nous avons parlé de choses et

d'autres. Les choses se sont faites

de manière très simple.

DIRIEZ-VOUS QUE VOTRE CARACTÈRE CONVENAIT PARFAITEMENT BIEN DANS CE POSTE

? VOUS VOUS EFFACEZ… M’effacer, je ne sais pas. Mais pour moi cela n’est

pas vraiment un sujet. Je dirige une entreprise qui n’est pas la mienne, il

serait mal venu de vouloir prendre la vedette. Non ? Quand le Prince est aux

courses, ce sont ses chevaux, son entraîneur... Il vient voir ses chevaux. Je

pense qu’une victoire est un moment très personnel pour lui. Quand un de nos

chevaux gagne, je suis bien entendu content et concerné par cette victoire, et

c’est avant tout le résultat d’un travail d’équipe. Il y a les gens qui se sont

occupés du cheval  à l'élevage, l'entraîneur et ses collaborateurs, le jockey...

Moi, je suis heureux de chaque victoire, 

car  c’est  pour cela

que nous travaillons.

COMMENT DIRIGEZ-VOUS CETTE ORGANISATION REPARTIE

SUR PLUSIEURS SITES ET PRESENTE  DANS DEUX PAYS ? Nous avons

des réunions très

régulières avec le management et l'administration des différents haras. Nous

parlons des actions en cours, des projets,

des méthodes, des problèmes rencontrés au quotidien... Il y a toujours beaucoup

de choses à faire dans une entreprise

qui emploie 130 personnes en France et 80 

 enIrlande.

FATIGANT…Il ne m’avait jamais

été dit que cela serait

facile. Et je comprends que cela apparaisse comme une complexité. Mais si nous

communiquons bien entre nous, si le reporting est bien fait, les choses se

passent bien. Ce que je demande à mes collaborateurs, c'est d'avoir les bons

réflexes face aux problèmes et pour cela il faut parler souvent afin de   bien se comprendre. Et il faut qu'ils puissent se débrouiller seuls car je ne peux pas être partout

QUELLE EST VOTRE RELATION AVEC PAT DOWNES, EN CHARGE

DE L’ENTITÉ IRLANDAISE ? Je m'entends bien avec lui et cela me semble

impératif.  Et ce ne serait pas très

agréable si cela n’était pas le cas. Nous avons sûrement des personnalités

différentes, des sujets   d’intérêt   différents, des approches différentes, mais je pense que nous sommes pour finir

assez complémentaires.

PARLEZ-NOUS       DU GROUPE DE TRAVAIL AUQUEL VOUS PARTICIPEZ

AVEC LA PRINCESSE ZAHRA, PAT DOWNES ET NEMONE  

ROUTH.  CE « SAINT DES SAINTS »

OÙ, CHAQUE ANNÉE, VOUS CHOISISSEZ LES ÉTALONS QUI SAILLIRONT VOS POULINIÈRES ? Je

pense pouvoir dire que nous nous connaissons bien maintenant. Bien que nous

soyons tous assez différents dans notre approche d’un croisement, nous essayons

de trouver un consensus et non pas un compromis. Ça n’est pas toujours chose

facile, et les discussions sont parfois animées, mais là aussi, nous connaissons

bien les réflexes de

chacun. Ceci ajouté à  quelques  règles 

et méthodes

rendent ce travail passionnant.

QUELS

CRITÈRES TECHNIQUES PRIVILÉGIEZ-VOUS ? Il n’y a pas de hiérarchie dans les

critères. Beaucoup de critères sont bons à prendre en compte, le pedigree, la

conformation, les aptitudes, l’aspect économique, etc… Nous essayons de trouver

la bonne formule pour chaque croisement. C'est la manière

de les pondérer qui est importante.

VOUS POSSÉDEZ NOTAMMENT UNE FORMIDABLE « BASE DE

DONNÉES » OÙ SONT CONSIGNÉES TOUTES LES INFORMATIONS SUR VOS CHEVAUX…

L'informatisation a permis d'optimiser le système et de gagner du temps. Une

note écrite est plus objective que la mémoire. Mais il ne faut pas croire que

notre système n'est qu'une machine à croiser ! Il sert seulement à trouver rapidement

des informations pour pouvoir travailler… Il contient notamment les rapports

rédigés par les entraîneurs après chaque course et leur appréciation générale

rédigée en fin de carrière. Cela reste somme toute   assez artisanal.

ELIMINEZ-VOUS

PARFOIS DES FAMILLES, QUI SEMBLENT DE NE PLUS PRODUIRE ? Cela peut arriver.

Mais nous avons le respect des plus anciennes familles Aga Khan. Nous pensons

que, dans une famille solide, même si elle a moins bien réussi récemment, nous

devrions pouvoir trouver la clé. Cet élevage a pour fondation sa jumenterie, il

est donc important de préserver un maximum de ses familles. Je me souviens que,

dans un documentaire qui lui avait été consacré, le Prince avait comparé

l'élevage à une « partie d'échecs avec la nature ». C'est une très belle image.

Et très vraie. Mais cela demande une patience toute particulière puisque, une

fois que vous avez joué, la nature prend son temps et alors qu’elle joue à son

tour… vous auriez pu prendre une décision trop hâtive. Donc, patience et

persévérance.

 IL Y A, DANS

L’INCONSCIENT DES PERSONNES QUI SUIVENT

LES COURSES, UNE EQUATION « AGA KHAN = CHEVAUX TARDIFS ET DE DISTANCE »… CETTE

EQUATION VOUS AGACE-T-ELLE ? S’il s’agit de « l’inconscient des

gens » alors « qu’ils prennent conscience », cela peut effectivement être un

peu désagréable. La précocité n’est pas un objectif en soit. Faire naître

un cheval performant à 3 ans qui réussit aussi sur 2400 m, cela veut peut-être

aussi dire un cheval classique ! N’est-ce pas ce que nous recherchons tous ? Mais, sur le fond, les statistiques que

nous avons réalisées démontrent qu’au contraire, nous courons nos chevaux à

2ans et nous obtenons de bons résultats. En 2009, nous avons eu un nombre de partants

de 2ans tout à fait comparable à celui d’autres écuries comparables à la nôtre.

Et, au nombre de gagnants et de stakes performers à 2ans, nous avons

des statistiques excellentes. Siyouni

et Rosanara ont été des leaders dans leur génération.

ON PARLE

BEAUCOUP DE PRECOCITE. MAIS CELA NE SEMBLE

PAS ETRE UNE PRIORITE DE VOTRE MODELE DE SELECTION…

Même si elle est souhaitable, la nécessité d'être précoce n'est pas

avérée. Nous essayons de ne pas être trop sensibles à la pression

économique tendant à faire courir les chevaux précocement. Ceci pourrait être au

détriment   d’une carrière de 3ans. Quand nos chevaux le peuvent, nous

sommes contents qu'ils débutent à 2ans. Mais s'ils n'en sont pas capables, nous

n'allons pas forcer les choses. Je comprends que la précocité soit nécessaire

pour un éleveur commercial. Mais pour un éleveur-propriétaire, l'important est

de trouver la valeur intrinsèque de chaque cheval.

ET CETTE VALEUR

N’APPARAÎT PAS À 2ANS ? Pas uniquement, elle

peut aussi apparaître à 3ans. C'est cette valeur affichée à 3ans qui est celle

que l'on souhaite transmettre à l'élevage. Les courses classiques sont importantes

pour déceler les individus qui seront utiles à l'élevage. On connaît ces

courses et leur pouvoir de sélection.

ET AU-DELÀ ? AVEC LES

CHEVAUX D’ÂGE  ? L'important est ce qui pourrait se transmettre aux

générations suivantes. Cela fait une grande différence avec le cheval qui est

bon par expérience. Car l'expérience ne se transmet pas trop – génétiquement

j’entends. La valeur doit être la valeur naturelle du cheval. C'est pour cela

que lorsque l'on voit les courses sous l'angle de l'amélioration et de

l'élevage, l'année de 3ans est l'année décisive.  

CETTE ANNEE, CONTRAIREMENT A VOS

HABITUDES,    VOUS

AVEZ GARDE UNE DEMI-DOUZAINE DE CHEVAUX D’AGE

A L’ENTRAINEMENT. QUEL BILAN TIREZ-VOUS DE CETTE EXPERIENCE ? Nous connaissions parfaitement le

risque : que leurs performances soient moins impressionnantes qu'à 3ans. Si

nous les avons gardés à 4ans, c'est aussi parce que ce sont

en général des chevaux qui ont débuté tard ou 

 rencontré des situations défavorables.

Ils devraient donc être mieux à l'automne qu'ils ne l'ont été au printemps.

Chacun a une histoire    différente. Dalghar a eu des petits problèmes dans son année de

trois ans, Varenar devait confirmer

sa victoire de Gr1, Daryakana   a  plutôt bien couru à chaque fois... Nous

allons revoir Shalanaya dans le Prix Jean Romanet, le 22 août.

DE L’IRISH NATIONAL STUD AUX AGA KHAN STUDS :

35 ANS  DANS 

LES  COURSES Sa carrière ressemble

à un sans faute, chez cet homme qui reconnaît : « J’ai sans doute une certaine

ambition, mais je n'ai pas débuté avec l'ambition de travailler dans une des

meilleures « maisons » du métier. » Sa passion, c’est le bateau, mais quand on

est sur le pont la majeure partie des jours de l’année, ce n’est pas facile de

prendre la mer : « Je n'y arrive pas suffisamment à mon goût. Je regrette de ne

pas avoir pu développer cette passion pour devenir efficace et autonome dans ce

domaine. » Qui était Georges Rimaud, lorsqu’il était en culottes courtes ? «

Enfant ? Je n’étais sans doute pas le meilleur élève ! » Et les chevaux ? « Ils

étaient une passion familiale mais je ne parle pas de pur sang ni de courses de

haut niveau. Mon parrain était un ami de Bertrand de Tarragon et j'ai postulé

chez lui. Ce qui m'intéressait le plus, c'était l'élevage... et c'est toujours

le cas ! Mais Bertrand de Tarragon a répondu qu'il n'avait pas de place cette

année-là et que, si je voulais travailler dans les courses, je devais d'abord

apprendre l'anglais. A partir

de 18 ans, j'ai fait des stages

à droite et à gauche en Angleterre. » Bertrand

de Tarragon avait-il raison d’inviter au voyage ? « En 1980, j'ai tout

fait pour accéder au stage de 6 mois de l'Irish National Stud – et ce qui est

amusant, c'est que l'aide de Pierrick Rouxel a été décisive. Nous étions une

vingtaine. Des jeunes très sympas. Ma chance a été de rencontrer un homme qui

allait être ma référence en matière d'élevage pendant des années, Michael

Osborne, le directeur de l'Irish National Stud. Pendant la journée, on

travaillait dans le haras et, le soir, il nous donnait un enseignement

théorique. J'ai appris énormément de choses. » C’est aussi là que Georges

Rimaud rencontre sa femme, stagiaire comme lui, avec laquelle il a aujourd’hui

quatre enfants âgés de 21, 18, 16 et 14 ans. « Ils portent un intérêt aux

courses mais n'ont pas l’air de vouloir choisir cette voie professionnellement.

Cela dit, ils feront ce qu'ils veulent. Dans la vie, chacun doit trouver sa

place. » Nouveaux voyages. Plus lointains. « Je suis parti en Australie et,

ensuite, aux Etats-Unis, où je suis resté entre 1980 et 1991. D'abord à

Spendthrift Farm, à l'époque de John Williams. C'était un haras leader, avec

une quarantaine d'étalons et plus de 600 juments. Puis j'ai dirigé un petit

haras qui gérait un peu le surplus de Spendthrift.   J'étais

au four, au moulin et à tout le reste... il fallait être débrouillard ! Ensuite,

j'ai dirigé pendant quatre ans le haras

de Stanley Petter, qui s'était autoproclamé le « Weanling

Man », car il disait avoir été

le premier à vendre des foals. Enfin, je suis allé en Virginie

pour diriger un haras qui appartenait à un Allemand, Audley    Farm.

Malheureusement, il est décédé rapidement et j'ai cherché un nouvel emploi... C'est à ce moment-là

que j'ai rencontré Marc de Chambure.

» Retour en France. Enfin. « Je suis arrivé en 1991 à Etreham, qui était dirigé par Bernard Odelant. Tout a

évolué très vite et j'ai pris progressivement la direction du haras. » A 53 ans, Georges Rimaud a du mal à se trouver

un regret, lorsque nous lui posons la question. C’est la caractéristique des gens qui ont trop de regrets

et de ceux qui n’en n’ont pas. Pour nous faire plaisir et

parce que nous sommes en France, le

pays de l’école par exemple,

il finit par répondre, sans

conviction : « Peut-être aurais-je pu avoir une formation initiale

différente. Mais si j'avais pu

recevoir une formation académique, je n'aurais sans doute pas eu toutes ces

opportunités. » Quel regret peut-on éprouver lorsque l’on

a fait de sa passion d’enfant un métier de

grand…