Yann poirier

Autres informations / 25.03.2011

Yann poirier

Le

président de l’association des débourreurs et pré-entraîneurs m’a écrit pour

prendre à son tour la parole dans le débat sur les centres régionaux de

débourrage et pré-entraînement. Yann Poirier est un expert en la matière, un

homme de terrain, dont la qualité du travail et la sagesse sont connues de

tous. Tout en partant du même constat (le "chaînon manquant"), il ne

pense pas que la solution soit de créer de nouveaux centres. Avec, à la clé,

beaucoup d’arguments très solides. – Mayeul Caire

UN PEU

DE REALISME !

À la

lecture des premières lignes de votre édito daté du 15 mars, mon sentiment fut

plutôt positif. Votre constat sur la situation de la filière est pertinent

malgré que ce soit actuellement un lieu commun de parler de crise de l’élevage.

Nous sommes tous conscients du problème et je comprends que dans ce climat

morose, toute proposition  (même

utopique) visant à soulager la bourse des éleveurs fasse des émules.  Permettez que je réagisse, en tant que

président de l’association nationale des débourreurs et pré-entraîneurs, à

votre "idée" qui consisterait à substituer l’investissement en temps

et en argent que doit consentir un propriétaire pour amener son yearling sur un

champ de course par une prise en charge collective via des centres régionaux de

travail des jeunes chevaux.

- Je

voudrais d’abord vous rappeler que l’activité de débourrage et de

pré-entraînement est déjà bien ancrée dans le paysage des courses françaises et

que près de 150 professionnels exercent aujourd’hui avec passion cet art qui

nécessite une grosse dose d’expérience et de patience. Ce sont des chefs

d’entreprises, créateurs d’emplois, gestionnaires de notre patrimoine rural et

imposables (cf.  votre article du 20

mars). Avec des prix de pension situés entre 15 et 30 euros jours (malgré la

hausse des produits de base !) nous tentons d’apporter un service personnalisé

et de qualité à un tarif raisonnable aux éleveurs et aux propriétaires que nous

savons dans une situation difficile. Le calcul de rentabilité se fait au boxe

et par jour avec une marge souvent très faible en ayant conscience que nous ne

pouvons attendre aucune retombée ultérieure sous forme de pourcentage sur les

gains éventuels du cheval que nous façonnons, comme cela se fait pour

l’éleveur, le propriétaire, l’entraîneur et même le personnel d’écurie. Et vous

osez nous affirmer que la création de centres d’une taille approximative de 300

boxes, subventionnés en majeure partie par la collectivité, ne viendront pas en

concurrence directe avec les petites structures privées! J’ai vraiment

l’impression que vous allez déshabiller les uns pour habiller les autres, ou

plutôt mettre à nu les débourreurs pour offrir un petit carré d’étoffe aux

éleveurs.

- Sachez

de plus que nous avons aussi un rôle de sélection sur les poulains qui nous

sont confiés. Si nous donnons à nos "bébés" toute l’attention et le

soin que demande le jeune apprenti cheval de course, nous nous devons aussi de

porter un premier jugement sur leur aptitudes, leur potentiel à devenir des

compétiteurs rentables. C’est notre position indépendante qui nous permet de

tenir un langage vrai. Il est déjà extrêmement difficile de gérer une écurie de

course de 150 chevaux qui s’expriment de façon visible en compétition et je ne

pense pas qu’il soit possible de suivre l’évolution quotidienne et de porter un

jugement objectif et pertinent sur chacun des 300 élèves de votre kolkhoze

dirigé par un fonctionnaire qui n’aurait de comptes à rendre à aucun des

propriétaires en personne.

-

Revenons à votre proposition d’accepter dans ces centres tous les poulains,

sans critères de sélection, excepté qu’il soit "FR". Soyons encore

une fois réaliste, cela débouchera inévitablement sur une accumulation de ces

fameux chevaux dont personne ne veut : les tordus, les petits, les mal nés, les

"ratés". L’élevage est une science aléatoire qui, malheureusement,

engendre son lot de déconvenues et l’on ne peut pas tout commercialiser.

Épiloguons sur les critères de sélection des différentes agences de ventes,

mais il reste qu’un cheval, travaillé ou pas, subit toujours la dure loi du

marché. On ne pourra jamais tout vendre !

-Nous en

arrivons au moment de vérité ! Vous proposez de mettre vos chevaux de ventes en

concurrence, lors de courses publiques à réclamer. Voilà qui me semble la

fausse bonne idée typique. Un premier rappel : amener un cheval apte à la

compétition demande l’art, l’expérience et l’intuition de l’entraîneur, seule

personne qualifiée et habilitée par France Galop à présenter un concurrent dans

une compétition publique dans le respect des règles du code des courses. Vous

insinuez déjà que le débourrage est une prestation qui peut être prise en

charge par n’importe quel fonctionnaire et de façon gratuite, doit-on étendre

cette position à l’entraînement ? L’entraînement gratuit, voilà une riche idée

qui séduira bon nombre de propriétaires ! Deuxième rappel : il y a une grande

différence entre le débourrage et pré-entraînement et l’entraînement. Plus vous

vous rapprochez de la compétition, plus les moyens mis en oeuvre sont

importants. Plus de temps passé, plus de personnel, plus de médications et plus

de risques liés aux efforts accrus demandés aux organismes. Ce qui explique

d’ailleurs les différences de coûts entre les deux activités. Ne mélangeons pas

les genres ! Si vous avez assisté aux galops publics lors des breeze-up , vous

avez certainement remarqué que nous présentons les chevaux un par un voir deux

par deux. Ceci afin, justement, de ne pas les mettre en concurrence directe,

d’exposer au grand jour les différences de qualité. Et encore, dans ces

conditions, on peut toujours spéculer sur une marge de progression car les

poulains ne sont pas sensés être prêts à courir, spéculation inexistante dans

le cas d’un réclamer. Le principe de base d’une course étant qu’il existe des

gagnants et des perdants et que les acheteurs potentiels ne s’intéressent, en

général, qu’aux trois premiers (cf. les courses à réclamer actuelles) cela nous

ramène sur les quinze partants potentiels à 80 % d’invendus. Autant de

"retours" pour lesquels, si je suis votre raisonnement,  les éleveurs devront rembourser les frais de

préparation soit 15.000 euros. Que faites vous des 240 chevaux invendus, ayant

couru, n’étant pas performers, n’ayant pas intéressé d’acheteurs et que les

éleveurs n’ont pas les moyens de récupérer ? Les grandes plaines irlandaises

suffiront-elles pour accueillir tous ces malheureux chevaux qui n’auront eu que

deux chances pour convaincre ? Dois-je maintenant aborder l’aspect financier du

projet? Je ne crois pas que le surplus de réclamation des quelques 20 % de

chevaux qui changeront de mains pèsent bien lourd comparés aux énormes

investissements nécessaires à ce genre d’opération :

-infrastructures

-gestion

administrative

-directeur

-responsables

entraîneurs

-responsables

pré-entraîneurs

-responsables

de cour

-personnels

d’écurie

-personnels

d’entretien du site

-matériel

courant

-nourriture

-fourrage

Et j’en

oublie certainement une foultitude.

Nous

avons déjà du mal à équilibrer les comptes sur nos centres d’entraînements

pourtant loin d’être gratuits pour leur locataires. De toute façon, France Galop

n’a pas pour vocation de financer autre chose que le système pur des courses.

Je serais pourtant ravi, moi qui me bats depuis des années pour que notre

profession de débourreurs et pré-entraîneurs soit, ne serait-ce que reconnue

par les instances, de nous voir tout à coup subventionnés. Je ne crois pas que

le Syndicat des éleveurs ait un intérêt à prélever les chevaux performers pour

financer la mise en place de réclamers. Ce serait adopter une ligne politique

qui va tirer l’élevage français vers le bas en donnant un semblant d’avenir à

des chevaux qui ne devraient pas en avoir. 

Mais je dois clore mon intervention sur des propos plus positifs. Je

dois tout de même vous remercier d’avoir mis le projecteur sur notre activité

et sur tout l’intérêt qu’elle apporte à la filière. Nous fournissons un service

précieux aussi bien à l’éleveur qu’au propriétaire et bien sûr à l’entraîneur,

pourvu que travaillions tous en commun accord. Dans votre réflexion, je

regrette simplement que vous ne perceviez pas toute la complexité et le coté

aléatoire du chemin qui conduit le cheval du pré au poteau. Je pense aussi que

vous vous trompez d’angle en cherchant à l’élevage la solution. Vous l’avez dit

vous-même en début d’article : celui qui nous fait défaut, c’est le chaînon

manquant, le propriétaire salvateur qui donne la bourse d’étude à nos

chérubins. C’est du coté du propriétariat qu’il faut se pencher. Nos

allocations nous sont enviées partout dans le monde et pourtant, nous manquons

d’investisseurs ! Je sais que le département propriétaire et le F.R.B.C. font

un travail remarquable dans ce sens, mais ne doit-on pas passer la vitesse

supérieure ? Plutôt que d’investir des sommes pharaoniques dans vos centres, ne

doit-on pas investir dans des campagnes de publicité "Plongez dans le

rêve, le grand frisson… Devenez propriétaire !!" Ne doit-on pas

défiscaliser, surprimer ou je ne sais quoi encore ?