Etat du terrain : bonne question ? lourde d’enjeux ? prise a la legere ? par mayeul caire

Autres informations / 12.10.2012

Etat du terrain : bonne question ? lourde d’enjeux ? prise a la legere ? par mayeul caire

Frankel

(pas d’Ascot si piste lourde), Cavaillon (hippodrome impraticable, réunion

annulée), Solémia (une victoire uniquement due au terrain ?), Auteuil (arrosage

+ pluie = bourbier), même combat… Avez-vous remarqué que l’on ne parle que du

terrain en ce moment ? Même JDG s’y met !

Tous les

ans, c’est la même chose ou presque. En mai, Jean-Pierre Pernaud attaque son

journal télévisé de 13 heures avec ce grand titre : « Il fait – enfin – beau. »

En juillet, il décline : « Il fait chaud ». Ou « À quand le beau temps ? », les

rares années où le climat est incertain en début d’été. En décembre ou en janvier,

incroyable révélation : « Il neige… » Le sujet a l’air bête, mais les pontes de

TF1 ne le sont pas. Si la météo occupe une telle place dans les médias, c’est

parce que le propre des êtres qui vivent en zone tempérée est de placer les

caprices du temps au centre de leur vie. Il est vrai que, si vous vivez au Pôle

Nord ou en zone tropicale, l’absence de variation relativise l’intérêt des

prévisions…Si, en sus, notre mammifère vivant en zone tempérée exerce une

profession agricole, la préoccupation du baromètre est décuplée. La prévision

devient même obsessionnelle à deux ou trois moments-clés de l’année. C’est

particulièrement net dans la viticulture. Et puis il y a nous, qui vivons dans

cette zone plus ou moins tempérée qu’est le microcosme des courses. Quand je

dis nous, j’inclus nos amis anglais, asiatiques, américains, etc., puisque le

sujet est le même quel que soit le pays dans lequel la course a lieu. Dans

notre univers, le sujet du climat est considéré comme vital – à cause de son

influence sur l’état des pistes. Depuis quelques jours, on ne parle même que de

cela, en plat…Ed Dunlop annonçait fin septembre : « Snow Fairy ne courra que si

la piste de Longchamp est bonne. » Et Michael Stoute ajoutait : « Sea Moon ne

courra que si la piste de Longchamp est très souple. »Tout cela pour finir avec

cette information relayée un peu partout : Solemia a gagné l'“Arc” parce que le

terrain était lourd (ce qui est en partie vrai, car la piste collante l’a moins

désavantagée que d’autres ; et en partie faux, car Orfèvre possède les mêmes

aptitudes que Solémia, ayant gagné le Derby japonais, Gr1, en terrain défoncé).

… et en obstacle :

Il y a

quelques jours, Frédéric Danloux prévenait : « Jean d’Angély n’effectuera sa

rentrée que si la piste est jugée suffisamment souple. » Et Guy Cherel confiait

mercredi que la piste d’Auteuil était au-delà du lourd…Encore un exemple ?

L’entourage de Frankel n’est pas sûr de courir le 20 octobre à Ascot si la

piste continue de s’assouplir. Allez, un dernier pour la route : le président

de la société de courses de Cavaillon a pris la parole hier matin pour affirmer

que, dans certaines conditions, il valait mieux ne pas courir pour éviter de

mettre en danger la vie des jockeys et des chevaux. Il se référait à une

réunion récemment annulée à Cavaillon un jour de déluge. Toutes ces affaires

suscitent plusieurs questions, qui s’emboîtent comme des poupées gigognes.

La

première, c’est : « qui doit décider de l’état de la piste ? »

La

réponse est évidente : cette décision doit appartenir à 100 % aux responsables

des hippodromes, et à personne d’autre. Ni les entraîneurs, ni les jockeys, ni

les propriétaires ne doivent décider de ce que doit être l’état du terrain. Et

ils doivent eux-mêmes résister à la tentation de faire pression sur ceux qui

tiennent le tuyau d’arrosage  ("si

vous n’arrosez pas, je ne cours pas"). Ce qui leur appartient, en

revanche, c’est la décision de courir ou non. L’entraîneur ou le propriétaire

doivent avoir le droit de ne pas présenter leur cheval au départ si l’état de

la piste ne leur convient pas. Et le jockey doit avoir le droit de ne pas se

mettre en selle s’il juge l’état de la piste dangereux. Si on laisse les

utilisateurs décider, on ne travaille pas dans l’intérêt général – à la fois

parce qu’un arrosage ou un non-arrosage avantagent ou désavantagent certains

chevaux ; et à la fois parce que c’est l’état de l’herbe qui doit dicter

l’attitude à avoir. Le meilleur exemple ? La piste d’Auteuil, à force

d’arrosages massifs à la demande de certains professionnels, est aujourd’hui en

si piteux état qu’elle mériterait d’être totalement refaite par endroits.

La

seconde question, pour pousser plus loin la réflexion, c’est : « faut-il

décider de l’état de la piste ? »

Tous les

hippodromes français, sans exception, sont arrosés dès que la moindre menace de

légèreté de la piste se fait sentir. L’objectif est généralement d’obtenir un

"bon à souple" sur les pistes plates et un "souple à très

souple" sur les pistes d’obstacle. Je dis bien : l’objectif est d’obtenir

un certain type de terrain… Et c’est là que le bât blesse souvent car, en fait,

l’arrosage ne devrait servir qu’à une seule chose : apporter suffisamment d’eau

à l’herbe pour lui permettre de s’épanouir (un gazon bien vivant au-dessus ET

au-dessous, avec des racines nombreuses et bien ancrées dans le sol). Le

pénétromètre versus la qualité de l’herbe, 

voilà un vrai problème. les professionnels veulent des pistes souples

pour ménager les organismes de leurs chevaux ; leur objectif est légitime, mais

ce qui ménage le mieux les tendons, ce sont les pistes en bonne herbe bien

vivace et bien dense. Nous en avons régulièrement des preuves. Exemple à

Fontainebleau, où la piste est excellente car c’est peut-être la plus belle

herbe de France (brins et racines)… mais sa réputation a très injustement pâti

du fait que ses dirigeants ne jugeaient (à juste titre) pas utile d’arroser.

Ils avaient raison, car leur piste était parfaite (sans doute grâce au sol

sableux forestier et à la forte humidité ambiante, en plein coeur de la gigantesque

forêt de Fontainebleau). Mais certaines pressions ont eu raison du bon sens.

Et, désormais, on arrose là-bas, bien que cela ne soit pas nécessaire. Je

réponds donc NON à la question « Faut-il décider de l’état de la piste ? ». Et

OUI à la question : « Faut-il que le gazon soit en bon état ? »

La

troisième question, c’est : « faut-il définitivement renoncer aux pistes en

herbe ? »

Car

l’autre problème, avec l’arrosage à outrance, c’est qu’il fausse la régularité

du programme. Je comprends que l’on se plaigne de la lourdeur des pistes

actuellement. Il est normal de se plaindre quand on n’a pas prise sur les

éléments (soyez certains que s’il existait une autorité commandant aux nuages,

sa ligne directe serait saturée). Ce que je comprends moins, c’est que l’on

demande d’arroser quand la pluie joue les Arlésiennes. Pourquoi ne pas

considérer, comme lorsque les orages s’acharnent, qu’il s’agit là d’un état

naturel devant lequel il faut se plier ? Ce serait pourtant justice car, de la

même manière que les nageurs gagnent tout depuis quelques jours, il serait

naturel que les chevaux amateurs de pistes fermes puissent se régaler quelques

semaines dans l’année. Au lieu de cela, il en est des amateurs de bon terrain

comme des amateurs de courtes distances : en France, pas de programme! Si vous

achetez un cheval aux ventes, ne vous contentez pas de vérifier les aplombs et

la condition de "FR" ; assurez-vous aussi que Papa et Maman allaient

bien dans le lourd… c’est plus sûr si vous ne voulez pas que votre protégé

reste cloîtré dans son box les trois quarts de l’année.  Une fois de plus (exactement comme pour les

sprints), il faut se retourner vers l’Angleterre.