Wladimir hall et andre laguerre : rencontre de deux personnages atypiques

Autres informations / 10.11.2012

Wladimir hall et andre laguerre : rencontre de deux personnages atypiques

 

PAR GUY

THIBAULT, HISTORIEN DES COURSES

Après

avoir été secrétaire de rédaction d’une nouvelle revue, Courses & Elevage,

en 1954, je fus nommé en 1962 directeur de l’A.D.E.C.S., association d’éleveurs

(animée par Mme Jean Couturié, le marquis de Nicolay, Jean Blondel, Claude

Guerlain, Pierre Ribes) désireux de vendre eux-mêmes leur production sans l’intermédiaire

du puissant Office du Pur Sang présidé par Claude Victor-Thomas. Sont créées

alors à Deauville les ventes d’élevage qui fêteront leur cinquantenaire cette

année. Installé courtier en 1966, ma nouvelle activité me permit de rencontrer

rapidement deux personnages atypiques, André Laguerre et Wladimir Hall. Un de

mes premiers clients fut André Laguerre, alors rédacteur en chef du grand

hebdomadaire américain sports illustraded. Né en Angleterre en 1915 d’un père

français et d’une mère anglaise, André Laguerre devint journaliste bilingue.

Ainsi il fut l’envoyé spécial de Paris-Soir, lors des accords de Munich en

1938. A la déclaration de la guerre, enrôlé caporal-chef, il servit comme agent

de liaison avec l’armée anglaise. Lors de l’évacuation des troupes à Dunkerque,

son bateau fut coulé. Blessé, il fut recueilli par un navire anglais. C’est

ainsi qu’il se trouva le 18 juin 1940 à Londres où il choisit de rallier le

général de Gaulle dont il devint rapidement l’attaché de presse et qu’il suivit

dans ses voyages en Afrique du Nord en 1943 et aux U.S.A. en 1944 pour

rencontrer le président Roosevelt. La Seconde Guerre mondiale achevée, André

Laguerre fut engagé par Henry Luce, patron du magazine américain Time, comme

rédacteur chargé de l’Europe. En 1956, Henry Luce qui avait acquis le magazine

Sports Illustrated lui confia la direction de ses équipes de journalistes

chargés de relater les Jeux Olympiques d’hiver à Cortina d’Ampezzo et ceux

d’été à Melbourne. Trois mois après, Luce embaucha Laguerre au Sports

Illustrated dont il devint « managing editor » en 1960. A ce poste, Laguerre

transforma le magazine dont la moyenne des exemplaires vendus chaque semaine

passa de 900 000 à 2 250 000. C’est en 1966 qu’André Laguerre me demanda de lui

acheter un cheval ce que je fis en octobre, à l’occasion de la vente de

yearlings programmée dans les Grandes écuries de Chantilly – la seule qui eut

lieu dans ce site grandiose. Ce fut une pouliche confiée à François Boutin

alors entraîneur débutant (deux victoires en fin d’année). Si cette pouliche,

Tonica, se plaça seulement, les couleurs d’André Laguerre remportèrent deux

victoires en plat en 1969 grâce à Duc d’Aquitaine qui se plaça aussi dans de

bonnes courses notamment deuxième du Prix Maurice Nieuil avant d’être vendu à

Adolphe Bader. Deux pouliches achetées en Amérique par François Boutin,

permirent à André Laguerre d’obtenir des places dans des courses de groupe : La

Poésie (1972), 2e Prix d’Arenberg et 3e du Prix de l’Abbaye de Longchamp ; et

Pin Ball (1973), lauréate du Prix de Psyché à Deauville après avoir été à 2 ans

4e du Critérium des Pouliches. Mais très rapidement le regard d’André Laguerre

se tourna aussi vers l’obstacle. Grâce à mon ami André-Louis Besnouin, j’entrai

en relation avec Wladimir Hall qui entraînait deux jeunes A.Q.P.S. C’est ainsi

qu’André Laguerre acquit Armagnac III (h. 1966 par Vattel) élevé par Joseph

Corbé et Baroud II (m. 1967 par Vieux Château) élevé par Hubert Couteaudier. Ce

sont ces deux sauteurs, qualifiés à l’époque de « selle français », qui firent

briller la casaque blanche ornée d’une croix de Lorraine noire d’André

Laguerre. Pour Armagnac III, deux victoires à Auteuil : le Prix Xavier de

Chevigny en 1971 et le Prix Uncas en 1972 sous la selle de Bernard Marlin et de

nombreuses places dont la deuxième du Prix de France. Pour Baroud II, acquis

après un succès à Argentan à 4 ans, encore mieux, sept victoires. Quatre à 5

ans (1972), successivement à Bordeaux, à Saumur, le Grand Steeple-chase des

Flandres à Waregem et le Grand Steeple-chase cross-country de Saumur, toujours

piloté par René Bouteloup; à 7 ans (1974), le Prix René Couétil à Saumur avec

l’aide de Bernard Marlin ; et à 8 ans (1975), le Prix Georges du Breil

(cross-country) à Craon sous la selle de Marc de Montfort et encore le Grand

Steeple-chase cross-country de Saumur, avec René Bouteloup. A l’heure de sa

mort survenue brutalement en janvier 1979 à soixante-trois ans, André Laguerre

n’avait plus de chevaux à l’entraînement. Connaissant bien tous les sports, il

avait voulu découvrir les courses et m’avait assuré que son expérience de

propriétaire lui avait donné toute satisfaction. Et ce avec seulement une

poignée de chevaux, douze, huit entraînés par François Boutin et quatre confiés

à Wladimir Hall.

WLADIMIR

HALL DONT LE SOUVENIR EST CELEBRE MARDI A ANGERS…

Je l’ai

rencontré souvent à La Potardière près de Crosmières dans la Sarthe, où il

avait transformé un haras – créé après la Première Guerre mondiale par Stéphane

Juge – en un établissement d’entraînement. Sollicitant en août 1945 une licence

de gentleman-rider auprès de la Société des Steeples en août, elle lui est

accordée à la suite d’un avis favorable donné par deux commissaire des courses,

Paul Duboscq de Bordeaux et Gaston de Bataille de Pau, qui envoie à la société

mère la note suivante rédigée par lui. « Né le 30 mars 1919 à Kislovodsk

Caucase. Ses parents russes blancs se sont réfugiés en France en 1920 et ils

ont par la suite été naturalisés français eux et leurs enfants. Le père se dit

ancien officier de la garde impériale et ancien combattant de l’armée Wrangel.

Il habite à Pau où il a peu de relations et où il vit modestement avec sa

famille. Le demandeur a servi quatre ans comme engagé volontaire au 2ème

hussards de Tarbes. Sous-officier dans ce régiment, il y a fait honorablement

la guerre 1939/40. Il est recommandé par son ancien officier de peloton, le

lieutenant de réserve de Duffau gendre du comte de Navailles. Prisonnier en

1940, il s’est rapidement évadé. En 1941 il s’est engagé à L.V.F. contre les

Russes bolcheviks. Neuf mois après, se rendant compte qu’il était au service de

l’Allemagne, il a fait valoir son origine russe et il s’est fait renvoyer en

France. À la Libération en 1944, il a été arrêté et incarcéré pour s’être

engagé à L.V.F. Passé en jugement le 8 février 1945, il a été acquitté par la

Cour de Justice de Bordeaux. Il adore monter à cheval. C’est un cavalier hardi

et vigoureux. Très désireux de se perfectionner dans l’équitation de course

qu’il a pratiquée chez les entraîneurs Faucon de Bordeaux et Costadoat de Pau.

» C’est ainsi que Wladimir Hall fut gentleman-rider en 1946 et 1947, deux

années au cours desquelles il récolta 18 victoires dont 17 en obstacle. Mais

l’amateurisme ne nourrissant pas son homme, Wladimir Hall, sollicite le 17

décembre 1947 une licence de jockey : « Bien que ayant eu le plaisir de gagner

14 courses comme gentleman dans l’année en cours, la dureté des temps actuels

m’oblige à ne plus pouvoir monter uniquement pour l’amour de l’art. »

Finalement en 1948, il obtient non seulement sa licence de jockey mais aussi

celle d’entraîneur. Après avoir préparé ses premiers pensionnaires en Bretagne

à Corlay dans les champs, il installe une écurie avec une dizaine de chevaux

sur la grève de Cesson près de Saint-Brieuc. Bilan de la première année

d’entraînement : en plat, une victoire ; en steeple, 6 victoires dont 5 sous sa

propre selle. Premier succès le 16 mai 1948 à Rostrenen avec le ó sang

anglo-arabe de Michel Germain-Lacour, Verjus qui récidive en juin à Saint-Pol de

Léon puis à La Martyre. Les deux autres succès, style self-service, ont lieu le

27 juin à Saint-Brieuc (dead-heat avec Ulex monté par Patrick Hovelacque) et le

12 septembre à Quimper avec un certain Nomios qui arbore les couleurs (casaque

jaune, coutures et toque bleues) d’un jeune propriétaire appelé à défrayer

l’actualité deux décennies plus tard… Patrice des Moutis, alias « Monsieur X ».

Entre temps, le même propriétaire avait permis à Wladimir Hall de remporter sa

première victoire comme entraîneur en plat avec Isolaccio vainqueur le 8 août à

Broons dans les Côtes du Nord. En 1949, Wladimir améliore son score : en plat,

7 victoires ; en obstacle 14 victoires dont 4 avec l’aide de lui-même. Quant à

Nomios, il remporte le 10 juillet le Grand Steeple-chase de Rennes monté par

Armand Éveno. 1951 est la dernière année où Wladimir entraîne pour des Moutis.

Après avoir transité au milieu de la décennie 50 à Durtal (dans les écuries de

Pierre Marlin), Wladimir s’installe à la Potardière en 1960, année qui marque aussi

la fin de son activité de jockey avec un total de 36 victoires. Chaque hiver–

jusqu’à sa retraite – avec une quinzaine de chevaux, il ralliait Pau où il ne

manquait pas, au dire d’un témoin, de fréquenter le bistro à la mode « le Bien

Pensant » et de faire des glissades à ski sur les pentes voisines de Gourette

sous un accoutrement singulier. Mais c’est à la Potardière que Wladimir

affirmera son talent à révéler la haute capacité des demi-sang en obstacle. Le

6 août 1962 à Pornichet, Wladimir Hall confie sa jument Patricia IV dans une

des premières courses de cavalières – créées en 1961 – à Micheline Leurson,

fille de Raoul Leurson devenu son ami après avoir été prisonnier ensemble en

Allemagne. C’est ainsi que Micheline remporte ce jour le Prix Madame François

André sous les couleurs (casaque marron, brassards et toque bleus) de son

propriétaire-entraîneur. Sa jument de coeur fut Corisandre II, élevée par son

propriétaire Émile Ouvry. Demi-sang née en 1968, Corisandre II a gagné, de 4 à

8 ans, huit steeple-chases dont deux fois le cross-country de Maisons-Laffitte

avec Marc de Montfort, le Prix Ferdinand Dufaure à Dieppe et le Grand Steeple

cross-country de Corlay. En 1976, Wladimir quitte la Potardière pour

s’installer près du Grand Lucé dans une nouvelle écurie dont le propriétaire

s’aperçoit au bout d’un an qu’il ne peut plus assurer l’investissement projeté.

Alors qu’en 1977 il gagne pour la seconde fois le Grand Steeple-Chase des

Flandres à Waregem avec Esnerac, à la fin de l’année Wladimir décide d’abandonner

l’activité d’entraîneur. Plat et obstacle confondus, ses élèves avaient gagné

988 courses, approchant le total d’un millier de succès ; en 1967, ils avaient

frôlé la centaine, obtenant 90 victoires. Avec ce bilan impressionnant,

Wladimir Hall prend sa retraite en 1978 dans une maison du haras de Montfort

qu’il quitte en 1998 pour se retirer à Savigné-l’évêque au Haras du Mesnil où

il décède le 22 mai 2006 âgé de 87 ans. Comme en témoigne Marc de Montfort «

Après cet échec du Grand Lucé, Wladimir s’est trouvé désargenté, mais cela

n’avait pas beaucoup d’importance pour lui, son caractère « slave » a vite

repris le dessus et il trouvait qu’il avait eu beaucoup de chance dans la vie,

ayant toujours vécu de ce qu’il aimait, entouré de chevaux, et, dans des

endroits magnifiques».

N.B.

L’abréviation L.V.F. signifie Légion des Volontaires Français contre le

bolchevisme. P