Document : l’affaire woerth/compiegne vue de l’interieur

Autres informations / 07.03.2013

Document : l’affaire woerth/compiegne vue de l’interieur

De 2010

à 2012, Bruno Le Maire a été ministre de l’Agriculture du gouvernement Fillon.

En janvier, il a publié chez Gallimard Jours de Pouvoir, journal intime de ses

années d’action aux côtés de Nicolas Sarkozy. Dans les extraits que nous

publions aujourd’hui, il narre deux rencontres avec Éric Woerth, son ancien

collègue du gouvernement, qui a été ministre sans discontinuer de mai 2007 à

novembre 2010. D’abord au Budget, aux Comptes publics et à la Fonction publique

puis, à partir de mars 2010, au ministère du Travail où il a mené avec succès

la délicate réforme des retraites. Le premier des deux rendez-vous, celui du 18

novembre 2010, a lieu quatre jours seulement après le remaniement ministériel

qui a accouché du gouvernement Fillon III, dans lequel Éric Woerth n’apparaît

pas – pris dans des démêlés judiciaires.

« Jeudi

18 novembre 2010 – Paris (Palais de l’Élysée) (…) Des pas sur le marbre du

palier, Éric Woerth entre dans le vestibule, amaigri, les traits creusés. Il

encaisse mal les accusations sur la cession de l’hippodrome de Compiègne : « Et

maintenant l’hippodrome de Compiègne ! Mais ils veulent quoi ? Ils veulent

aller chercher quoi ? Qu’est-ce que ça a à voir l’hippodrome de Compiègne ? À

la rigueur, tout le reste, je peux comprendre. Mais l’hippodrome de Compiègne,

pourquoi ? » Cette affaire, qui vient après des mois d’acharnement médiatique,

lui apparaît comme le trou noir où viennent se déverser d’un coup toutes les

calomnies dont il a été la victime. Injustice de la politique : voici un homme

droit, courageux, que des procureurs sans scrupule auront privé de son statut

de premier ministrable, évacué du gouvernement, dépouillé du bénéfice légitime

de la réforme des retraites, sali. Je ne trouve rien à lui dire, sinon mon

soutien, mais il vaut quoi mon soutien, contre ce déferlement de violence ?

(…)

mercredi

22 décembre

2010 –

Paris

(…)

Déjeuner avec Éric Woerth. Il revient à nouveau sur l’affaire de l’hippodrome

de Compiègne :

« Le

reste, je veux bien comprendre. Mais l’hippodrome ? Tout a été fait dans les

règles. Bercy voulait vendre, vous [le ministère de l’Agriculture] ne vouliez

pas. Nous avons échangé, nous avons trouvé un terrain d’entente, les Domaines ont

donné leur accord, où est le problème ? Où est le problème ? Je t’assure, il y

a un moment, on ne comprend plus, on ne comprend plus rien. Et pourquoi

personne ne prend ma défense ? Pourquoi ? » Une nouvelle fois, je lui promets

de lui apporter mon soutien. Le ton de sa voix trahit un désarroi réel, celui

des responsables politiques qui sont tombés dans la mécanique de la justice, et

qui, coupables ou innocents, font tous les frais de ses rouages infiniment

lents, de ses procédures complexes, de ses enquêtes dont la rigueur tranche

avec les contraintes et les hasards de la décision politique. Sans compter ce

qui suinte comme une huile de graissage de cette machine et qui goutte et qui

vous tache : le soupçon. En privé, on vous soutient ; on vous apporte des

paroles de réconfort. Mais qui parle en public ? Personne. Qui prend votre

défense ? Personne. Trop heureux de pouvoir vivre au rythme de la vie

politique, qui ne connaît aucune pause, les autres responsables se tiennent à

bonne distance, dans la crainte de se faire happer à leur tour dans cet

engrenage dont ils ne connaissent pas les ressorts. Chaque univers a sa vitesse

de rotation ; chaque monde a son langage ; chaque vérité a ses pratiques et ses

mots : aucune n’est moins conciliable que la vérité politique et la vérité de

la justice. »

Bruno Le

Maire, Jours de Pouvoir, Gallimard 2013, 427 pages, 22,50 €.