Jean prat, un marseillais propriétaire durant soixante-treize ans !

Autres informations / 30.06.2013

Jean prat, un marseillais propriétaire durant soixante-treize ans !

Ouvert en 1860, le champ de courses de Marseille Borély est le cadet des grands hippodromes régionaux, devancé par Bordeaux-Bouscat (1836), Nantes (1839), Pau (1840) et Lyon (1842).

Par contre, c’est un Marseillais qui a le privilège de parrainer l’une des dix courses plates de Groupe 1 – commémorant le souvenir d’une personnalité des courses – organisées par France Galop (1). Son nom : Jean Prat – né le 30 mars 1847 à Marseille, décédé à Paris le 1er janvier 1940 – qui a fait courir pendant soixante-treize ans ! L’origine de sa fortune date de 1813 quand son arrière-grand-père, Joseph Noilly, avait mis au point un vermouth appelé à la célébrité dans le monde sous l’appellation « Noilly Prat ».

« La Société d’Encouragement, en perdant son doyen d’âge, est privée désormais d’un de ses conseillers les plus respectés. [...] Il fut observateur de sa parole, fidèle dans ses amitiés, sincère et ferme dans ses convictions », peut-on lire dans la notice nécrologique que lui consacra le journal hippique La Veine (6 janvier 1940).

Élu membre du comité de la Société d’Encouragement en 1903, il fut aussi commissaire de 1906 à 1909, puis de 1919 à 1920. Surtout, il avait rendu pendant la Première Guerre mondiale un éminent service à la Société d’Encouragement. Celle-ci, privée de recettes, avait accepté la proposition de Jean Prat de lui prêter – moyennant un intérêt de 5 % – les sommes nécessaires au financement des « épreuves de sélection » qu’elle était chargée d’organiser de 1916 à 1918, mais « sans public et sans pari ».

« A-t-il connu tous les succès qu’eût mérité une telle persévérance ? Non, sans doute. La chance ne lui a pas souri ; peut-être n’a-t-il pas su lui-même sourire à la chance et la provoquer, car il souriait peu » affirme Pierre Bruneteau (2) qui ajoute « L’intransigeance de cet homme autoritaire a pu le desservir parfois. Ce n’est pas assez de dire qu’il courait toujours pour gagner, toutes les raisons en sont là ; ce n’est pas de dire qu’il courait quand il se croyait une chance, il ne courait que lorsqu’il était assuré d’avoir la première chance. [...] C’est ainsi que les « Jean Prat » étaient les chevaux les plus populaires de nos hippodromes, préférés même aux « Rothschild » ou aux « Frank Carter » par un public, qui malgré tous les défauts qu’on lui prête, a toujours su reconnaître l’esprit sportif et honorer la droiture. »

CASAQUE MARRON, MANCHES ORANGE, TOQUE ORANGE

Ayant déclaré en 1867 ses couleurs (casaque marron, manches orange, toque orange, devenue blanche près de vingt ans après), Jean Prat, fit d’abord courir dans le Midi. C’est à vingt et un ans qu’il remporta sa première course, le 11 mai 1868, à Angoulême, avec Adour. Celui-ci fut encore victorieux à cinq reprises, successivement à Avignon, Toulouse, Mont-de-Marsan et Bordeaux. Là, il gagna deux courses à trois jours d’intervalle, la seconde (pour gentlemen-riders) monté par son propriétaire. Peu après, Jean Prat établit son écurie dans la région parisienne, à La Croix- Saint-Ouen, sur les bords de l’Oise, où il fit construire un château et des écuries. Les couleurs de Jean Prat se distinguèrent avec un premier bon cheval, en l’occurrence une pouliche, Faisane, quatre fois gagnante en cinq tentatives à 2ans en 1876, victoires acquises à Dieppe (Grand Critérium), à Fontainebleau (Deuxième Critérium), à Chantilly (Prix de la Salamandre) et à Marseille (Prix de la Ville). Bredouille en trois tentatives à 3ans, Faisane se ressaisit à 4ans en remportant une course à Chalon-sur-Saône puis le Grand Prix de la Ville de Dieppe. En 1878, son demi-frère, âgé de 3ans, Faisan, se distingua en remportant cinq courses dont deux outre-Manche, à Brighton.

Tout en devenant un acheteur assidu lors des ventes de yearlings de Deauville, de propriétaire Jean Prat se fit rapidement éleveur. Après avoir installé en 1878 quelques poulinières et un étalon dans la région parisienne, à Bel Ébat (3), il créa en 1893 le Haras de Lessard-le-Chêne, près de Lisieux. Ainsi, il éleva Chopine (Prix Greffulhe 1889), Nacelle (Omnium de 2 Ans 1895), Champignol (Prix Lupin, 2e Prix du Jockey Club 1896), Chambertin, né en 1894 (Prix Royal Oak, Prix du Cadran), Clairette (Omnium de 2 Ans 1899), Maurice (Prix Noailles 1899), Crillon (Prix Daru 1906), Gavarni III (Prix Eugène Adam 1911), Cadet Roussel III (Prix des Sablons 1912), Coupesarte (Critérium de Maisons-Laffitte 1912) et Mirska qui lui procura une première victoire classique dans les Oaks, à Epsom, en 1912 et qu’il avait achetée aux enchères foal avec sa mère Musa, elle-même lauréate des Oaks en 1899. Activité très limitée en obstacle, son meilleur cheval étant Champoreau, deuxième à 4ans de la Grande Course de Haies d’Auteuil, en 1905.

Durant la Première Guerre mondiale, son élève, Montmartin (frère utérin de Mirska), s’avéra le meilleur sujet de la génération née en 1915, en remportant les principales épreuves de substitution. Son établissement de La Croix Saint-Ouen ayant été pillé par l’armée allemande pendant la guerre, Jean Prat acquit en 1916 une écurie à Chantilly où furent entraînés Césaire (Prix Eugène Adam 1919), Galéjade (Poule d’Essai 1919), Marot (Prix de la Salamandre 1927), Macaroni (Prix du Président de la République 1933), Rénette (Prix d’Ispahan 1935 &1936), Sylvanire (2e Prix de Diane 1937).

TROIS CLASSIQUES AU CREPUSCULE DE SA VIE

Après avoir été, depuis la fin du siècle précédent, perpétuellement acheteur, à la fois sans compter et sans succès, Jean Prat va enfin, au crépuscule de sa vie, se procurer à Deauville trois vainqueurs classiques, presque coup sur coup : en 1935, un fils de Blenheim, Drap d'Or (Poule d’Essai), acheté à l’amiable pour 150.000 F au vicomte et à la vicomtesse de La Mettrie ; en 1936, un fils de Tourbillon, Gaspillage (Poule d’Essai) acheté pour 170.000 F à Clément Hobson et, en 1938, un fils dAethelstan, Maurepas, élevé au Camp Bénard par le duc dEstissac, pour 180.000 F. En gagnant, le 31 juillet 1939, le Prix La Flèche au Tremblay, Maurepas, entraîné par Henry Arthur Harper (4), sera le dernier vainqueur de Jean Prat qui est décédé le 1er janvier 1940. Il poursuivra sa carrière pour le compte de la vicomtesse Vigier, nièce du défunt et héritière des couleurs et de l’élevage. Maurepas, avec Djebel, sera le meilleur sujet de la génération maudite que la guerre a privée de courses classiques à 3ans, en 1940. À 4ans, il sera invaincu dans cinq courses, dont le Prix du Cadran et le Grand Prix de Saint-Cloud (5). Puis, en 1942, le Prix du Jockey Club et le Grand Prix de Paris, les deux courses que Jean Prat avait tant espéré inscrire au palmarès de ses couleurs, seront gagnées par Magister – né à Lessard-le-Chêne en 1939 – propriété de la vicomtesse Vigier.

Dès 1940, la Société d’Encouragement attribua le nom de Prix Jean Prat à deux très anciennes courses, créées en 1858 sous le nom de « Prix Biennal », dont une première épreuve était réservée aux 3ans (2 000 m) et une seconde épreuve aux 4ans (3 000 m). Une confusion, parfois fâcheuse, s’instaura entre les deux Prix Jean Prat jusqu’en 1985, quand la course réservée aux 3ans (groupe 1) conserva son nom alors que le titre de Prix Vicomtesse Vigier (groupe 2) fut attribué à l’épreuve ouverte aux 4ans et au-dessus.