Sir henry cecil, un style à part

Autres informations / 11.06.2013

Sir henry cecil, un style à part

Par Pierre Laperdrix

Je me souviens bien de la première fois que j’ai vu Sir Henry Cecil. C’était à Newmarket, en 2010, lors des 1.000 Guinées de Newmarket. Ce jour-là, le 2 mai, sa pensionnaire JacQueline Quest a gagné les "Guinées" pendant quinze minutes avant d’être rétrogradée au profit de la française Special Duty, qu’elle avait gênée. Là, cette grande silhouette terminée par une tête souvent un peu penchée sur le côté s’est approchée de Christiane Head et l’a félicitée parce qu’elle avait gagné. Ensuite, il a simplement dit : « Ce sont les courses. Je connais Criquette depuis longtemps et cela me fait très plaisir pour elle. » Jamais en France je n’ai vécu une scène pareille. Mais il était comme ça, Sir Henry. Flegmatique, modeste, digne et sport, même dans la défaite.

À mon retour en France, j’ai parlé de ces "Guinées" à Paul Nataf et je lui disais que je ne comprenais pas comment Jacqueline Quest avait pu passer le poteau en tête. Elle n’avait gagné dans sa vie qu’un simple maiden à Chester et venait de se faire laminer dans les Nell Gwyn Stakes (7e sur 11). Sa réponse, finalement d’une grande simplicité, m’a fait comprendre pas mal de choses sur le type d’entraîneur qu’était Sir Henry Cecil : « Si "Cecil" l’a courue, c’est qu’il se voyait une chance. Il n’a pas besoin de "ligne" ou d’éléments de ce genre. Il juge ses chevaux dans l’absolu ». Jacqueline Quest était à 66/1 dans les "Guinées" et donc, si Sir Henry Cecil l’avait alignée au départ, c’est qu’elle avait, à ses yeux, une chance. Il avait vu ce que personne n’avait ne serait-ce que pressenti : Jacqueline Quest était une pouliche de "Guinées". C’est tout simplement ce que l’on appelle le talent. Sir Henry Cecil, de par son attitude et sa façon de procéder, restait un homme original, très à l’anglaise et old style. Les courses avaient moins de valeur pour lui si elles ne se déroulaient pas à Newmarket, Epsom ou Ascot. Sir Henry Cecil était sûrement un peu réactionnaire, et cela explique notamment pourquoi Frankel n’a jamais couru en France. Et puis, il ne parlait pas beaucoup. Mais avec le peu qu’il disait, il avait tout dit. Avec Frankel, très vite, il a expliqué que ce cheval était un champion, qu’il n’irait pas sur le Derby et qu’il lui rappelait Wollow, l’un de ses premiers grands champions. Il suffisait alors – pour ceux qui n'ont pas connu les années 70 –, d'effectuer quelques recherches pour se rendre compte du niveau de cette comparaison et de ce que cela signifiait dans la bouche de Sir Henry Cecil. Tout n’a pas dû être simple avec Frankel, et entraîner pendant trois ans ce cheval a dû lui procurer beaucoup de joies mais aussi générer une pression énorme. Au final, la gestion de la carrière de Frankel est un modèle du genre. Sir Henry Cecil n’a jamais perdu les pédales, a toujours su où il mettait les pieds et a même réussi à le faire progresser.

Frankel a été la dernière mission de Sir Henry Cecil, qui se battait contre la maladie. Il a accompli son devoir, écrivant au passage quelques-unes des plus belles pages de l’Histoire des courses avec ce cheval. À l’image de Frankel, Sir Henry Cecil restera une référence.