Dax : un "manifeste" sans "auteurs

Autres informations / 11.07.2013

Dax : un "manifeste" sans "auteurs

« Dura Dax sed Dax » : en français, « (l’affaire de) Dax est dure, mais c’est (l’affaire de) Dax. » En détournant le proverbe latin « dura lex sed lex » (la loi est dure mais c’est la loi et on ne peut pas faire comme si elle n’existait pas), je veux dire que l’affaire de Dax* est là et bien là, et qu’elle va avoir du mal à être digérée par les deux camps qui se sont affrontés. Chez les "absents de Dax" tout autant qu’au sein de l’Institution, la pression n’est pas retombée et la fureur est toujours vive, entre les meneurs qui ont le sentiment de ne pas avoir été entendus et l’Institution qui est ulcérée d’avoir été prise en otage de la sorte. Et pourtant, il va bien falloir qu’elle retombe ! De bon ou de mauvais gré, à force de lassitude ou par la grâce de l’oubli. Pourquoi ? Parce qu’il est à mon avis urgent de remettre les compteurs à zéro et de vivre sans cette regrettable mais peu signifiante affaire (peu signifiante à l’aune des défis qui attendent le galop français dans les années à venir). Ce moment de tension passager ne doit surtout pas empêcher les deux parties de continuer à agir : d’un côté, France Galop doit pouvoir continuer à plus réformer que jamais, ce que les animateurs du mouvement de Dax doivent accepter, car de vraies (r)évolutions sont encore nécessaires ; et de l’autre, les entraîneurs concernés doivent pouvoir continuer à faire leur métier, ce pourquoi il ne faut pas transformer l’enquête que les commissaires de Dax ont diligenté contre eux en une purge destinée à éliminer les ennemis réels ou supposés du pouvoir en place, par exemple en faisant sauter une ou deux licences.

La méthode employée par certains entraîneurs était critiquable ; mais ils ressentaient un besoin impérieux d’être écoutés, ce qui ne leur semblait pas être le cas par la voie classique ; leur message est donc maintenant passé, à défaut d’avoir plu ; il ne faudra plus recommencer, sans risquer de plus graves dommages dans les deux camps ; l’Institution s’en remettra, même si l’heure n’est pas vraiment au gaspillage de recettes ; et enfin, ne l’oublions pas, tout le monde est désolé pour la société de Dax qui a été la victime collatérale d’un phénomène qui la dépasse – un peu à l’image de ces proches villages du Sud-Ouest dévastés par les intempéries du printemps 2013.

Pour revenir à ce qui s’est passé à Dax le 4 juillet, j’aimerais commencer avec un petit jeu récemment proposé par Alain Finkielkraut à la radio. Ne voyez aucune coquetterie dans ce petit détour. En effet, le jeu imaginé par le célèbre philosophe a un rapport direct avec la manière dont une majorité de citoyens analyse l’actualité qui lui est jetée en pâture chaque jour. Et, de ce fait, le court exercice de réflexion qu’il nous offre a un rapport direct avec la manière dont l’affaire dacquoise a été analysée et commentée par nombre d’observateurs. Lisez les lignes qui suivent les unes après les autres, puis choisissez votre réponse personnelle à la question finale posée par le philosophe. Si vous l’avez fait sans tricher (c’est- à-dire sans aller lire l’analyse de Finkielkraut à la fin de l’histoire), vous allez voir, le résultat peut être instructif.

Un roi, vivant sur une petite île perdue au milieu des flots, n’avait qu’une fille pour trésor. La femme du roi était morte en lui donnant naissance. Sa fille était tout pour lui. Le roi savait qu’il lui faudrait un jour la marier. Cette perspective ne le réjouissait pas car il aurait voulu que les années d’enfance de sa fille durent toute la vie. Enfin... quitte à la laisser partir, il voulait la voir s’unir à un prince, de haute lignée – digne de lui, de sa dynastie, de sa fille, de son île. Un homme vint s’échouer sur l’île. Pendant les trois semaines que dura la réparation de son esquif, il séduisit la fille du roi et la demanda finalement en mariage à son père. Mais parce qu’il n’était pas noble, le roi s’y opposa. La fille insista : « Père, vous êtes roi, vous pouvez donc l’anoblir. Je vous en supplie, permettez-nous d’être heureux ici et nous serons heureux avec vous. Nous vous donnerons une descendance et vous jouirez de notre présence et de celle de vos petits-enfants jusqu’à la fin de vos jours. »

Bêtement, le roi s’entêta dans son refus. Pour vivre leur amour, les deux amoureux n’eurent donc pas d’autre choix que de s’enfuir. Ils prirent la mer, sitôt le bateau capable à nouveau de naviguer. Mais à quelques miles de l’île, le bateau fut attaqué par des pirates et les deux amants périrent en mer, unis à jamais dans leur amour et dans la mort.

La question posée par Alain Finkielkraut est la suivante : « Qui est le responsable de cette tragédie familiale ? » Maintenant, prenez un instant pour choisir votre réponse avant de passer au paragraphe suivant...

Si vous vivez en France en 2013, vous avez très majoritairement répondu que le responsable de cette tragédie était le père. Ah ! Qu’avait-il à être aussi inflexible ! Avec un peu plus de souplesse, sa fille en aurait fait un grand-père comblé. Au lieu de cela, le voici privé de ce qu’il a de plus cher au monde. Et pour toujours...

D’autres, beaucoup moins nombreux, auront cité la fille (« ce n’est pas bien de ne pas obéir à son père ») et les derniers, rares, auront pensé au "gendre" (« une brute, qui aurait mieux utilisé son temps à tenter d’assouplir son futur beau-père »).

Mais combien d’entre vous, chers lecteurs, auront pensé à accuser les pirates ? Qui, parmi vous, a regardé la réalité brute pour conclure en toute objectivité que les seuls et uniques responsables de ce drame sont les pirates qui ont arraisonné l’embarcation et envoyé ses passagers par le fond ?

Cela a été ma première réaction en lisant et en écoutant tout ce qui s’écrivait et se disait sur l’affaire dacquoise : en continuant comme cela, on va bientôt trouver la cause ultime des événements du 4 juillet dans un orage ayant énervé l’étalon le jour où il a sailli la mère d’un des futurs non-partants de Dax !

Ce qui est amusant, c’est qu’après avoir rédigé l’éditorial que vous êtes en train de lire, j’ai reçu de la part de Corine Barande-Barbe un texte que nous publions ce soir. À croire que cela a été fait exprès. Le texte de l’entraîneur colle parfaitement à son époque et à l’anecdote des pirates, dans une recherche de causes ad libitum (à volonté)... voire ad nauseam (jusqu’à l’écœurement), si l’on considère – je ne parle pas du texte de Corine Barande-Barbe en particulier –l’avalanche de commentaires consécutive à l’affaire de Dax.

Je plaisante à moitié avec mon histoire d’étalon contrarié une nuit d’orage, mais ce que je veux dire (et ce que Finkielkraut souhaite nous apprendre à travers sa fable), c’est qu’avant de s’interroger sur l’antériorité d’un fait divers et de chercher des causes dans la vie de ses différents acteurs, il faut d’abord ne pas se tromper sur l’identité des auteurs du fait divers. Pour la jeune fille tuée en mer, ce sont les pirates. Maintenant, nous sommes tous d’accord sur ce point. Mais à Dax ? Eh bien l’on se croirait dans les premières pages d’un roman policier : à Dax, le "crime" n’a pas d’"assassin". Certes, Messieurs les commissaires (de Dax) pensent connaître le nom des coupables, mais il leur reste à démontrer leur culpabilité. Ce n’est pas gagné... même si des éléments troublants se font jour, comme cet entraîneur qui a déclaré six ou sept chevaux partants différents à Dax le 4 juillet... alors qu’il n’a eu que huit partants différents en plat au cours des trois derniers mois ! La proportion est étonnante. Mais bon. Après tout, c’est son droit d’engager subitement autant de chevaux qu’il en a couru au cours des plus récents quatre-vingt-dix jours. Comme c’est son droit de prendre les observateurs pour des imbéciles en niant toute intention précise. Quelle règle l’interdit ? Autre fait troublant, que nous avons déjà énoncé dans ces colonnes : l’appartenance politique des entraîneurs concernés, à mettre en parallèle avec l’opposition de leur association (celle des Entraîneurs-Propriétaires) à la réforme. Mais là encore, doit-on vous interdire de "faire" non-partant sous prétexte qu’un membre de votre association a "fait" non-partant le même jour ?

Ma seconde réaction, qui découle de la première, c’est que l’absence d’auteur vide l’acte de son sens.

Et de ce fait, les premiers perdants sont les absents de Dax qui, en niant tout acte volontaire, se sont interdit de revendiquer leur action. Certes, s’ils reconnaissaient les faits, ils risqueraient un retrait de licence. Mais cela, ils le savaient avant de passer à l’action. Et là, l’impression qui nous donnent – qu’ils m’ont donnée lorsque j’ai interrogé certains d’entre eux – c’est d’assumer un mensonge. Face à eux, on a donc rapidement l’impression d’être pris pour un con, même si on est capable de comprendre pourquoi ils ne peuvent pas confesser leur acte.

Aujourd’hui, Dieu sait que cela doit les démanger de tout balancer, car quand on mène ce genre de bordées, on a envie que cela se sache. J’évoquais plus haut un "crime sans assassin". La métaphore est trop violente et pas assez précise. J’aurais dû écrire : le manifeste de Dax n’a pas d’auteurs. Et cela ôte une immense part de crédibilité à ceux qui l’ont rédigé, car cela lui fait perdre beaucoup de force. Un texte anonyme n’aura jamais la puissance d’un texte signé, quelle que soit l’intelligence de ses signataires masqués. C’est ainsi. On ne peut pas avoir la liberté de ton d’un corbeau qui vit dans l’impunité et, dans le même temps, peser de tout son poids sur le débat public comme une personne qui avance à visage découvert en acceptant tous les risques que cela comporte.

Mais je reviens à notre sujet. Dans ce jeu à sommes nulles, l’Institution n’est pas non plus gagnante. Les réformes sont décidément bien difficiles à faire accepter et, dans notre société où tout se vaut et où plus rien ne vaut rien, il est décidément bien difficile de faire taire les minoritaires. Voire de ne pas agir sur l’injonction impérative d’une infime poignée de citoyens ultra-minoritaires, comme on l’a vu avec le mariage gay. Alors que la

France crève de ne pas réformer et aurait plus besoin que jamais que les majoritaires en imposent aux minoritaires ! Bref, la journée du 4 juillet a tourné une page de plus du "Livre de Jérémie" du galop français, attisant les plaintes de ceux qui sont mécontents de la manière dont France Galop est gérée depuis la fin 2011. Ces plaintes ne sont pas nouvelles, mais elles n’ont rien d’agréable pour ceux qui sont aux commandes. Si encore les coupables avaient pu être confondus, l’Institution aurait pu choisir de châtier durement les fauteurs de trouble ou, à l’inverse, choisir d’exposer sa mansuétude envers les brebis égarées. Mais la situation actuelle ne lui laisse le bénéfice ni de l’un ni de l’autre.

Les deux parties vont donc devoir gérer ce statu quo : les frondeurs vont vivre avec une petite épée de Damoclès au- dessus de la tête, dans la crainte (légère) d’être sanctionnés, même si c’est peu probable ; et l’Institution va vivre avec une pression accrue de tous ceux qui ne sont pas d’accord avec son action.

Je parlais de jeu à sommes nulles, dans lequel tous les joueurs ont un gain égal à zéro. Mais en fait, je crois que la situation est pire que cela. Tout le monde est perdant dans cette affaire : les protagonistes de l’affaire, mais bien plus encore, toute la filière est perdante. Les seuls gagnants, ce sont les manipulateurs à la petite semaine qui, dans un camp comme dans l’autre, ont soufflé sur les braises ces derniers jours. Mais eux, faut-il les écouter ? Faut-il leur donner de l’importance ? Faut-il leur donner du pouvoir ? Certes non ! Car les courses françaises finiraient sur la paille. Les conseilleurs ne sont pas les payeurs.

Voilà pourquoi, selon moi, l’intérêt de tous est de tourner la page et de passer à l’étape suivante. Il faut signer la paix des braves.

D’accord, je ne pense pas que ceux qui ne sont pas allés à Dax changeront d’avis sur l’injustice de cette réforme, qui prive certains d’entre eux de sommes cruciales pour l’équilibre de leur entreprise... et je ne crois pas non plus que France Galop va changer son gouvernement, puisque celui-ci a la légitimité incontestable des urnes. La seule chose qui pourrait apaiser les acteurs de cette affaire, ce serait qu’un membre de l’association des Entraîneurs-Propriétaires siège au conseil d’administration de France Galop. C’était le cas jusqu’à la démission de Frédéric Danloux. Puisque ce mouvement politique avait remporté les dernières élections, il avait toute légitimité à y siéger... Le problème, c’est qu’il était minoritaire au Comité, lequel élit les membres du conseil d’administration. Et c’est ainsi que Patrick Khozian (Entraîneurs-Propriétaires) n’a pas été "automatiquement" désigné par le Comité pour succéder à Frédéric Danloux dans le saint des saints, les élus lui préférant François Rohaut au début du printemps. Et c’est peut-être en ce jour si particulier du 15 avril 2013 que tout a commencé, quand une majorité d’élus de France Galop a pris ses responsabilités en décidant que les 48 % recueillis par la liste Danloux/Khozian valaient moins que les 18 % de la liste présidée par François Rohaut. Ceux qui s’intéressent à la politique savent que les grands électeurs prennent toujours un risque lorsqu’ils repassent derrière les urnes. Ca peut être un risque payant (et bénéfique pour toute la collectivité), comme ça peut être un risque perdant.

Ça y est, moi aussi, je me mets à rechercher des causes bien en amont ! Or donc, pourquoi Dax ? Parce que Danloux n'a pas été remplacé par un des siens au Conseil d’administration de France Galop ! Vraiment ? Non ! Pourquoi Dax ? Parce que ceux qui ont été lésés par la réforme des frais de transport ont voulu exprimer leur mécontentement,  en  endossant  des  atours  de  pirates. Zut !... J’aurais pu tout dire en une phrase, comme Finkielkraut l’a si bien fait : « Ma réponse est : les pirates. »

* Court résumé à l’attention de ceux qui étaient en voyage dans une autre galaxie au cours des derniers jours : jeudi 4 juillet, une réunion de courses plates était organisée à Dax. En cette occasion, 35 chevaux ont été déclarés non-partants. Le chiffre – énorme – et la personnalité des entraîneurs ayant déclaré non-partants (tous ou presque membres de l’association des Entraîneurs-Propriétaires) indiquait que ce mouvement de non-participation était volontaire et symbolisait l’opposition à la réforme des frais de transport. Mais les entraîneurs concernés ont toujours nié. Une enquête est en cours.