éleveur et entraîneur, le jumelé parfait

Autres informations / 18.06.2015

éleveur et entraîneur, le jumelé parfait

À l’occasion de la victoire de Qualify dans les Oaks, Franco Raimondi se penche aujourd’hui sur le cas des gagnants classiques entraînés par leur éleveur : de Federico Tesio à Aidan/Anne-Marie O’Brien, en passant par Jim Bolger et André/Élisabeth

FABRE, LES EXEMPLES NE MANQUENT PAS…

Aidan O’Brien est l’entraîneur de Qualify (Fastnet Rock), la lauréate de l’édition 2015 des Oaks (Gr1) d’Epsom. Il en est également l’éleveur, avec sa femme Anne-Marie, sous la signature Whisperview Trading. Il faut remonter en 1973 pour retrouver un gagnant classique à Epsom entraîné par son éleveur. Arthur Budgett s’était imposé dans le Derby avec son élève, pensionnaire et représentant Morston (Ragusa), quatre ans après son demi-frère Blakeney (Hethersett). Edoardo Ginistrelli, personnage hors du commun, était parti de Naples en 1880 avec ses chevaux pour Newmarket. En 1908, sa championne Signorinetta (Chalereux), dont il était l'éleveur, le propriétaire et l'entraîneur, s’était imposée dans le Derby et les Oaks, en l’espace de deux jours. Un entraîneur qui devient éleveur, cela arrive de plus en plus souvent, mais il faut bien distinguer ceux qui gardent quelques poulinières pour le plaisir et ceux qui transforment l’élevage en une deuxième – voire un première – activité.

TESIO, LE PRÉCURSEUR

Federico Tesio fut le premier véritable éleveur et entraîneur professionnel. Il est assez difficile de séparer Tesio l’entraîneur (première saison en 1912) et Tesio l’éleveur (première poulinière enregistrée en 1899). Le "magicien de Dormello" n’entraînait que ses produits. À la fin de l’année, il lui fallait à tout prix clore sur un bilan positif. En 1912, avec 13 chevaux à l’entraînement et 11 poulinières, Tesio avait gagné l’équivalent de 536.000 euros. Treize ans plus tard, en 1925, les gains de l’écurie (18 chevaux et 14 poulinières) furent de 2.331.357 euros. En 1938, l’année de la victoire de Nearco (Pharis) dans le Grand Prix de Paris, Tesio avait décroché plus de 2.120.000euros en allocations et primes avec 39 chevaux à l’entraînement et 33 poulinières. Il avait également su tirer profit des ventes publiques, en vendant pour l’équivalent de 4.500.000 euros de chevaux, une fortune à cette époque.

BOLGER, LE TESIO IRLANDAIS

Il est difficile de comparer des époques différentes. Jim Bolger, l’homme qui à élevé et entraîné Teofilo (Galileo), Dawn Approach (New Approach), Trading Leather (Teofilo) et une bonne dizaine d’autres lauréats de Grs1, est actuellement le professionnel plus proche de Federico Tesio. Bolger s’est encore récemment distingué grâce à Pleascach, lauréate des 1.000 Guinées en Irlande. Elle a été vendue à Godolphin jeudi dernier. La jument est favorite des Ribblesdale Stakes, jeudi à Royal Ascot. Le maître de Colcullen peut compter sur à peu près 110 poulinières. Il est enregistré comme éleveur de quatre-vingt-cinq 2ans nés en 2013. Bolger, qui aura 74 ans le jour de Noël, est devenu entraîneur en 1976 après avoir travaillé comme comptable. Il même parfois associé dans quelques chevaux. Il a travaillé pendant des décennies pour des clients de tout premier plan comme Maktoum Al Maktoum, Henry de Kwiatkowski, Virginia Payson, et beaucoup d’autres.

UNE SERIE DE CROISEMENTS ET D’ACHATS AVISES

Son destin a changé en 2003, lorsqu’il a envoyé sa jeune poulinière Speirbhean (Danehill), une gagnante de Listed, à Galileo. Le résultat fut Teofilo (Galileo), invaincu champion des 2ans en 2006. Le cheval n’a plus couru suite à des problèmes de santé. Pendant l’été 2007, Bolger l’a vendu à Darley, tout en gardant un certain nombre de parts. À l’automne 2006, Bolger a acheté pour 430.000 euros un alezan par Galileo, New Approach. Il fut lui aussi un champion, invaincu à 2ans, avant d’être vendu au cheikh Mohammed. New Approach remporta le Derby 2008 avant de se retirer des pistes à la fin de la saison, à l’occasion d’une victoire par six longueurs dans les Champion Stakes (Gr1). Bolger a conservé des intérêts dans New Approach. Il lui a entre autres envoyé une certaine Hymn of the Dawn (Phone Trick). Encore un croisement fructueux car le résultat fut Dawn Approach, lui aussi champion à 2ans et vendu, bien sûr, à Godolphin, tout en gardant des parts. Selon certaines sources, Bolger a encaissé à peu près 80 millions d’euro, ce qui constitue un beau chèque de retraite, même si quelques investissements sur de jeunes étalons (Intense Focus et Vocalised) ne se sont pas révélés aussi fructueux. On peut donc aisément qualifier Jim Bolger d’éleveur-entraîneur.

CUMANI SURFE SUR LA CROISSANCE DE FITTOCKS STUD

Luca Cumani est lui aussi éleveur. Il élève avec sa femme, Sara, sous la griffe Fittocks Stud, une entreprise qui a beaucoup changé. Le haras, fondé dans les années 1970 par son père, Sergio (associé à Massimo Boffa), fut une base pour des chevaux à exploiter en Italie. L’entité a pris son envol avec Free Guest (Be my Guest), gagnante des Sun Chariot Stakes (Gr1) et des Nassau Stakes (alors Gr2). Luca Cumani nous avait alors confié : « Au départ, l’idée était d’élever les chevaux que nous n’avions pas les moyens d’acheter aux ventes. C’était faisable car les prix des saillies étaient alors plus réduits. Nous avons eu des bons résultats, grâce à des bonnes poulinières comme Puce (Darshaan) et Kithanga (Darshaan), mère du gagnant de St. Leger Milan (Sadlers Wells). Depuis un douzaine d’années, les prix des saillies ont explosé et nous avons décide de changer à nouveau notre philosophie, en devenant éleveurs-vendeurs ».

« TOUS LES BENEFICES SONT REINVESTIS POUR RESTER COMPETITIFS »

Fittocks Stud peut compter maintenant sur 12 à 15 poulinières pour se positionner dans un marché très sélectif. Cumani précise : « Nous élevons des chevaux par passion. Mais on ne peut pas se payer le luxe d’être des amateurs. »Le budget de Fittocks Stud pour les saillies est passé de 100.000 à 800.000 livres par an, si bien qu’une saison ratée peut se transformer en catastrophe. « C’est un business profitable parce qu’en Angleterre, la demande en chevaux haut de gamme est encore très forte, mais il faut faire attention.  Parfois on est obligé de se séparer de quelques chevaux ou pouliches que nous aurions préféré conserver. Nous avons à présent trouvé notre route. Chaque saison, nous arrivons à engranger entre 1,5 et 2 millions de livres, mais tous les bénéfices sont réinvestis pour rester compétitifs ». Même si Fittocks Stud est devenu un haras avec un chiffre d’affaires très important, Luca Cumani reste un entraîneur à temps plein. « Entraîner les pur-sang est toujours mon boulot, l’élevage est une deuxième activité. Je trouve beaucoup plus amusant d’élever des chevaux et de les voir courir que de garder l’argent à la banque, ce qui n’apporte aucun plaisir! ». Luca Cumani représenta un autre cas de figure : l’entraîneur-éleveur commercial indépendant.

LES BOTTI, PATRONS D’ITALIE

L’approche d’Alduino Botti est encore différente. Il fut entraîneur tête de liste en Italie à 34 reprises, avec son frère Giuseppe, à partir de 1973, avant de laisser la place à son fils Stefano, qui a ajouté six titres au palmarès familial. Alduino et Giuseppe ont commencé à élever des pur-sang presque par hasard il y a vingt ans. Il s’agissait d’assurer une deuxième carrière à des juments qui leur appartenaient. Ils ont ensuite acheté un haras, puis un autre, la Razza Del Velino. À présent, presque 80 poulinières produisent sous les deux entités de la famille: Razza Del Velino et Allevamento Deni. Le haut de gamme porte le label Razza Del Velino, mais le gagnant du Derby 2015 Goldstream (Martino Alonso), est issu d'Imco Imagination, une vieille matrone de chez Allevamento Deni.

UN DIXIEME DE LA PRODUCTION ITALIENNE EST SIGNE BOTTI

Alduino Botti nous a confié : « Nous avons peut-être beaucoup trop de poulinières, mais il est difficile de lever le pied pour encaisser un peu d’argent et se retirer. Toute la famille est dans le secteur économique des courses et nous sommes confrontés à la crise italienne. Beaucoup de haras ont soit arrêté soit réduit leurs effectifs. Notre objectif est d’avoir à peu près une quinzaine de produits par an pour le marché international et une quarantaine pour courir et gagner le maximum de courses en Italie. Il nous faut combiner les deux objectifs, la qualité et la quantité. » Mission accomplie: six chevaux élevés par la famille Botti sont devenus gagnants classiques au cours des cinq dernières saisons. Les deux opérations sont régulièrement têtes de liste. Les chiffres parlent d’eux-mêmes, à peu près un dixième de la production italienne est maintenant signé Botti, et ce rapport est encore plus important si on ne considère que les yearlings haut de gamme.

CEUX QUI ÉLÈVENT PAR PASSION

La définition d’amateur pour André Fabre et sa femme Élisabeth peut étonner. À partir de la bonne Zinziberine (Zieten), un élevage est né et il est en plein développement. Parmi les neuf 2ans à l’entraînement chez André Fabre sous la casaque marron, huit sont élevés par l’Écurie Pérégrine.  Cette dernière vient de connaître une belle réussite avec le gagnant de Listed Baghadur, fils de Zanzibari et Bargouzine, deux élèves Fabre. On peut compter des centaines d’entraîneurs en Europe qui ont gardé une pouliche de cœur comme poulinière et qui élèvent donc en amateurs. Parfois, cela fonctionne avec beaucoup de réussite, comme dans le cas de Roberto Brogi, à l’origine du gagnant de Gr1 Rip van Winkle. Il a conçu ce dernier en faisant saillir son ancienne protégée Looking Back par Galileo.

ÉLEVER, UN LUXE ET UN PARI

Nous avons fait le tour de la figure professionnelle de l’entraîneur-éleveur ou éleveur-entraîneur, suivant les cas.  Luca Cumani nous a confié : « Entraîner des chevaux qu’on a élevés est un avantage parce qu’on les connaît très bien. De même, élever des chevaux en partant de juments qu’on a entraînées est profitable, car on connaît mieux les défauts à corriger. Par ailleurs, cela permet de savoir si une jument n’a pas réussi par manque de qualité, ce qui est utile pour décider lesquelles vendre et lesquelles garder. » Le cas de Luca Cumani, d’Aidan O’Brien et de beaucoup d’autres professionnels en France est celui des entraîneurs-éleveurs. Jim Bolger, lui, est plus proche de Federico Tesio. Cette saison, presque 70 % des 85 chevaux qu’il a sellés sont issus de son élevage. Parmi eux, un certain nombre n’a pas la qualité suffisante pour gagner. C’est un luxe impossible, inabordable pour un simple professionnel. Comme Tesio, qui s’était associé en 1932 au Marchese Mario Incisa della Rocchetta après quelques saisons en demi-teinte, l’entraîneur irlandais a trouvé un partenaire de luxe en le cheikh Mohammed. Parfois l’histoire semble emprunter des chemins qu’elle a déjà parcourus. Mais nous avons peut-être gaspillé notre temps et votre patience à la recherche de l’entraîneur-éleveur. Il eut été plus facile d’aller chercher en Pays d’Auge, où Alec Head a implanté le haras du Quesnay. Mais là, il ne s’agit plus vraiment d’un entraîneur-éleveur ou d’un éleveur-entraîneur. On se rapproche certainement d’un génie.

QUAND AIDAN BAT SES EMPLOYEURS…

Il est difficile de comprendre comment Aidan O’Brien peut trouver du temps pour l’élevage mais l’entraîneur irlandais a petit à petit monté une belle entreprise, Whisperview Trading. En utilisant des saillies des étalons Coolmore (on a le droit de penser à un prix d’ami), O’Brien est l’éleveur de vingt-cinq 2ans, dont dix par Fastnet Rock, le père de Qualify. On peut penser qu’il n’a pas été facile pour Aidan d’expliquer à ses employeurs de Coolmore qu’il avait battu dans les Oaks une de leurs pouliches… Mais c’est mal connaître la façon de travailler des Irlandais et leur fonctionnement. Aidan O’Brien est un entraîneur-éleveur commercial, mais il demeure dans la galaxie Coolmore.