60e anniversaire de la victoire de ribot dans l'"arc

Autres informations / 19.09.2015

60e anniversaire de la victoire de ribot dans l'"arc

60E ANNIVERSAIRE DE LA VICTOIRE DE RIBOT DANS L'"ARC"

CHEZ FEDERICO TESIO

Il y a soixante ans, le champion Ribot remportait le premier de ses deux Prix de l'Arc de Triomphe. Pour commémorer cet événement, Emmanuel Roussel a été reçu par le marquis Nicolò Incisa della Rocchetta dans le creuset où le génial Federico Tesio a conçu tous ses cracks. Par Emmanuel Roussel, envoyé spécial de JDG

Sur la rive piémontaise du lac Majeur, la route nationale qui mène à Arona (son festival de jazz, les chansons de Mort Shuman...) est une route de vacances bordée par des immeubles inégaux d'un côté, quelques propriétés et des bois de l'autre. À une heure au nord de Milan, c'est manifestement l'endroit qui convient pour passer un week-end en paix.

Le coude sur la portière, lunettes de soleil sur les yeux, on raterait facilement un portail blanc, sur la droite, côté lac. Le rouge fané de la mince croix de Saint-André peinte au-dessus de la porte évoque pourtant les couleurs de la razza Dormello-Olgiata, portées jadis par le crack Nearco, Donatello II, Tenerani, Botticelli et, bien sûr, l'immense Ribot tous passés par cette entrée. On est donc loin des imposants portails d'Irlande, de Grande-Bretagne et de Normandie qui exhibent fièrement leur bonne fortune. Pour y accéder, toutefois, il faut la permission du maître des lieux, le marquis Nicolò Incisa della Rocchetta, installé

pour sa part à Bolgheri, en Toscane, près de l'autre propriété où transitent depuis plus de cent ans les chevaux porteurs des célèbres couleurs blanc et rouge et ceux de ses partenaires.

Soudain, c'est le calme : la route nationale a totalement disparu derrière le petit chemin qui serpente jusqu'au cœur du haras. On entre dans le sanctuaire de Federico Tesio, un des créateurs du pur-sang moderne, qui s'est éteint en 1954, à la veille du premier succès de Ribot dans l'"Arc"...

Des vers à soie aux pur-sang

Tout dans cet ancien relais de poste près duquel on élevait initialement des vers à soie a été pensé et dessiné par Tesio, comme les dizaines de chevaux qui, jadis, peuplaient les

prés de cette propriété et jusqu'au-delà de la route, jusqu'aux collines qui dominent le lac et les Alpes.

Les volets rouges de la grande demeure blanche, de l'autre côté de la cour, sont tous fermés. Le bâtiment massif est inhabité et on n'y accède plus depuis plusieurs années. Côté lac, un petit balcon donne sur un pré. On imagine très bien le vieux monsieur, assis à son bureau, dessiner une chaise (il avait étudié l'architecture à Florence avant de partir pour un voyage initiatique en Chine, en Inde et en Amérique du Sud) et concevoir un pedigree sur la même feuille, tandis que par la fenêtre de son petit balcon les pursang qu'il observait quelques instants auparavant volent la vedette au lac Majeur, derrière, en contrebas. À gauche, un petit barn en pierre séchée rappelle la disposition des écuries de Bolgheri. Ces pierres granitiques sont issues de la tourbe qui servait à enrichir le sol des prés. Tesio, architecte au besoin, avait conçu ces barns de telle façon qu'ils fussent convenablement ventilés, frais en été et chauds l'hiver tout compte fait, rien ne change chez les hommes depuis l'âge de pierre. De l'extérieur, c'est une longère de plain-pied dont les fenêtres donnent cependant sur des allées de trois boxes séparées par un passage intérieur. Malgré la canicule, on s'y sent très bien. Sur la façade de chaque bâtiment, d'un bout à l'autre du haras, on peut lire une phrase en latin décorée d'une croix de Saint-André rouge (Nomini meo adscribatur victoria). C'est la devise de Tesio, que l'on peut traduire ainsi : " Mon nom signifie victoire ".

Le maréchal Tesio

Devant la maison, ces mêmes mots décorent un portrait de saint André, le protecteur de la propriété. Autour de la porte d'entrée, deux obus offerts par le régiment de cavalerie avec lequel Tesio combattit pendant la Première Guerre mondiale. Un premier lui est dédié, le second est destiné à son épouse, Lydia. C'est un juste souvenir d'une alliance entre l'Italie et les Alliés qui a tendance, depuis la Seconde Guerre mondiale, à passer un peu à la trappe. Pendant la Grande Guerre, l'Italie était en effet notre alliée (comme le Japon, d'ailleurs) et a beaucoup souffert du conflit dans les Alpes, face aux Autrichiens. Il faut voir le remarquable documentaire Apocalypse consacré à ce conflit : menés par des dingues, comme à peu près toutes les troupes de 1914-1918, les soldats italiens ont été sacrifiés sur l'autel d'egos démesurés, sans contrôle, pour voir finalement leur pays ignoré par les Alliés lorsque la paix a été signée. Bref, de retour à Dormello, Tesio deviendra le maréchal d'une armée de chevaux qui fit trembler le monde. Guido Reni remporta le premier de ses

vingt-deux derbies italiens en 1911, et trois autres suivirent avant l'entrée de l'Italie dans la Triple Entente. Un règne de quarante ans commençait...

François boutin : " si seulement j'avais ces installations en France... "

Franco Raimondi a raconté aux lecteurs de Jour de Galop ce qu'étaient Nearco et Ribot. Inutile de revenir là-dessus aujourd'hui. L'héritage de ces deux créations de Tesio, avec le concours logistique indispensable du marquis Mario Incisa della Rocchetta, qui assura la pérennité au sommet de la razza Dormello-Olgiata après la mort de son maréchal, est à l'origine de tout ce qui fait le pur-sang d'aujourd'hui. Sans eux, pas de Bold Ruler, pas de Nasrullah et pas de Northern Dancer. Rayer ces seuls noms d'un catalogue de vente aujourd'hui, c'est le jeter aux orties. Jusqu'au Japon et en Australie : le champion Kingston Town, par exemple, descend d'une lignée créée à Dormello. Le pur-sang doit beaucoup à l'Italie, et à la Razza Dormello-Olgiata en particulier.

Aujourd'hui, Dormello abrite encore les poulinières et leurs foals jusqu'à l'été, plus clément qu'en Toscane. Tesio organisait déjà une transhumance entre ses écuries de course à Milan et Olgiata, près de Rome, pour ses chevaux à l'entraînement, pour éviter les fortes chaleurs. Sir Ivor, entraîné par Vincent O'Brien, a suivi le même chemin dans les années 1960, lorsqu'il hiverna à Pise pour ensuite faire siens les 2.000 Guinées et le Derby 1968, vingt-cinq ans avant Godolphin, qui poussa le principe au-delà de ces limites. De retour du sevrage, les poulains retournent à Bolgheri pour y être débourrés, puis entraînés, s'ils ne partent pas pour la France. Bolgheri, en Toscane, est un site remarquable. Autour des écuries (cinquante boxes), bâties sur le même modèle que celles de Dormello et des trois cents hectares d'herbage, on trouve notamment, de part et d'autre des cinq kilomètres bordés de cyprès qui mènent à la splendide Bolgheri, une ligne droite en herbe de mille huit cents mètres, une piste ronde de deux mille mètres, avec arrosage à faire pâlir la plupart des champs de courses de galop français, et une piste en sable de mille mètres. François Boutin, entraîneur du dernier vainqueur de Derby italien de la Razza Dormello-Olgiata (Garrido, en 1980), aurait confié, en visitant l'endroit : " Si seulement j'avais ça en France... " Il y a aussi cent hectares de vignes plantées dans les années 1940 par le marquis Mario Incisa della Rochetta, fortune piémontaise à l'origine, et qui donnent aujourd'hui leurs lettres de noblesse aux vins de Toscane : une bouteille de Sassicaia, le meilleur des vins de la Tenuta San Guido, s'échange aux environs de 200 € sur le Net... À quelques kilomètres, dans un haras devenu vigne à son tour, naquit le champion trotteur Varenne. Si vous passez par là, une halte s'impose.

Quand le père de Ribot déchiquetait sa chèvre de compagnie

À Dormello, quelques étalons sont aussi chez eux. Ils occupent les boxes qui abritèrent des phénomènes avant eux, comme le box au nom de Tenerani (père de Ribot), où Ribot lui-même fut également brièvement stationné avant son départ pour les États-Unis. Tenerani était un cheval très méchant. On avait tenté de le calmer avec une chèvre, mais il expédia l'infortuné caprin par la porte, après l'avoir massacré. On finit par pendre un filet au centre du box, sur lequel il se calmait les nerfs sans faire couler de sang. Ribot n'était pas un cadeau non plus. On dit que son comportement difficile dissuada les compagnies d'assurance de lui faire reprendre l'avion des États-Unis pour l'Europe lorsque vint à échéance le premier contrat de location... Dès sa jeunesse à Dormello, ce poulain venu de Grande-Bretagne, où il était né, s'était fait remarquer. Tesio, âgé de 84 ans, n'aimait pas le yearling. Ribot était si laid que Tesio avait demandé à ce qu'il fût emmené dans les prés les plus lointains, au-delà des collines. Il avait une grosse tête, commune, et de mauvais aplombs. Il était étroit. Lorsqu'il a fallu le séparer de son compagnon de pré pour le débourrage, Ribot s'est échappé et est allé le retrouver en traversant la voie de chemin de fer. On l'a ramené et il s'est à nouveau enfui pour retrouver son pré habituel. Finalement, on les a ramenés tous les deux. Son ami s'appelait Magistris. Il devint lui aussi un cheval "de Groupe" après la mort de Tesio.

Tesio vendait facilement les étalons qu'il façonnait

Ce n'était certainement pas un homme facile. Il prenait des risques à une époque où "le marché" n'existait pas. Orphelin à l'âge de 6 ans, il a mis toute sa fortune, puis celle de sa femme, au service de sa quête du pur-sang parfait. Lorsque le marquis Incisa l'a rejoint, en 1932, il a pu s'y consacrer pratiquement sans souci d'argent. D'autres ont essayé, comme le Cheikh Mohammed Al Maktoum, de suivre l'exemple d'Incisa, mais ils n'ont pas toujours eu la chance d'avoir un Tesio sous la main. Sangster, O'Brien et Magnier s'y sont mis à trois pour atteindre des résultats similaires. Notons au passage que Federico Tesio n'a pas de très grande course à son nom. C'est une faute. Tesio, lui, vendait facilement les étalons qu'il façonnait, pour éviter de s'enfermer dans un courant de sang. Il achetait sa liberté de choisir les lignées qui l'intéressaient, en Europe comme en Italie. Aujourd'hui, une création et une gestion pareille, qui plus est en Italie, semblent impossibles. Il n'y a plus de place pour ce type d'hommes. Nous vivons dans l'hyperspécialisation et Federico Tesio semble aussi lointain, aussi antique qu'un Platon, qu'un Archimède ou, plus près de nous, qu'un Leonardo. Les vérités qu'ils ont émises sont pourtant encore d'actualité. Ce n'est pas rien.

L'Italie reste un trésor pour l'élevage mondial

C'est là, justement, que les gens comme Tesio font la différence. C'est là, justement, que l'Italie demeure un trésor pour l'élevage mondial du pur-sang et que les mesquins calculs de livres minent un monument à l'humanité aussi sûrement que des dynamiteurs de l'État islamique. Alors oui, l'Italie n'est plus sur la voie du progrès. Ses courses sont mal payées quand elles le sont totalement, ses institutions sont désorganisées, son financement menacé, ses haras de plus en plus déserts, ses ventes boudées et ses hommes de cheval condamnés à l'émigration. Du coup, on dégrade ses Classiques en exhibant des livres de comptes.  On a organisé un Grexit du galop italien qui ne prend pas en compte l'héritage d'une grande nation et la passion qui continue d'animer ses enfants les plus fortunés. En effet, malgré tout, les hommes de cheval italiens font preuve d'une admirable résilience. La victoire de Moi Meme (Teofilo et Di Moi Oui) pour l'écurie de Franca Vittadini, il y a quelques jours dans le Prix de Liancourt (L), en est un nouveau témoignage. Dans la tourmente, l'Italie continue d'investir à fonds perdu, par amour des courses et du pur-sang. Dans de pareilles circonstances, les Français auraient jeté l'éponge. Imagine-t-on une seule seconde des éleveurs et des propriétaires français investir en Grande-Bretagne si la France devait plier un jour ?

Si Dormello et Bolgheri somnolent, ils demeurent les témoins vivants d'un génie italien dont le galop mondial ne peut se passer. Dégrader comme on le fait le programme classique transalpin, c'est couper les ailes de ce génie. Pays fondateur, l'Italie doit être au contraire encouragée par ses alliés à retrouver sa place dans le concert des grandes nations du turf. Si, un jour, notre Poule d'Essai devait à son tour servir de cible aux diktats d'un pattern committee dont j'ai parfois l'impression qu'il est acquis à la cause du seul marché, il serait un peu tard pour se rappeler le sort du Derby italien, devenu Groupe 2 il y a six ans.