Bartabas, côté scène et côté coulisses

Autres informations / 11.11.2015

Bartabas, côté scène et côté coulisses

BARTABAS, CÔTÉ

SCÈNE ET CÔTÉ COULISSES

Par Dominique

Léger

 

Les couleurs de

l'écurie Zingaro sont, entre autres, ces temps-ci, défendues par une jument

appelée Bénie des Dieux... Voilà un nom joliment prétexte pour introduire la

double actualité du théâtre équestre Zingaro et de Bartabas.

Vendredi 23

octobre s'est tenue à l'habituel fort d'Aubervilliers la première parisienne de

son nouveau spectacle, intitulé... On achève bien les anges, sous-titré

"élégies" – poèmes lyriques par lesquels l'homme exprime sa

mélancolie, un sentiment familier de Bartabas qu'il a décliné les saisons

précédentes (treize créations en trente ans) sous des égides spirituelles

variées, cette fois dans le ciel des religions monothéistes.

Fidèle, si ce

n'est zélote, du génial homme de spectacle équestre, j'ai pris l'habitude

d'assister à la toute première présentation de chaque création, histoire de ne

pas en perdre une miette, voire de me laisser la possibilité d'y retourner.

Vous lirez donc ici mon enthousiasme à retrouver la manière inimitable du

maître de mettre en scène hommes et chevaux, enchaînant figures de haute école

(Bartabas lui-même avec notamment son cheval Le Caravage – nous en

reparlerons), cascades et voltige (les anges s'en donnent à cœur joie !),

improvisations d'une troupe de chevaux (et de dindons...) en liberté,

intermèdes espiègles mettant en scène des équidés de toute espèce et de toute

taille (dont deux magnifiques mules blanches aux deux extrémités de la toise et

un poney qui vole)..., le tout enlevé au rythme d'une fanfare de

musiciens-bouchers-confiseurs qui suspendent leurs clowneries le temps

d'apprécier une bande-son où alternent, entre autres, les accents abrasifs du

chanteur américain Tom Waits et les envolées célestes d'orgues selon Bach.

 

En hommage au Caravage…

Le Caravage est

l'un des chevaux fétiches de Zingaro et le film éponyme sorti le 28 octobre

resserre le cadre sur ses relations avec Bartabas ; c'est un

anglo-hispano-arabe de robe isabelle, impressionnant de tonicité. Alain

Cavalier (ça ne s'invente pas) est un cinéaste reconnu qui, carrière accomplie,

retourne à un cinéma artisan : équipé d'une caméra légère, l'envie lui est

venue de filmer sans apprêts la vie quotidienne du cheval et ses séances

d'entraînement sous la selle de Bartabas ; il en résulte un montage d'une heure

dix sans intrigue ni scénario, qui saisit le cheval avant, pendant et après le

travail dans un manège ou sur une carrière du site d'Aubervilliers. Rien

n'échappe à la caméra, des longues heures au box, du pansage et des soins

ordinaires, des interventions vétérinaires pour soigner une fourmilière, des

passages ratés qu'il faut reprendre, des figures réussies qui appellent des

caresses, de la détente après l'effort... La bande-son, avare de mots saisis

entre le maître et les grooms de l'écurie, est riche de tous les bruits qui

accompagnent le cheval au repos et en action (sans oublier le glougloutement

des ci-devant gallinacés) ; quelques notes de musique accompagnent les

passages emblématiques ; de rares flash-back rappellent des séquences fortissimo

de spectacles antérieurs. Jamais, à ma connaissance, une expression artistique

a saisi avec une telle acuité l'intimité de la connivence homme-cheval, nous la

restituant en toute simplicité avec une intelligence, une précision, une

sensualité qui bouleversera tous les amoureux du cheval.

 

Un homme de cheval, un "trésor

vivant"

Béni des dieux est une juste formulation pour désigner le

grand artiste parmi les hommes, ce spectacle et ce film prouvent une fois de

plus que Bartabas mérite cette élection, artiste total, créateur de beauté et

ouvreur d'horizons. Vous préféreriez une désignation plus laïque ? Alors,

disons à la manière des Japonais (qui le connaissent et l'apprécient) que notre

homme est digne d'être élevé au rang de "trésor vivant" !