Raimondissimo !  la révolution de l’étalonnage international

Autres informations / 19.02.2016

Raimondissimo ! la révolution de l’étalonnage international

RAIMONDISSIMO !

LA RÉVOLUTION DE L’ÉTALONNAGE INTERNATIONAL

Italien et citoyen du monde, Franco Raimondi est l’un des plus célèbres journalistes hippiques en activité. Grand voyageur et curieux de tout, il offre à plusieurs gazettes de renom international ses connaissances encyclopédiques et ses analyses décalées. Il vous donne rendez-vous chaque semaine dans Jour de Galop.

 Photo 1 : American Pharoah est au cœur d’un dispositif commercial agressif

La saison de monte 2016 a démarré. Coolmore America a surpris la concurrence la semaine dernière en lançant une offre spéciale : deux saillies d’American Pharoah (Pioneerof the Nile) pour le prix d’une. Or, le lauréat de la Triple couronne est la nouveauté la plus attendue du parc étalon américain, où il officie pour 200.000 dollars. Au mois de décembre, environ deux cents poulinières étaient inscrites dans le carnet de bal du champion d’Ahmed Zayat, alors que son premier book devrait être limité à cent cinquante juments. Parmi les prétendantes, on trouve, entre autres, la championne Rags to Riches (A. P. Indy), Take Charge Lady (Dehere), Judy the Beauty (Ghostzapper), Awesome Maria (Maria’s Mon), ainsi que la mère de l’excellente Songbird (Medaglia d’Oro), celle d’Uncle Mo (Indian Charlie), le champion des étalons de première génération, et celle de I’ll Have Another (Flower Alley), un lauréat du Kentucky Derby (Gr1).

Un engouement sans précédent

Charlie O’Connor, le directeur commercial de Coolmore America, s’est exprimé en décembre dans Thoroughbred Racing Commentary : « Nous n’avons jamais connu un tel engouement. Tous nos plus grands clients et les meilleurs éleveurs vont envoyer la crème des poulinières à American Pharoah. Notre problème se situe donc au niveau de la sélection des mères, car nous voulons lui donner toutes les chances de devenir un grand étalon. » Deux mois plus tard, l’arrivée de l’offre spéciale "deux pour le prix d’une" a surpris. Que s’est-il passé ? L’hypothèse la plus probable serait que la liste des juments inscrites n’était pas exactement du niveau escompté. Mais de là à offrir une deuxième saillie aux éleveurs, il y a un cap à franchir. La seconde poulinière doit cependant être de niveau Groupe. Il s’agit d’une stratégie commerciale très agressive, mais aussi d’une garantie pour les investisseurs. Quand un éleveur commercial mise 200.000 dollars sur une saillie, avec une poulinière de premier plan, il ne veut pas que le marché soit inondé de produits issus de mères de qualité moindre, qui pourraient lui faire concurrence, voire même faire baisser la "cote" de l’étalon.

 

Un énième coup de génie de l’équipe de Coolmore

La décision de Coolmore a fait le bonheur de certains éleveurs qui ont acheté une poulinière supplémentaire, comme les Japonais de Shimokobe Farm. À l’inverse, les haras où stationnent les huit étalons américains officiant entre 95.000 et 125.000 dollars ont beaucoup moins apprécié… On peut les comprendre, mais le marché des saillies n’est pas un jeu philanthropique… Coolmore America propose douze étalons, mais aucun n’est situé dans la fourchette entre 95.000 et 125.000 dollars. Il n’y a donc pas de concurrence interne. Avec cette offre sur American Pharoah, Coolmore abat une carte qui lui permet de jouer sur deux tableaux, d’une part celui des Tapit et War Front – qui saillissent 300.000 et 200.000 dollars –, et d’autre part celui des étalons affichés entre 100.000 et 150.000 dollars.

Photo 2 : Tapit, un étalon leader aux États-Unis

Les offres spéciales ne sont pas une invention moderne

Une publicité de la Razza del Soldo proposait en 1936 la saillie de Crapom (Cranach), le gagnant de l’édition 1933 du Prix de l’Arc de Triomphe, et de son dauphin Pilade (Captain Cuttle), pour sept milles lires, avec une remise à cinq milles lires pour la deuxième. Si un éleveur voulait une saillie de chaque étalon, il ne payait que huit mille lires l’ensemble, c’est à dire quatre mille l’unité. C’était presque la même offre que celle de Coolmore en 2016… avec huit décennies d’avance ! Il y avait cependant une différence de taille : le débutant Pilade aurait, selon l’annonce, sailli un maximum de vingt-cinq juments.

Toujours en Italie, le professeur Giovanni Lorenzini disposait de quatre étalons dans son haras de Vimercate, à une dizaine de kilomètres de l’Hôtel de Ville de Milan. En plus d’une remise, il offrait le remboursement du prix de saillie pour les juments vides. Si un éleveur envoyait au moins cinq juments aux "étalons Lorenzini", ces dernières avaient droit à une écurie et à un paddock privatisés !

Photo 3 : Linamix, le sire de Jean-Luc Lagardère

Avoir son propre étalon, un pari risqué

En ce temps-là, un étalon n’était pas qu’une simple source de revenus… mais avant tout le pilier d’un haras. Un grand éleveur avait ses poulinières et son étalon. Cette idée fut reprise par Jean-Luc Lagardère avec Linamix (Mendez), et ensuite par d’autres, comme Guy Pariente avec Kendargent (Kendor). Federico Tesio, lui, n’a jamais voulu garder un étalon. À ce sujet il a écrit : « Il faut toujours chercher le meilleur. Se lier à un étalon, pour une raison sentimentale, économique ou par facilité, peut tuer un élevage. » Les premiers sires stationnés chez le mythique éleveur italien furent Niccolò dell’Arca – le demi-frère de Nearco par Coronach – et Bellini (Cavaliere d’Arpino), en 1942, quand la guerre empêchait les transports de poulinières.

Le Mago di Dormello avait déjà compris que valoriser un cheval pour le vendre comme étalon était la seule façon de rentabiliser un grand haras, encore plus à son époque. Le super crack Nearco (Pharos) fut ainsi vendu sans regrets pour 60.000 livres après sa victoire dans le Grand Prix de Paris. Cela avait déjà été le cas douze mois auparavant avec Donatello II (Blenheim II), pour 37.500 livres. Les grands gagnants dotés de profils moins attractifs à l’international étaient placés en Italie, souvent pour le compte d’un syndicat, ou chez de petits éleveurs. Si Tesio les jugeait "bidons" il n’hésitait pas à les vendre à ses concurrents ! Pour l’anecdote, on notera que ce grand éleveur n’a envoyé qu’une seule poulinière à son élève Nearco. C’est Donatella (Mahmoud), une demi-sœur de Donatello, qui fit le voyage jusqu’à l’Angleterre en 1952. Le produit de ce croisement, nommé Dormello, fut vendu sur place avec sa mère, avant la mort de Tesio.

Photo 4 : Auréole, tête de liste en 1960 en Angleterre

Quand les Américains inventent l’étalonnage moderne

À l’aube des années 1950, l’élevage était encore une question d’amateurisme, même si Tattersalls, et donc le marché du pur-sang, a deux cent cinquante ans d’existence. La British Bloodstock Revue de 1960 est une source d’information intéressante en ce qui concerne le parc étalon de l’époque dans les îles britanniques. Cette publication nous a permis de retrouver l’année où Auréole (Hyperion), alors tête de liste des pères de gagnants, était annoncé complet pour les saisons 1961, 1962 et 1963, dans une demi-page de publicité. Et il n’était pas un cas unique. De page en page, on se rend compte que quasiment 80 % des étalons présentés dans ce guide étaient complets. C’était tout à fait logique, à une époque où les books étaient limités à une grosse quarantaine de juments…

La "révolution industrielle" est arrivée dans les années 1970 aux États-Unis, et un peu plus tard en Europe. Nijinsky (Northern Dancer) fut syndiqué en trente-deux parts et Charles Engelhard, son propriétaire, en garda dix. La valorisation de l’étalon, à 5,44 millions de dollars, fut un record. Trois ans plus tard, Secretariat (Bold Ruler) était évalué à six millions de dollars et fut vendu avant la saison qui l’a vu triompher dans la Triple couronne. Avec un peu de patience, son propriétaire, Penny Chenery, aurait empoché trois fois plus. Le "deal" autour de Spectacular Bid (Bold Bidder) en atteste. En effet, en 1980, ce dernier fut vendu sur la base de 22 millions de dollars. En 1981, Storm Bird (Northern Dancer) fit grimper le record à 30 millions de dollars, avant d’être détrôné un an plus tard par Conquistador Cielo (Mr Prospector), à 36 millions.

Photo 5 : Mill Reef, un crack devenu un grand étalon

La syndication de Mill Reef

L’Europe était encore à cette époque calme comme un petit village. Les syndications de Secretariat et de Mill Reef (Never Bend), son aîné de deux ans, furent bouclées presque au même moment. Paul Mellon, le propriétaire de Mill Reef, avait refusé des offres américaines et gardé l’option de placer son étalon à Rokeby Farm, son haras en Virginie. Mais laisser un tel cheval en Europe était un acte symbolique. Paul Mellon décida donc de stationner Mill Reef au National Stud, en donnant à la British Bloodstock Agency, la charge d’organiser la syndication. Le cahier des charges imposait le fait que les éleveurs de France, d’Irlande et d’Italie puissent accéder à des parts. Vingt parts de Mill Reef – c’est-à-dire la moitié du cheval – furent vendues au tarif de 50.000 livres. Le futur étalon était donc valorisé à 2 millions de livres, soit près de 4,6 millions de dollars de l’époque. Parmi les porteurs de parts, on trouvait alors Son Altesse l’Aga Khan, le baron Guy de Rothschild, le comte Roland de Chambure, Alec Head, la comtesse Batthyány, madame Dupré et aussi la Razza Dormello Olgiata.

Photo 6 : Grundy avant son entrée au haras

Une transaction peut changer la carrière d’un champion

Le marché du vieux continent était encore calme à l’époque. Un autre exemple fut celui de Grundy (Great Nephew), un champion en piste – lauréat des Dewhurst Stakes (Gr1) à 2ans, en 1974, avant de remporter les 2.000 Guinées en Irlande et le Derby. Carlo Vittadini, son propriétaire, avait vendu 75 % du poulain au National Stud, sur la base d’un million de livres, après sa victoire à Epsom. À cette époque, vendre un cheval au National Stud était une véritable fierté, de l’ordre d’une victoire dans une épreuve classique.

Dans le contrat, il était prévu que Grundy ne coure que quatre fois après Epsom, sans poser un pied sur le continent. Cela excluait automatiquement une participation au Prix de l’Arc de Triomphe. Peter Walwyn avait donc pris l’option d’envoyer le cheval au Curragh, pour une promenade dans le Derby irlandais, avant l’épreuve qui s’annonçait comme la course du siècle. Ce combat, les King George VI and Queen Elizabeth Stakes, Grundy l’a remporté à la lutte face à Bustino (Busted). Le cheval fut ensuite dirigé vers le Benson & Hedges Gold Cup – les Juddmonte International Stakes – et les Champion Stakes (Grs1). La course d’Ascot avait laissé des traces et le cheval n’était plus le même. Il était "cuit" et il n’était plus question de se présenter dans les Champion Stakes. Grundy a servi huit saisons au National Stud avant d’être vendu pour 1,6 millions de livres au Japon. Nous lui avons accordé un peu de place dans cet article pour démontrer que même en 1975, une transaction pouvait changer la carrière d’un champion. On peut se demander si, sans la clause "quatre courses et pas de sortie sur le continent", Peter Walwyn aurait suivi le même programme ou s’il aurait tenté une traversée vers la France. Après lui, on a vu beaucoup de chevaux raccourcis ou rallongés à la recherche d’un petit coup de pouce commercial. Les exemples ne manquent pas. Engager Galileo (Sadler’s Wells) sur le dirt de Belmont pour le Breeders’ Cup Classic fut une vraie folie. Mais cela n’a pas empêché Galileo de devenir Galileo…

Photo 7 : Habitat, un des leaders du parc étalon des années 1970

L’explosion du book des étalons les plus demandés

En 1978, aux ventes de yearlings en Angleterre et en Irlande, plus de 430 étalons différents étaient représentés, alors qu’ils n’étaient plus que 316 en 2015. Il y a trente-huit ans, les étalons les plus populaires étaient Busted (Crepello) et Northfields (Northern Dancer), avec quarante-cinq naissances, suivis par Habitat (Sir Gaylord) qui comptait quarante-quatre poulains cette année-là. Sur le ring, ils furent respectivement représentés par treize, trente et un, et vingt yearlings. À cette époque, la publicité avait déjà progressé. On ne se contentait plus de simplement énumérer les victoires, les gains et les meilleurs produits. Sans arriver jusqu’aux jeux de mots et aux titres humoristiques, on voyait apparaître des statistiques et des détails supplémentaires. L’ensemble était sobre, dans un marché encore restreint. Un éleveur des années 1970, exilé sur la Lune pendant quelques décennies, aurait du mal à reconnaître le monde de l’élevage pour son retour sur terre en 2016. Désormais, un étalon peut saillir plus de deux cents poulinières, et si son book n’arrive pas à cent mères, on parle déjà de déception. Et encore, c’est sans compter le marché de l’obstacle – un vrai business qui n’était pas très considéré par le passé –, où on repère soixante-huit étalons ayant sailli plus de cent poulinières en Angleterre et en Irlande en 2015. Parmi eux, on trouve de parfaits inconnus et des espoirs pour toutes les bourses. Si notre calculatrice n’est pas tombée en panne, ces soixante-huit étalons ont sailli 9.812 poulinières en 2015. Il est intéressant de noter que dix-huit d’entre eux en étaient à leur première saison de monte, et sept ont pour la première fois franchi la barre des cent fiancées.

Photo 7 : Rajsaman a été le sire le plus actif en France en 2015, avec plus de 200 saillies

Le club des "plus de cent"

En France, Rajsaman (Linamix) fut le plus demandé des reproducteurs en 2015. Quinze autres étalons orientés plat ont couvert plus de cent poulinières. Cela représente 2.312 saillies. Comme en Angleterre, un vent nouveau semble souffler sur l’élevage, avec deux étalons en première saison et quatre n’ayant pas encore eu un partant dans le club des "plus de cent". Le Havre (Noverre) paraît presque un vétéran dans cette ode au jeunisme, alors qu’il ne compte que trois générations en piste, tout comme Siyouni (Pivotal), dont les plus vieux produits sont âgés de 4ans.

L’étude des chiffres au niveau européen permet d’obtenir un résultat un peu déroutant. En 2015, 12.000 des 20.000 poulinières du vieux continent sont allées à la saillie d’un étalon du club des "plus de cent". Dans un contexte de concurrence féroce, les acteurs poussent sans cesse leurs étalons sur le devant de la scène. Il faut toujours avoir une nouveauté à proposer, mais aussi les moyens pour se positionner sur le marché.

Gerhard Kruger, un grand du trot, disait : « C’est le propriétaire du taureau qui fait la loi. » Mais si le propriétaire du taureau devient un dictateur, alors toute l’industrie s’écroule. En 2008 et en 2009, la crise mondiale a frappé fort. L’élevage avait trouvé son salut dans un effort commun. En Amérique, où cet esprit de corps est fort, les haras et nos confrères du TDN étaient arrivés à proposer de fortes remises (jusqu’à moins 50 %) pour les saillies achetées et payées le jour de l’offre. 

Photo 8 : Hunter’s Light, un des étalons du nouveau club de Darley

Trouver une place pour chaque étalon

Darley a lancé cette année un club qui concerne quatre de ses dix étalons en première saison européenne. Les chevaux choisis sont Outstrip (Exceed and Excel) en Angleterre, French Navy (Shamardal) et Fullbright (Exceed and Excel) en Irlande et Hunter’s Light (Dubawi) en France. L’éleveur peut accéder à trois saillies en trois années consécutives, en payant le prix d’une seule. Le bonus, pour celui qui utilise les trois saillies, est un breeding right valable jusqu’à la fin de la carrière de l’étalon. Dans un marché très sélectif, c’est une forme de partenariat entre un haras qui a beaucoup de bons chevaux – qu’il faut réussir à placer – et les petits éleveurs. Du côté de Darley, l’avantage est de garder dans son giron des étalons qui pourraient un jour devenir de bons reproducteurs – plutôt que de les brader –, et sans devoir les tester avec les poulinières maison. Pour les petits éleveurs, la formule est économique – 4.000 euros pour trois saillies, c’est un cadeau – et tous ont l’espoir de tomber sur le nouveau Mr Prospector (Raise a Native).

Cet article démarrait avec l’offre "deux pour le prix d’une" sur les saillies d’American Pharoah et la proposition de la Razza del Soldo en 1936, avec Pilade et Crapom. Le prix demandé pour deux saillies d’un gagnant du Prix de l’Arc de Triomphe des années 1930 était l’équivalent de 10.000 euros et il fallait trouver une vingtaine de poulinières pour remplir son book. L’offre "American Pharoah" coute 200.000 dollars pour un book limité à cent cinquante juments ! Le passe-temps pour amateurs s’est transformé en véritable business. L’élevage moderne est beaucoup plus amusant et compétitif, mais il ne faudrait pas oublier la règle numéro un du métier : l’objectif est de faire naître des chevaux de classe, capables de gagner les grandes courses.