Raimondissimo !  le duel le plus long de l’histoire des courses

Autres informations / 18.03.2016

Raimondissimo ! le duel le plus long de l’histoire des courses

RAIMONDISSIMO !

LE DUEL LE PLUS LONG DE L’HISTOIRE DES COURSES

Italien et citoyen du monde, Franco Raimondi est l’un des plus célèbres journalistes hippiques en activité. Grand voyageur et curieux de tout, il offre à plusieurs gazettes de renom international ses connaissances encyclopédiques et ses analyses décalées. Il vous donne rendez-vous chaque semaine dans Jour de Galop.

 « J’ai rencontré Sugar tellement de fois que j’aurais dû devenir diabétique », disait Jake La Motta à propos de sa grande rivalité avec Ray Robinson. La confrontation entre les deux boxeurs a enflammé l’Amérique pendant neuf années. Sur six matchs, cinq ont été remportés par Sugar Ray Robinson. En Italie le cyclisme a connu son heure de gloire à l’époque de Gino Bartali et de Fausto Coppi, qui ont couru l’un contre l’autre pendant quinze ans, après avoir été coéquipiers quand le Campionissimo était à ses débuts. La Motta et Robinson étaient le jour et la nuit. L’Italien sortait des bagarres de rue du Bronx et le danseur noir frappait en vitesse. Bartali et Coppi avaient même divisés l’Italie en deux. Le vieux Ginettaccio était devenu le symbole de la démocratie chrétienne alors que Fausto avait ses supporters à gauche. La Motta et Robinson, Bartali et Coppi ont vécu côte à côte. Ils se sont partagé la gloire et la popularité. Mais notre histoire de la semaine est quant à elle bien plus originale.

Photo 1 : Jorge Ricardo sur Don Inc, vainqueur du Longines Gran Premio Latinoamericano 2016

Un titre platonique

Un film sur la rivalité entre le Canadien Russel Baze et le Brésilien Jorge Ricardo mériterait d’être mis en image par un grand réalisateur. Ces deux pilotes ont longtemps lutté pour le titre – platonique ! – du jockey comptant le plus de victoires au monde. Les deux jockeys ne se sont rencontrés que deux fois. La première en août 2008, quand ils ont participé au Shergar Cup, dans la même équipe, avec deux deuxièmes places en cinq montes pour le Canadien et cinq "zéros" pour le Brésilien. Ils se sont retrouvés en septembre 2014 sur l’hippodrome de Porto Alegre, au Brésil, pour un mano a mano en cinq courses. Ce fut une riche idée pour ce petit hippodrome, qui avait donné 5.000 dollars à chacun d’entre eux. Même si ce titre ne rapporte pas d’argent, il est devenu une raison de vivre et de continuer dans la profession, alors que Russell Baze fêtera le 7 août ses 58 ans et Jorge Ricardo arrivera à 55 le 30 septembre.

Photo 2 : Jorge Ricardo et Russel Baze

La retraite du pirate

L’histoire a commencé en avril 2003, quand Laffit Pincay a annoncé sa retraite. Il était devenu recordman mondial le 10 décembre 1999, en dépassant les 8.834 victoires de Bill Shoemaker. Le pirate panaméen avait 56 ans et il montait encore très bien. Mais les docteurs lui avaient demandé d’arrêter suite à de gros problèmes au dos. Une chute en plus l’aurait condamné au fauteuil roulant. Pincay a laissé à ses deux poursuivants un record à battre : 9.530 victoires. Le Canadien et le Brésilien se sont alors lancés à la poursuite de cet incroyable défi. Ricardo avait un petit avantage de 200 victoires, mais au Brésil, sa tache était très difficile. Baze, quant à lui, est le patron des courses à San Francisco et dans le nord de Californie, où les épreuves sont de petit niveau mais beaucoup plus faciles à gagner, avec des lots plutôt maigrelets.

Pour arriver à ce record "battable", les deux jockeys devaient gagner rien de moins que 1.000 courses. Russel Baze était alors âgé de 45 ans, soit l’âge auquel un jockey commence sérieusement à penser à la retraite. Ricardo se sentait comme un jeune garçon de 42 ans et pour lui, les trois années de différence se présentaient comme un avantage. Mais c’était sans compter la rage de vaincre de son adversaire !

Deux combattants qui ignorent réciproquement leur existence

Russel Baze, a remporté 410 courses en 2003, 321 en 2004 et 375 en 2005. Le 30 novembre 2006 à Bay Meadows – un hippodrome qui a disparu deux ans plus tard –, il a finalement pris le meilleur sur Pincay : 9.531 victoires. Il avait 48 ans et surtout un rival dont il ne connaissait même pas l’existence… jusqu’à quelques semaines avant le record !

Ricardinho, après 26 Cravaches d’or consécutives au Brésil, avait décidé en 2006 de poser ses bagages en Argentine, où les allocations sont beaucoup plus élevées. Il avait décroché un contrat de première monte pour le Stud Rubio B de Ricardo Benedicto. Ce nouveau contrat a probablement, dans un premier temps, coûté à Ricardinho la possibilité de dépasser Pincay. La loi du travail en Argentine impose en effet aux jockeys de ne monter, pendant les six premiers mois, que les chevaux de leur patron. C’est pour cela que Ricardinho est arrivé à 9.531 succès avec presque quatre semaines de retard sur Baze, qui, à ce moment, le 26 décembre 2006, avait pris une avance de 18 victoires.

Photo 3 : Jorge Ricardo et Russel Baze

Le Brésilien prend l’avantage

Le véritable duel ne faisait que commencer. Le 5 février 2007, Ricardinho prenait pour la première fois la tête avec 9.591 victoires, suite à une semaine de repos de Baze pour cause de chute. Les duelistes n’avaient pas encore eu l’occasion de se rencontrer à l’époque. Russel Baze continuait à amasser les victoires à San Francisco (398 en 2007), alors que la décision de s’implanter en Argentine prise par Ricardinho se révélait payante. En 2007, le Brésilien a établi le record des victoires annuelles (450) et le 9 janvier 2008, il a été le premier à franchir le cap des 10.000 victoires, avec trois semaines d’avance sur Baze. La cause paraissait entendue : Ricardinho avait gagné 450 courses, 52 de plus que son adversaire, en 2007, et en 2008 il avait encore amélioré son record avec 465 victoires alors que Baze s’était… arrêté à 403.

Le mauvais choix de Ricardinho

Le Brésilien avait décidé de poser ses bagages en Argentine car le pays lui offrait beaucoup de possibilités. Les trois hippodromes de la région de Buenos Aires sont en activité 361 jours par an, avec des réunions qui comptent 15 courses et parfois même plus. L’équation est assez simple sur le papier : plus de courses, pour plus de montes et plus de victoires. Dans les faits, les choses sont moins évidentes. En Argentine, les lots sont fournis et le niveau de compétition est très relevé. Un jockey doit se rendre a l’hippodrome à 13 h 30 pour monter la première à 14 h 30, et rester sur place jusqu’à la seizième qui part à 20 h 45. Dimanche dernier, de retour après son voyage triomphal à La Gavea, où il a remporté le Longines Gran Premio LatinoAmericano avec Don Inc, Ricardinho a gagné la première et la quatorzième…

Baze, le roi de la Californie du nord

Russel Baze a fait du circuit de la Californie du nord son jardin, et son règne dure depuis 35 années. Il ne reste qu’un seul hippodrome à San Francisco depuis 2008, avec quatre réunions par semaine, alors qu’en juillet et en août, il y a le circuit des petits hippodromes estivaux. Théoriquement, Baze a moins de courses à sa disposition et, donc, moins chances de gagner. Mais dans les faits, la situation est tout autre. Les courses se jouent en petit comité, de six à huit partants, et le niveau de compétition est médiocre. Il y a longtemps, un bon agent de jockeys utilisait le circuit de la Californie du nord pout étoffer le palmarès d’un jeune pilote de talent, avant de le lancer à Santa Anita et à Del Mar. C’était sans compter avec la déferlante Russell Baze. Depuis son arrivée dans le coin, il y a 35 ans, il a phagocyté une bonne douzaine de jeunes jockeys prometteurs. Un des meilleurs, Kyle Kaenel, a fini par totalement déposer les armes. Il a mis fin à sa carrière et s’est marié avec Trinity, la fille du patron !

La rage de vaincre plus forte que le cancer

Avant ces digressions géographiques, nous avions quitté le match à distance sur un léger avantage pour Ricardinho. Le coup de théâtre est arrivé en juillet 2009. Le jockey brésilien annonce qu’il arrête sa carrière pour soigner un lymphome : « Je sais que je suis malade depuis deux ans mais j’aurais dû arrêter ma carrière pour affronter la chimiothérapie. Je reviendrai quand je serai guéri ». Fin du duel ? Pas du tout ! Ricardinho a récupéré et après une absence de 219 jours, il s’est remis en selle le 7 décembre. Deux jours plus tard, il a signé un coup de deux. Baze était, certes, devant lui, mais la "chasse" lui donnait la force de continuer.

Le Canadien avait pris quelques 200 victoires d’avance pendant l’absence de son rival. Le 14 août 2010, il passait le cap des 11.000 victoires, avec presque quatre mois d’avance. Baze tenait sa vitesse de croisière : entre 1.100 et 1.200 par an pour un taux de réussite de l’ordre de 30 %. Ricardo, de son côté, refaisait son retard à un rythme de 400 victoires par an. Revenir au score a demandé du temps et le Vrésilien a repris la tête le 25 mai 2012 : 11.596 vs 11.594. Dans la foulée – douze mois et un jour plus tard –, le 26 mai 2013, il était au sommet avec douze mille victoires. Baze a atteint cet objectif 42 jours plus tard, à l'Alameda County Fair, en remportant la dernière course d’un nez. Quand le présentateur de l’hippodrome a annoncé le résultat de la photo, Russell a exulté en levant au ciel ses petits poings, comme un enfant après avoir reçu un cadeau, alors que la foule était en délire.

Quand le doute s’installe

Baze avait six semaines de retard sur Ricardo, ce qui n’est rien et beaucoup en même temps. Surtout, le Brésilien gagnait à une vitesse supérieure. Encore une fois, l’affaire semblait pliée. Ricardo avait annoncé la couleur lors de leur première rencontre, à Ascot, en 2008 : « Russell est un adversaire très dur. Je continuerai à monter tant que mon physique tiendra. Je n’arrêterai que si j’ai une victoire d’avance et que dans le même temps, Russell annonce sa retraite ».

Mais un nouveau coup de théâtre se tramait en arrière plan. Le 31 août 2013, à Palermo, Ricardo fut victime d’une chute terrible : épaule et mâchoire cassées, soit trois mois d’absence, alors qu’il comptait une avance de 33 victoires. Baze a profité de l’absence de son adversaire pour reprendre la tète et augmenter petit à petit son avance. Il comptait presque 150 victoires de plus que Ricardo. Baze a connu en 2015 sa moins bonne saison depuis 1992, avec la bagatelle de 281 victoires, et il a démarre 2016 avec 62 victoires. Dans le même temps, Ricardo ne compte que 35 succès cette saison, contre 236 en 2014 et 243 en 2015. Il s’agit, en termes de temps, de presque six mois de retard. Le Brésilien, dur comme un roc, commence à douter. Il avait dit, lors de leur deuxième rencontre au Brésil : « Regardez Russell, c’est un monstre. Il a 57 ans. Mais surtout, il a encore la force et l’envie d’un jeune homme de 40 ans. »

Ricardo perd son contrat de première monte

Les duellistes ne lâchent pas l’affaire pour autant. Baze continue à gagner des courses, alors que Ricardo va être obligé de changer sa manière de travailler. Fin février, il a perdu son contrat de première monte, après dix ans d’association avec la Stud Rubio B. Son patron, Ricardo Benedicto, voulait donner un coup de pouce à l’écurie, qui gagnait beaucoup de courses, mais pas assez de bonnes épreuves. C’est peut-être un mal pour un bien. Monter en free lance, pour un jockey de haut niveau, n’est pas payant dans les grandes courses, mais cela apporte plus de victoires. Et la concurrence en Argentine est de plus en plus dure. Il y a les jockeys locaux et une vague de Brésiliens, avec en tête Altair Domingos. Ricardo explique : « Les courses au Brésil ne bénéficient pas assez de publicité. C’est pour cette raison que nous ne sommes pas connus à l’étranger. La crise des courses a poussé plusieurs jockeys à chercher de nouveaux horizons. Nous avons une bonne école et les premiers résultats ont ouvert les portes à des professionnels comme Joao Moreiro, Altair Domingos, Tiago Pereira et d’autres ».

L’histoire sans fin

Baze et Ricardo continuent leur duel sans fin, comme dans un film. Un site brésilien www.raialeve.com.br tient le compte des victoires alors qu’un autre, www.paginadeturf.com a arrêté la comptabilité en juillet 2015, faute de sponsor. Mais ce défi sans fin pourrait finalement trouver son épilogue. Nous avons envoyé notre ami et confrère Diego Mitagstein, de Turf Diario, comme émissaire chez Ricardo, avec une proposition. Russell Baze accepterait de prendre sa retraite à une seule condition : que le Brésilien fasse de même quand il aura égalé son score. Ricardo a répondu : « Je suis une personne très ouverte. Cette proposition me semble bonne et cela récompensera aussi bien Russell que moi-même. Nous avons écrit l’histoire et beaucoup lutté pour cet objectif. Après tous ces efforts, je pense qu’il serait superbe de terminer sans que l’un des deux soit perdant. » On se prend à rêver d’une autre rencontre, autour d’une table, sans le cauchemar de la balance. Les deux jockeys pourraient se raconter des histoires de belles courses, de grandes victoires et célébrer un record. Cela serait en quelque sorte une happy end à l’américaine et une conclusion bien méritée pour deux vieux garçons. Le jockey capable de venir à bout de leur record n’est pas encore né !