Raimondissimo !  les breeze up, ces ventes qui ont changé la face du commerce des galopeurs

Autres informations / 15.04.2016

Raimondissimo ! les breeze up, ces ventes qui ont changé la face du commerce des galopeurs

RAIMONDISSIMO !

Les breeze up, ces ventes qui ont changé la face du commerce des galopeurs

Italien et citoyen du monde, Franco Raimondi est l’un des plus célèbres journalistes hippiques en activité. Grand voyageur et curieux de tout, il offre à plusieurs gazettes de renom international ses connaissances encyclopédiques et ses analyses décalées. Il vous donne rendez-vous chaque semaine dans Jour de Galop.

 Le terme breeze up n’existait pas dans le vocabulaire européen des courses avant 1977. Auparavant, un voyageur au retour d’un voyage en Floride avait parlé à ses amis du vieux continent d’une vente assez spéciale : le vieil hippodrome de Hialeah accueillait des 2ans qui passaient sous le feu des enchères après un petit canter. Mais il ne fut pas pris au sérieux. Et pourtant, la première vente de 2ans à l’entraînement en Europe fut organisée à Doncaster, le 24 mars 1977. Cette breeze up fut organisée un jeudi soir, après le premier meeting de la saison.

Photo 1 - Avant de gagner le Prix de l’Arc de Triomphe, Danedream est passée par les breeze up

Des débuts discrets. Malheureusement, le carton contenant ma collection de Bloodstock Sales Review des années 1970 a été perdu pendant un déménagement. Je ne peux pas vous en donner les résultats ! J’ai néanmoins retrouvé l’édition 1978, au prix d’une âpre lutte avec les rats de ma cave. Dans un papier récapitulatif de la saison, qui occupe quinze pages, on trouve cinq lignes sur cette vente. Sous le nom de plume "Thormanby", on peut lire : « Doncaster a encore organisé une vente de 2ans à l’entraînement. Quarante-quatre sujets ont trouvé preneurs. Le top price, à 9.000 guinées, a été adjugé à un banquier vénézuélien, Antonio Carrero. Il s’agit d’un alezan, fils d'Habitat et Nick-in-Time, une pouliche de la souche de Nearco ». Le poulain, nommé Regional, a réussi à gagner deux petites courses à 3ans sous la férule de Philip Mitchell. Le chiffre d’affaires fut de 105.440 guinées, avec une moyenne à 2.396. Neuf sujets n’avaient pas franchi le cap des 1.000 guinées. Les origines étaient assez médiocres, même si une pouliche par Mill Reef fut adjugée 7.500 guinées. Sous le nom d’Ocean Reef, elle n’a rien fait en piste. Tout compte fait, la qualité des poulains achetés à cette vente n’était pas si mauvaise. Le meilleur fut un certain Town Sky (Town Crier), un bon cheval de handicap crédité d’un rating de 103 par Timeform. Quatre autres poulains achetés à la vente ont réussi à gagner une course à 2ans.

Photo 2 - La breeze up de l’agence Arqana

Une goutte d’eau dans un océan. Le marché du pur-sang anglais avait connu un essor exceptionnel en 1978, dans les îles Britanniques, son volume passant de 31 à 42 millions de guinées. Les ventes de yearlings – Newmarket, Goffs et Doncaster – assuraient plus de la moitié de la recette, c’est-à-dire 21,29 millions pour 2.200 lots vendus. Le prix moyen d’un yearling – sans compter les ventes mineures – approchait les 10.000 guinées et le marché des 2ans "clés en main" ne représentait qu’une goutte d’eau dans un océan, c’est-à-dire 0,24 %. Presque un quart de siècle plus tard, en 2000, les breeze up étaient encore une "niche" dans le marché des galopeurs. Pour beaucoup, c’était l’endroit idéal pour trouver des 2ans prêts à courir sur les pistes anglaises, ou tout simplement des sujets bon marché pour l’Italie ou les pays mineurs sur la scène hippique. Bon an mal an, le chiffre d’affaires naviguait autour de six millions de livres, pour quelques 400 chevaux vendus. La première vente breeze up organisée en France a vu le jour en 1988, sous l’impulsion de Goffs France. Après les canters à Évry, vingt-huit 2ans furent vendus à une moyenne n’approchant pas l’équivalent de 10.000 euros. L’offre était assez faible, la plupart des sujets étant des invendus, c’est-à-dire des chevaux à brader vite et sans regret. On pouvait tout de même y trouver de bonnes affaires. En 1993, le courtier italien Arturo Brambilla avait levé la main pour le compte de Franco Polidori. Pour 92.000 francs, il avait acheté Shahmiad (Alleged), future gagnante des Oaks d’Italie (Gr1). Acheter une pouliche née pour galoper sur 2.400m à une vente de 2ans, c’était quand même un beau pari!

La pouliche qui a tout changé. Breeze up a longtemps été synonyme de 2ans précoces, en quelque sorte des petits citrons à presser vite fait. Un vrai changement dans la tête des acheteurs est apparu en 2006. Speciosa (Danehill Dancer) est devenue la première gagnante d’un classique anglais – les 1.000 Guinées – issue des breeze up. La pouliche, achetée 25.000 euros à Goffs Orby Sales par Grove Stud, fut présentée à Doncaster par les Mocklershill Stables de Willie et Michael Browne, les pionniers dans l’art du pinhooking. Pam Sly son futur entraîneur, avait regardé la pouliche en piste mais aussi sa page de catalogue. Le black type de son demi-frère Major Rhythm (Rhythm), gagnant de Listed et placé de Gr3 en Amérique, assurait une certaine sécurité. Une sœur de sa mère, Pride (Peintre Célèbre), était alors lauréate de Gr2 et placée du "Vermeille" (Gr1). Cette dernière est ensuite devenue la championne que nous avons tous tant aimée. Le marteau est tombé à 30.000 livres pour Speciosa, soit 43.000 euros selon le taux de change d’avril 2005. Le bénéfice fut correct pour le vendeur. Speciosa a ouvert son palmarès à la fin du mois d’août, lors de sa quatrième sortie, dans un maiden de niveau moyen à Beverley. Après une troisième place dans les May Hill Stakes (Gr2), où elle était proposée à 50/1, la pouliche a terminé sa saison de 2ans sur une victoire dans les Rockfel Stakes (Gr2) à Newmarket. C’était déjà bien, mais le meilleur était à venir à 3ans. Elle s’est en effet imposée dans les Nell Gwyn Stakes (Gr3) et dans les 1.000 Guinées. Speciosa n’a plus gagné lors de ses neuf sorties suivantes mais ses succès ont démontré qu’on pouvait dénicher un cheval classique dans une breeze up.

Photo 3 - Speciosa, la première lauréate classique issue des breeze up

Un exercice à part. À cette époque, les breeze up étaient encore une "niche" dans un marché solide et en croissance. En 2006, quatre sessions – Tattersalls Craven, DBS, Wolverhampton et Arqana – ont vendu 446 sujets pour un chiffre d’affaires de 24.805.000 euros et un prix moyen de 55.616 euros. L’époque des poulains bon marché était terminée ou presque, alors qu’une nouvelle profession venait de naître : le "breezeuppeur". Si le pinhooking sur les foals était déjà connu, l’exercice des breeze up est tout à fait différent. Comme avec les foals, il faut avoir le coup d’œil pour dénicher un sujet capable de se développer dans le bon sens au cours des mois à venir. Mais l’œil ne suffit pas. Il est nécessaire d’apprendre aux poulains les premiers chapitres du manuel du parfait cheval de course. Ils doivent galoper assez vite pour convaincre les acheteurs, mais pas au point de les dégoûter ou de tomber dans les petits ennuis de santé propres à leur jeune âge.

L’amour du risque. Un autre point important est le prix. Le pinhooker de yearlings n’est pas forcément un acheteur comme les autres. Il n’a pas le droit à l’erreur. Même si le marché est devenu plus solide, son ampleur n’a pas fait disparaître les risques. Je me souviens d’une vente de yearlings où j’étais au micro : j’avais adjugé un joli poulain par Oasis Dream à Con Marnane pour 195.000 euros. L’Irlandais le regardait une fois sortie du ring avec les yeux de l’amour. Mais dans le même temps, il était inquiet car la marge s’annonçait serrée. Allait-il réussir à retomber sur ses pieds sept mois plus tard ? La réponse est oui. Le poulain fut vendu à Newmarket pour 150.000 guinées (227.000 euros). Une belle opération de Con Marnane, qui s’était fait plaisir avec un cheval qu’il aimait, tout en réussissant à sauver les meubles…

Malheureusement l’histoire n’est pas toujours aussi belle. Voici deux exemples, qui n’ont bien sûr pas valeur de généralité sur le plan statistique, mais qui illustrent le fait que le business des ventes breeze up n’est pas non plus une mine d’or.

Photo 4 - Con et Theresa Marnane

Du rêve à la réalité. Les soixante-dix-huit lots vendus cette semaine à la Tattersalls Craven breeze up ont réalisé un chiffre d’affaires de 8.641.500 guinées. Soixante et onze d’entre eux ont été achetés à une vente pour l’équivalent de 3.321.677 guinées. En supprimant de la liste des vendus les 2ans non issus des ventes, on descend à 7.866.500 guinées. Les pinhookers ont donc réalisé un profit global de 4.544.823 guinées, soit 136,82 %. Une aubaine ? C’est sans compter les rachats (1.095.273 guinées pour vingt et un sujets) et les retraits (1.135.867 guinées pour trente-cinq chevaux). Il est vrai que ces jeunes chevaux auront d’autres occasions et qu’ils ne sont pas à jeter à la poubelle. Mais au final, le prix d’achat des chevaux de ce catalogue, lors de leur précédent passage sur un ring, se chiffre à 5.552.817 guinées. À 40 %, le profit devient plus réaliste et représente une marge correcte pour rémunérer le travail et les investissements.  

Changement de profil pour les poulains présentés. Les breeze up, c’est un métier très dur, et il l’est de plus en plus. En feuilletant les différents catalogues de 2015 et de 2016, on mesure l’évolution du marché. Il est devenu plus grand et plus important. En 2015, 696 chevaux de 2ans ont été achetés dans les principales breeze up, pour un chiffre d’affaires de 41,5 millions d’euros,  avec une croissance de 67,3 % par rapport à 2006. Le prix moyen est proche de 60.000 euros. Il y a encore "moyen de trouver", ici ou là, un "bon p’tit bon poulain pas cher", mais c’est de plus en plus difficile. Et ce d’autant plus que les pinhookers ont dû changer leur mode d’achat. Les yearlings issus de "pères de 2ans" sont devenus trop chers.

En 2015, 128 produits de Dark Angel ont été vendus à un prix moyen supérieur à 140.000 euros et un médian de 93.000 euros. La production de Kodiac a réalisé une moyenne de 95.000 euros et un médian de 71.000. C’est pour ces raisons que dans les différentes breeze up de cette année, il n’y aura qu’une douzaine de "Dark Angel", alors qu’on peut y trouver deux "Galileo" et deux" Frankel" chez Arqana.

Photo 5 - Le breeze up de Saint-Cloud

La preuve par les chiffres. Côté acheteurs, il faut se poser une question. Les breeze up sont-elles capables de fournir ce que l’on cherche, c’est-à-dire un bon cheval, ayant les moyens de gagner des courses ? Le site internet de la Breeze up consignors Association (www.breezeupwinners.com) nous offre des statistiques assez fiables pour démentir les "légendes urbaines" sur les poulains sortis de ces ventes. La rumeur dit qu’ils ne savent pas galoper plus de cinq cents mètres, et encore, en tirant comme des fous. Ils sont soi-disant fragiles et incapables de progresser avec l’âge. Les chiffres, élaborés sur une base de plus de 2.000 chevaux vendus aux breeze up depuis 2008, sont assez surprenants. Le pourcentage de gagnants sur les partants à 2ans est de 34,8 % pour les breeze up et de 33 % pour les chevaux achetés yearlings. La différence est encore plus grande à 3ans, avec un taux de réussite à 57 % contre 49,2 %. Le nombre de courses disputées à 3ans (8,2 contre 8,4) démontre que les poulains issus des breeze up ne sont pas plus fragiles que ceux achetés yearlings.

Photo 6 - La victoire de Trip to Paris dans l’Ascot Gold Cup

Quand la jument de l’année passe aux breeze up. Il est possible d’acheter une gagnante du Prix de l’Arc de Triomphe (Gr1) lors d’une vente de 2ans montés. C’est déjà arrivé ! Le 4 juin 2010, à Baden-Baden, le Gestüt Burg Eberstein a déboursé 9.000 euros pour acheter une fille de Lomitas. Seize jours plus tard, elle débutait victorieusement à Wissembourg. Son nom ? Danedream ! Dirk Eisele, le courtier de BBA Germany qui avait acheté Danedream, se souvient : « Elle était dans le catalogue supplémentaire et d’après les bruits d'écurie, elle ne montrait rien le matin. Le jour du breeze up, Danedream volait et j’ai eu la chance de l’acheter pour un petit prix ».

Pour encore un peu plus mettre à mal les idées reçues, qui eut cru qu’on pourrait acheter aux breeze up un lauréat de l’Ascot Gold Cup, sur 4.000m. Et pourtant, Trip to Paris (Champs Élysées) fut déniché pour 20.000 guinées à Newmarket par le courtier italien Federico Barberini, alors qu’il avait couté 37.000 euros dans le même ring lorsqu'il était foal. The Grey Gatsby (Mastercraftsman) est passé deux fois sur le ring d’Arqana : yearling, en octobre, pour 24.000 euros, puis à 2ans où il fut vendu 120.000 euros. Il a gagné le Prix du Jockey Club et les Irish Champion Stakes (Grs1). Ne dites pas à Rio de la Plata (Rahy) qu’il n’était qu’un poulain précoce et fragile. Il vous donnera un grand coup de pied et c’est logique. Après son achat à Tattersalls en 2007 pour 170.000 guinées, il a remporté le Prix Jean Luc Lagardère (Gr1) et a fait carrière jusqu’à 7ans, remportant même deux Grs1 à 5ans.

Photo 7 - The Grey Gatsby est l’un des meilleurs ambassadeurs des breeze up en Europe

Une institution aux États-Unis. Et on revient à la case départ. Non, pas à la première vente de Doncaster en 1977 mais à l’Amérique, où ce jeu a démarré dans les années 1950. J’ai eu la chance d’assister à l’une de ces ventes, à Pomona, non loin de Santa Anita. Les poulains font un sprint sur une piste de 1.000m, avec des tournants dignes du Palio di Siena. Les pauvres sont obligés de jouer les équilibristes pour négocier le virage en épingle, avant de lâcher leur pointe de vitesse dans la ligne droite de deux cent trente mètres, puis d’arrêter leur effort dans un autre tournant assassin. Barretts, depuis 2015, a changé d’hippodrome et sa vente se déroule désormais à Del Mar. Le souvenir reste quand même assez difficile à oublier. Un peu comme celui du célèbre The Green Monkey pour Coolmore. Ce poulain avait survolé deux cents mètres en 9”4 à la vente de Calder, en 2006. Suite à cette performance, il a été acheté pour seize millions de dollars. Le poulain a couru trois fois sans gagner. Les écueils n’ont pas freiné la croissance des breeze up en Amérique. Le champion Nyquist (Uncle Mo), acheté 400.000 dollars à la vente de Fasig Tipton de Gulfstream Park, est l’un des 2.250 chevaux de 2ans ayant change de main en 2015 aux Etats Unis. Cela représente un chiffre d’affaires supérieur à 188 millions de dollars. C’est-à-dire quatre fois plus qu’en Europe.

Pour visionner le "breeze" de The Green Monkey, cliquer :

https://youtu.be/SrzIIeHU2ik

Pour visionner le passage sur le ring de The Green Monkey, cliquer :

https://www.youtube.com/watch?feature=player_embedded&v=EyggMC85Zsg

La croissance du marché pour les 2ans montés est l’un des faits marquants du développement du secteur économique du pur-sang. En 1977, ils n’étaient qu’un "zéro virgule". Aujourd’hui, les breeze up représentent 12 % par rapport au volume des traditionnelles ventes de yearlings. C’est tout à fait logique : on préfère avoir plus de repères pour faire son choix. Mais il y a de la place pour réinventer le marché des galopeurs, doucement, à l’européenne, car nous ne sommes pas américains et nous sommes très heureux comme cela !

Photo 8 - Nyquist

Tableau :

LES GAGNANTS DE GR1 DEPUIS 2006 EN EUROPE PASSÉS PAR LES BREEZE UP