Raimondissimo !  winx, la nouvelle "black caviar

Autres informations / 08.04.2016

Raimondissimo ! winx, la nouvelle "black caviar

RAIMONDISSIMO !

Winx, la nouvelle "Black Caviar"

Italien et citoyen du monde, Franco Raimondi est l’un des plus célèbres journalistes hippiques en activité. Grand voyageur et curieux de tout, il offre à plusieurs gazettes de renom international ses connaissances encyclopédiques et ses analyses décalées. Il vous donne rendez-vous chaque semaine dans Jour de Galop.

A l’école (maternelle) de journalisme, on nous a appris qu’il ne fallait jamais commencer un article par une question. Cette semaine, brisons allègrement la règle en demandant : savez-vous combien de femelles ont mérité un rating Racing Post supérieur à 120 depuis 2001, première année du troisième millénaire ? La réponse à cette question se trouve en fin d’article… J’invite celui qui a ce chiffre en tête – à trois unités près – à fêter sa victoire avec moi devant le nouveau Longchamp. J’apporterai une bouteille de vin rosé Mamma Mia.

Celle qui est aujourd’hui la protagoniste de notre papier, la championne australienne Winx (Street Cry), nous donne un tuyau: avec son 126 mérité samedi, à Randwick, dans le Doncaster Mile (Gr1), elle n’a que huit femelles au-dessus de sa tête. Sa compatriote Black Caviar (133), leader mondiale de la période 2001-2015, nos Goldikova et Trêve (égalité à 131), l’américaine Rachel Alexandra (top sur le dirt) et l’invaincue Zarkava (toutes deux à 129), ainsi que les américaines Azeri et Zenyatta plus Danedream (ensemble à 128). Winx a fourni une valeur égale à la française Pride, à la japonaise Gentildonna et à l’anglaise Snow Fairy.

Photo 1 : La victoire de Winx dans le Cox Plate

Les Championships orphelins de Winx. L’entraîneur de Winx, Chris Waller, vient de jouer un mauvais tour aux organisateurs des Championships australiens en décidant de retirer la jument, qui était la grande favorite des Queen Elizabeth II Stakes ayant lieu ce samedi.

Pour comprendre l’importance du préjudice subi, souvenons-nous de ce qu’avait déclaré le chef des courses de Sydney Peter V’landys après la victoire de Winx dans le Doncaster Mile : « Winx a créé un grand événement avec sa victoire. Je me souviens de trois chevaux capables d’attirer autant de monde : Black Caviar, Takeover Target et Lohnro. » Bref, désormais, le rêve d’une tribune pleine à craquer est passé. Et l’absence de Winx donne des arguments à ceux qui parlent d’un meeting offrant beaucoup d’argent mais qui est incapable d’attirer des concurrents étrangers. L’effet Winx aurait permis de masquer ce point faible des Championships.

Pour visionner le Doncaster Mile, cliquez : https://youtu.be/b4eksx-KjOM

Photo 2 : Black Caviar face à son public

Black Caviar, un phénomène inégalé. L’Australie a déjà démontré avec Black Caviar que l’on peut transformer un champion en un phénomène médiatique. Même trois ans après sa dernière course, l’énorme jument australienne continue à produire des bénéfices pour ses propriétaires à travers un merchandising comparable à ce que l’on connaît dans le football. Winx est sur la bonne voie, même si son travail est beaucoup plus difficile. Black Caviar représentait l’invincibilité – chose extrêmement rare dans n’importe quel sport – et sa carrière sans défaite a duré cinq saisons. Elle appartenait à une autre catégorie par rapport à tous les chevaux de vitesse d’Australie, et donc du monde entier. Sa victoire à Royal Ascot fut fêtée dans tout le pays comme un triomphe des Wallabies.

De son côté, malgré sa série de neuf victoires (dont six Grs1), Winx n’est pas invaincue.

Photo 3 : Zenyatta

Le cas Zenyatta. La Zenyatta-mania a duré trois ans et il est amusant de noter que sa carrière s’est achevée le 6 novembre 2010… précisément le jour où Black Caviar a remporté son premier succès de Gr1. C’était à Flemington, dans le Patinack Classic.

Zenyatta a pu bénéficier d’un parcours protégé sans affronter les "garçons" jusqu’au Breeders’ Cup 2009, où elle a signé sa quatorzième victoire. L’année suivante, elle a joué dans le jardin des jeunes filles, au point que son rapport gagnant fut successivement de 1,30 – 1,05 – 1,50 – 1,10 – 1,10. Sa défaite dans le Breeders’ Cup Classic 2010, face à Blame, n’a rien enlevé à la championne qui, même dans son jour le plus noir, a réussi à afficher sa meilleure valeur RPR (128), comme elle l’avait fait douze mois auparavant. Mais le halo de l’invincibilité avait disparu.

 

Un parcours sans concessions. Winx n’a pas eu droit à un parcours "zenyattesque" face aux femelles, et a eu le mérite de ne pas se cantonner à un jeu de spécialisation, comme Black Caviar sur les courtes distances. Depuis le 16 mai 2015, quand elle a ouvert sa série gagnante dans les Sunshine Coast Guineas (Gr3), la protégée de Chris Waller a remporté une seule course réservée aux femelles, les Queenslands Oaks (Gr1), sur 2.200m.  Elle a gagné sur 1.300m, dans le Theo Marks Handicap (Gr2). Elle s’est bien débrouillée corde à droite et à gauche. Elle a démontré qu'elle possédait beaucoup de speed sur le mile. Et elle a tenu 2.000m dans le Cox Plate. Très maniable, dure à la lutte, facile dans un parcours. Bref, la jument parfaite. Et pourtant, avant le Doncaster Mile, son entraîneur ne voulait pas encore la considérer comme une vraie championne.

Pour visionner la victoire de Winx dans le Cox Plate, cliquez : https://youtu.be/graxxfQ68OA

Pour visionner la victoire de Winx dans les Theo Marks Stakes, cliquez : https://youtu.be/VuiYGHVQqTU

Photo 4 : Winx face à son public

Le top et le tout-venant. Chris Waller, 42 ans, est un nom que l’on peut retrouver dans la colonne des acheteurs aux ventes de chevaux à l’entraînement en Europe. En 2014 et en 2015, il a “piqué” seize chevaux clés en mains sur les rings européens, sans dépenser beaucoup d’argent. Travailler sans gros moyens n’a jamais gêné cet homme débarqué en 2000 de sa Nouvelle-Zélande natale sans un rond en poche. Aves ses armes, il s’est hissé à la première place des entraîneurs à Sydney. Il a gravi un à un les échelons. Sa première victoire de Gr1 – dans le Doncaster Handicap – date de 2008 et, pour la saison 2015/2016, il en est déjà à quinze Grs1 !

Il a 120 boxes à Rosehill (Sydney) et une antenne de 25 boxes à Flemington (Melbourne). Comme tous les jeunes entraîneurs qui gagnent un peu trop souvent, il a été soupçonné de bien manier la seringue, mais il ne fut contrôlé positif qu’une fois, en octobre 2014. C’était au Lasix. Waller a payé 30.000 dollars d’amende après avoir reconnu que tous les chevaux de l’écurie, avant un travail poussé, étaient traités.

Chris Waller a petit à petit monté une équipe capable, dans un secteur économique très compétitif, de gagner les "courses de samedi", comme on surnomme les Groupes en Australie, tout en veillant à la rentabilité d’un effectif pourtant hétérogène : « Un cheval à l’entraînement à Sydney coûte 40.000 dollars par an, a écrit Waller sur son site internet. Notre but est de le rendre quand même profitable. » Comme beaucoup d’entraîneurs, il est parti avec des vieux chevaux, dont beaucoup d’européens, et à présent il a développé sa clientèle sur le marché des yearlings.

Waller, Ingham, le cheikh Mohammed. Sur Winx, achetée yearling pour 230.000 dollars, Chris Waller a associé trois propriétaires : Peter Tighe, grand commerçant de fruits et légumes à Brisbane, le vétéran (85 ans) Robert Treweeke et Debbie Kepitis, la fille de Bob Ingham.

Bob Ingham, avec son frère Jack, a été le plus important propriétaire australien pendant presque un demi-siècle. En 2008, après la mort de Jack, Bob Ingham a vendu son Woodlands Stud, une entreprise de 230 employés, deux haras, des écuries à Sydney et Melbourne, deux centres de préentraînement et 500 chevaux (y compris les étalons Octagonal, Lonhro, Strategic et Commands) au cheikh Mohammed Al Maktoum. Prix affiché : 500 millions de dollars. Assurément un des plus gros deals de l’histoire du pur-sang.

 

Winx viendra-t-elle un jour en Europe ? Mais revenons à Winx et à son rating de 126. En transformant les courses en jeu de chiffres, elle ne serait pas battable à la maison. Les femelles en Australie ont droit à deux kilos de décharge. Pour la battre chez elle, il faudrait donc un mâle de 131, ce qui n’existe actuellement ni en Australie ni en Europe.

Son entourage a tout le temps pour envisager le futur et un possible voyage à l’étranger. Il y a l’"Arc de Triomphe", bien sûr, mais les 2.400m sont peut-être le bout du monde pour elle. Royal Ascot, malgré les efforts des organisateurs, tombe au plus mauvais moment pour les australiens. Vous vous souvenez de Black Caviar ? Depuis son premier Gr1, la championne a couru dix-huit fois et affiché sa valeur la plus faible (122) dans le Diamond Jubilee. Ce jour-là, elle a couru six ou sept livres sous son standard saisonnier. L’explication est banale : à la mi-juin, la saison australienne est terminée alors qu’en Europe, les chevaux sont dans leur pic de forme. En automne, Winx pourrait se diriger vers le meeting des Champions Stakes ou le Breeders’ Cup, mais il faudra à son entourage beaucoup de courage pour renoncer à un doublé qui lui tend les bras dans le Cox Plate, fin octobre.

 

Winx est-elle une championne ? Enfin, après plusieurs exploits, Chris Waller a fini par reconnaître, consécutivement à sa victoire dans le "Doncaster", que Winx était bien une championne. Il est vrai que ce jour-là, elle avait mis son honneur en jeu en rendant du poids sur une distance un peu courte pour ses aptitudes.

Pour la beauté du sport, on aimerait maintenant qu’elle visite le Nord, mais l’Australie a réussi à bâtir un joli programme et peut désormais se permettre d’attendre les étrangers à domicile. L’analyse de Sam Walker du Racing Post est assez claire : s’il ne nous tombe pas du ciel un crack de 3ans, il n’existe pas un cheval dans le monde capable de battre Winx, ni en Australie (avec deux kilos de pénalité), ni en Europe (avec trois livres), ni même en Amérique. Autre chose importante à considérer: Winx a commencé sa saison de 4ans prise en valeur 104 par le Racing Post, et elle a progressé de 22 livres ! Est-elle au sommet de son art ?

Photo 5 : Le frère de Winx

2,3 M$ pour son frère sur le ring en 2016. Une victoire dans le "Queen Elizabeth" de samedi aurait encore poussé Winx dans la conquête du marché des produits dérivés. Elle aurait commencé à concurrencer Black Caviar sur le terrain du merchandising.

Mais pour le moment, la championne a suivi la tradition et a fait la fortune de son éleveur, John Camilleri. M. Camilleri a acheté sa mère, Vegas Showgirl, pour 455.000 dollars. C’était une gagnante de Stakes et placée de Groupe issue d’Al Akbar (Success Express), un des bons chevaux de sa génération en Nouvelle-Zélande. Vegas Showgirl avait un pedigree à l’ancienne, farci par des étalons arrivés en Australie et en Nouvelle-Zélande avant l’époque shuttle (du Blakeney, du Sovereign Path, du Silly Season). Winx était sa seule gagnante sur trois produits. Mais à la mi-mars, le 2ans El Divino (Snitzel), conservé par la Fairway Thoroughbreds de John Camilleri, s’est imposé comme à la parade dans un maiden, avant de terminer premier dead-heat dans les Kindergarten Stakes (Gr3), quelques heures avant le triomphe de sa grande sœur. D’après Gai Waterhouse, le poulain est de valeur Gr1, c’est-à-dire un étalon en puissance. Winx et El Divino ont fait une bonne publicité au yearling de Vegas Showgirl (un "Snitzel"). Mardi, lors de la vente Inglis Easter, il a été adjugé 2,3 M$ à Emirates Park Stud, l’élevage de la famille dubaiote Lootah, active en Australie depuis vingt ans.

Une transaction aussi importante laisse présager le meilleur pour l’avenir de John Camilleri, qui a monté il y a douze ans un élevage avec vingt-cinq poulinières. Il a déjà produit le lauréat du Golden Slipper Vancouver (Medaglia d’Oro), acheté par Coolmore et maintenant chez Aidan O’Brien.

Photo 6 : Street Cry avant sa victoire dans le Dubai World Cup

L’étincelle Street Cry, père de Winx. En 2001, Street Cry aurait dû réaliser le rêve du cheikh Mohammed en remportant le Kentucky Derby car il était plus fort que Monarchos. Malheureusement, il fut retiré douze jours avant la course. Grand spécialiste du dirt, il a dominé le Dubai World l’année suivante, avant de quitter les pistes en septembre 2002, alors qu’il était le grand favori du Breeders’ Cup Classic. Il a commencé sa carrière à un prix modeste (30.000 dollars) pour Darley America, puis a servi douze saisons dans l’hémisphère Nord et dix dans l’hémisphère Sud. Ses statistiques sont de très haut niveau : il a donné 60 gagnants de Groupe (37 nordistes, 23 sudistes) et ses fils ont remporté le Kentucky Derby (Street Sense) et le Melbourne Cup (Sebring), aussi bien que le Breeders’ Cup Juvenile (New Year’s Day). Il n’a jamais couru sur le gazon malgré son pedigree (Kingmambo et Helen Street, gagnante des Oaks Irlande et également mère d'Helsinki, la mère de Shamardal). Il commence également à percer comme un bon père d’étalons.

Street Cry est mort en 2014, à 16 ans. Trop tôt. Les éternels insatisfaits l’ont catalogué comme un père de femelles, alors que parmi ses dix-huit gagnants de Gr1, les mâles et les hongres sont en large majorité (12). Il est bien sûr le père de Zenyatta et de Winx, la nuit et le jour, le nord et le sud, mais deux grandes championnes. À propos de notre quizz du début : vous avez gagné si vous avez dit un chiffre entre 148 et 154. Les femelles qui ont reçu un rating Racing Post de 120 ou plus depuis 2001 sont au nombre de 151. Ma question pour la semaine prochaine : combien d’entre elles sont françaises ? À vos mémoires !

Tableau : le top 20 des juments mondiales 2001-2015