Mirande, le précieux héritage

Autres informations / 28.05.2016

Mirande, le précieux héritage

Mirande, le précieux héritage

Rendez-vous avait été pris, au lendemain du Grand Steeple-Chase de Paris, pour parler du haras de Mirande, troisième actuellement au palmarès des éleveurs d’obstacle selon les gains. Depuis le décès de son père Jean-Claude Evain, en 2003, c’est Isabelle Pacault qui a pris la tête de cette structure à taille humaine, située à Sartilly, dans la Manche. Mais Isabelle, ce n’est pas que l’élevage, et Mirande, ce n’est pas qu’Isabelle ! Alors, la discussion a forcément dérivé. Rencontre avec l’entraîneur, l’éleveur, la femme d’entraîneur, la mère de famille…

Isabelle, la fille

Cinquante ans d’histoire familiale. Le haras de Mirande est entré dans la famille Evain en 1963. Isabelle Pacault se souvient : « Mon père, Jean-Claude Evain, était cavalier de concours hippique. Il était originaire des Ardennes, mais il n’y avait pas beaucoup de concours là-bas. Alors, il a acheté Mirande, qui nous a servi de résidence secondaire. L’été, il y amenait ses chevaux et allait en concours tous les jours. Sartilly, à l’époque, c’était le centre de l’élevage des chevaux de sport… Je me souviens que mon père côtoyait les Leredde, Navet, Delaveau… De grands noms des sports équestres. Nous étions six enfants, mes cinq frères et moi, mais Arnaud et moi étions les plus passionnés, et nous le suivions sur les terrains de concours. Mon père a créé avec Fernand Leredde et Alain Navet l’agence Furioso, pour organiser des ventes de chevaux de sport. C’était une gageure à l’époque ! Il avait déjà cette vision commerciale… Puis, quand il a commencé à vieillir, il n’arrivait plus à gagner autant et a commencé à bifurquer vers l’élevage de chevaux de course. »

La rencontre de deux compétiteurs. Jean-Claude Evain, dont la jumenterie de sport était déjà très près du sang, commence à se consacrer de plus en plus aux courses quand, en 1983, un certain Guy Cherel, que lui avait présenté son ami Philippe Lamotte d’Argy, devient son collaborateur. Guy Cherel se souvient : « Quand je suis arrivé à Mirande, il n’y avait que trois chevaux de course. Nous avons commencé à acheter des chevaux, d’abord chez Rémi Cottin, à Commeaux. Le premier a été Le Corvézien (Le Corrézien), qui a gagné à Pau dès l’hiver 1983, puis un steeple d’AQPS à Auteuil en février 1984. Le virus était bien inoculé ! Au début, j’entraînais à Mirande, puis, rapidement, je me suis installé à Maisons-Laffitte. Nous étions tous les deux passionnés d’élevage, d’origines. Lui était très calé sur les modèles, les aplombs ; moi, j’avais ma connaissance des origines de galop. Nous nous complétions bien. C’était surtout un vrai homme de cheval. » Isabelle Pacault précise : « Je crois qu’avant tout, c’étaient deux hommes de compétition qui ont eu envie de réussir… »

Isabelle, l’entraîneur

Du concours aux courses. D’abord cavalière de concours, comme son père, Isabelle Pacault tombe sous le charme de Guy Cherel… et des chevaux de course. « Quand Guy est arrivé, j’ai commencé à monter à l’entraînement chez lui, puis en course. J’ai pris ma licence d’entraîneur en 1993. Guy voulait monter sa propre structure, et moi je me suis occupée des chevaux élevés au haras. Je n’ai jamais voulu avoir trop de chevaux. Je tourne avec une trentaine de pensionnaires. Je voulais garder un peu de temps pour mes enfants, pour le haras aussi… Vous savez, je suis maman, grand-mère, entraîneur, éleveur, femme d’entraîneur : j’aime chacun de mes rôles et je n’ai jamais eu envie d’en choisir un aux dépens d’un autre. »

 Une âme de cavalière. Quand on lui demande si elle se sent plus éleveur qu’entraîneur, la réponse fuse : « Je suis bien plus entraîneur qu’éleveur. J’ai une âme de cavalière ! Ce que j’aime avant tout, c’est être à cheval. J’adore le dressage sur les obstacles. J’ai gardé mes bases de concours : l’équilibre, le transfert d’équilibre. C’est très important. Je m’occupe de l’élevage et je suis contente de le faire. Mais c’est Guy qui m’aide à prendre les bonnes décisions. Moi, ce que je veux, c’est un nouveau bon cheval sous ma selle ! Pour cela, il faut de bons éleveurs, tout faire pour le bien-être des chevaux… »

Pau, une merveilleuse école. Chaque année, Isabelle Pacault se déplace avec un piquet de chevaux pour participer au meeting de Pau. Un rendez-vous qu’elle ne raterait pour rien au monde. Elle explique : « J’adore l’hippodrome de Pau. L’équipe est très à notre écoute. Ils font tous les aménagements nécessaires pour le bien-être des chevaux. Le meeting est très bien fait, avec des courses presque tous les jours. Et quand je suis là-bas, je me consacre uniquement à l’entraînement ! Le profil et les obstacles privilégient l’aptitude au saut, et c’est un excellent tremplin pour Auteuil. Et puis, économiquement, je ne peux pas me permettre de ne pas courir l’hiver. Je fais la moitié de mon chiffre d’affaires à Pau ! »

Isabelle, l’éleveur

Continuité familiale. Le décès de son père en 2003 la contraint à un choix : celui de reprendre le haras. Mais Isabelle insiste : « Il n’y a pas de chef… Mirande, c’est avant tout une histoire familiale. Mes cinq frères m’apportent leur soutien, chacun à leur façon. Seul Arnaud est dans les chevaux. Mais les quatre autres, qui ne travaillent pas dans ce secteur, me font confiance, sont là quand j’ai besoin d’eux. Bien sûr, il y a Guy aussi, et ma mère, Flore, qui habite désormais à Versailles mais qui suit toujours les courses, au moins devant sa télé. Je suis heureuse d’avoir pris le relais et que nous puissions en vivre. »

La tradition de l’étalonnage. Mirande, c’est donc une aventure familiale, mais c’est aussi une entreprise… qui reste à taille humaine. Une centaine de chevaux y résident à l’année, sur les quatre-vingts hectares que comporte la propriété, et trois étalons y font actuellement la monte. « L’étalonnage, ce n’est pas nouveau, et cela a commencé avec Carmont, puis s’est poursuivi avec Dom Pasquini, Goldneyev… Nous essayons de choisir des étalons qui vont se compléter avec la jumenterie normande, c’est-à-dire apporter un peu d’influx, tout en ayant un modèle compatible avec l’obstacle. Et encore, je dis ça, regardez Cadoudal, qui a performé en plat uniquement, quel étalon d’obstacle il est devenu ! Ce sont des clients de Guy qui nous confient leurs étalons pour l’exploitation, car ils considèrent que le système français est le plus favorable. » Al Namix est donc stationné ici, aux côtés de Konig Turf et de Saddex. « Je leur donne la moitié de nos juments, le reste allant à des étalons extérieurs. Et pour ceux-là, je choisis pour moitié des étalons confirmés, et pour moitié de jeunes étalons. Comment faisons-nous nos croisements ? Nous en parlons et nous changeons d’avis tout le temps ! Je suis convaincue qu’en élevage, enfin, plus spécialement en génétique, il n’y a pas de règle. J’ai cinq frères, nous avons été élevés de la même façon, et nous sommes tous différents ! Je fonctionne au sentiment. À la base, je ne suis pas éleveur, alors j’écoute. J’ai appris qu’il ne fallait jamais essayer de refaire un croisement qui avait donné un crack… Il n’y a pas de vérité. Et heureusement ! Il en existe des histoires où l’étalon choisi à la base n’était pas disponible. Alors, on est allé au voisin, et un champion est né… »

Une production limitée. Une quinzaine de poulinières constituent actuellement la jumenterie de Mirande. Un nombre limité, par choix : « J’ai toujours voulu garder une dimension humaine et ne travailler qu’avec des gens qui vous tirent vers le haut. Nos salariés nous sont très fidèles. Bernard Boubarne est là depuis le début, et bien qu’il soit à la retraite, il vit toujours sur le haras, où il a construit sa maison. Isabel Gonçalves a commencé à travailler chez nous du temps de mon père. Elle était repartie dans son Portugal natal quand il est décédé. Je l’ai rappelée et elle a fait encore treize ans avec nous… Elle part définitivement au Portugal en juillet, et je viens de lui trouver un remplaçant. » En ce qui concerne la sélection des poulinières, Isabelle Pacault n’a pas non plus de règles très arrêtées : « Certaines très bonnes compétitrices font de mauvaises mères, et inversement. Ce sont les mystères de l’élevage. J’attache beaucoup d’importance à la qualité du colostrum, mais aussi à la façon dont la jument élève son poulain. Quand j’ai beaucoup de femelles d’une bonne souche, je peux en vendre. Ce sont alors les courtiers qui viennent à moi… La vente est nécessaire quand on manque de trésorerie. »

Ne pas épuiser la terre. Dans sa configuration, Mirande s’apparente un peu à ce qui se pratique dans le trot : Isabelle Pacault entraîne les chevaux qu’elle a fait naître, et qui appartiennent au haras… « À l’entraînement, on récupère les fruits du travail qui a été fait à l’élevage. Tous les maillons sont très importants. J’essaie de faire au mieux pour produire des chevaux sains : nourrir ni trop ni trop peu, surveiller les pieds, acheter du foin de différentes régions pour pallier les éventuelles carences. Avant tout, je crois à la qualité des terres et j’essaie de ne pas les appauvrir. Or, l’élevage des chevaux a tendance à les appauvrir. Alors, je fais des roulements avec des bovins et je fais la transhumance avec les poulains ! À l’époque, on les envoyait dans les Ardennes ou le Jura. Aujourd’hui, je les envoie du côté de Limoges. Nous travaillons depuis très longtemps avec Dynavena et, au début, le haras a même servi de centre de recherche pour trouver l’aliment d’élevage qui nous correspond parfaitement. J’aime aussi que le débourrage et le préentraînement soient faits à la maison, par mes hommes de confiance. Après toutes ces étapes, quand on voit le cheval passer le poteau en tête, c’est une satisfaction gigantesque ! »

Isabelle, la maman

Anne-Sophie, la fierté de sa mère. Sous des airs un peu bourrus, Isabelle est une sensible, et en racontant la saga familiale, elle s’empare de deux photos jaunies posées sur la table basse, entre les catalogues de vente et les programmes de courses. Une petite fille pose fièrement sur son shetland, à côté de son grand-père, avec le mont Saint-Michel en toile de fond. La même petite fille se hisse sur la pointe des pieds pour caresser un cheval dans son box, à Mirande. C’est Anne-Sophie, évidemment, qui est elle aussi entraîneur public depuis plusieurs mois. « Déjà, toute petite, elle nous suivait sur son poney. Regardez-la ! J’aurais dû me douter qu’elle ne ferait pas autre chose. Là, c’est le jour du Prix de Diane, quand elle a gagné la course des cavalières avec Representing. Elle ne m’avait pas dit qu’elle allait arrêter après cette course ! Elle m’a fait pleurer ! Grâce à son parcours dans les amateurs, Anne-Sophie a développé un réseau, notamment à l’étranger, qui lui permet d’avoir ses clients à elle. Je lui confie aussi quelques chevaux du haras. Anne-Sophie est sans doute plus commerciale que moi. Nous nous aidons ponctuellement, mais elle est complètement indépendante. Elle aime autant le plat que l’obstacle, elle aime faire le papier, alors que moi, je n’y connais rien en plat ! Mon plaisir, c’est de dresser les chevaux sur les obstacles. »

Le téléphone sonne. C’est Magali, la deuxième fille d’Isabelle, sa grande fierté également. Ostéopathe installée à Granville et Avranches, elle lui a offert trois petites-filles, « des merveilles ». Ne pas oublier d’aller récupérer l’une d’entre elles à la danse, demain. Isabelle, c’est également une grand-mère dévouée !

Isabelle, la manager

Les arabes, et depuis trente ans ! En dehors de l’étalonnage, Mirande tire aussi ses revenus de la pension de juments arabes, ce que l’on sait moins. « Mon père a développé un élevage de chevaux arabes pour le cheikh Tahnoon Bin Zayed Al Nahyan, il y a trente ans… Il a élevé notamment Calin de Louve, qui est devenu l’un des meilleurs chevaux aux Émirats, à partir d’une jument que lui avait conseillé Martial Boisseuil. Nous avons huit poulinières arabes qui lui appartiennent au haras, et je m’occupe de leur descendance, en bonne mère de famille ! Je choisis chez qui je les envoie au débourrage et au préentraînement. Et ils sont entraînés par Jean-Pierre Daireaux, dont j’apprécie beaucoup la façon de travailler. Guy est le parrain de son fils, et c’est lui qui montait Le Corvézien quand il a gagné à Auteuil en 1984. Oui, je pense être fidèle aux gens que j’apprécie ! » Plus récemment, le champion arabe Valiant Boy a lui aussi été élevé à Mirande [huitième meilleur rating mondial en 2015]