LA GRANDE INTERVIEW - Les mille et une vies de Thierry Delègue

Courses - International / 29.03.2017

LA GRANDE INTERVIEW - Les mille et une vies de Thierry Delègue

 

Par Adrien Cugnasse

Thierry Delègue est copropriétaire de The Right Man, lauréat de l’Al Quoz Sprint (Gr1) samedi dernier à Meydan. Sa vie d’homme de cheval est d’une rare diversité : des Haras nationaux à la direction de France Galop, de l’amateurisme à l’entraînement, du courtage à l’élevage, des sports équestres aux courses hippiques. Quelques jours après le grand moment qu’il a vécu à Dubaï, il s’est confié à Jour de Galop.

Jour de Galop. – Pourquoi avoir dirigé The Right Man vers Meydan ? Que représente cette victoire ?

Thierry Delègue. – C’est un grand moment, une victoire un peu à part. C’est un cheval que nous avons acheté lorsqu’il était yearling et que nous avons ensuite fait le choix de garder. C’est aussi l’aboutissement d’une collaboration avec Didier Guillemin commencée il y a six ans... Nous travaillons ensemble sur les engagements et la carrière des chevaux. Mon expérience antérieure m’aide sur ces questions et nous avons un véritable dialogue. J’ai tendance à étudier le programme de manière très détaillée. Cela fait longtemps que nous avions l’Al Quoz Sprint en tête. The Right Man court bien en ligne droite, même s’il a prouvé qu’il est capable de gagner sur des pistes comportant des courbes, ce qui pourrait être utile si un jour nous le présentons à Hongkong. Au-delà de la ligne droite, nous espérions trouver à Meydan un terrain bon ou léger. Cela n’a pas été le cas. Mais The Right Man s’est mieux adapté que les autres au sol légèrement assoupli par les précipitations.

 

Après la préparatoire, vous avez étudié les temps de manière précise. En quoi cette étude vous a-t-elle été utile ?

Les données disponibles grâce au système Trakus nous ont apporté des indications précieuses. Lors de la préparatoire, François-Xavier Bertras et The Right Man sont sortis des boîtes en quatorzième position dans un peloton de seize concurrents. Sur des courses qui vont à toute vitesse, du début jusqu’à la fin, le départ est très important. Si on perd quelques dixièmes de seconde dans les premières foulées, il est difficile de les refaire. L’idée était donc d’avoir le cheval dans l’équilibre idéal, et de l’avant, dès la sortie des boîtes, mais sans le mettre dans le rouge. Samedi dernier, il est sorti en quatrième position. Cela change tout. En regardant les temps de la préparatoire, nous nous sommes aussi rendu compte qu’il était allé trop vite au bout de 300m de course. Le jour de la grande course, il est resté entre la quatrième et la sixième place jusqu’à la marque des 500m. Et c’est seulement à ce moment-là qu’il a vraiment prononcé son effort.

Comment avez-vous commencé à travailler avec Didier Guillemin ?

Lorsque j’étais à France Galop, je me suis énormément intéressé aux méthodes des différents entraîneurs, à leur manière de travailler. Rapidement, j’ai trouvé que Didier Guillemin gérait ses chevaux d’une manière intéressante. Le jour où j’ai acheté Penny’s Picnic, je suis allé à sa rencontre, alors que je ne le connaissais absolument pas. À l’époque, Didier avait la réputation d’avoir des chevaux prêts très tôt dans l’année. Depuis, je me rendu compte qu’il sait aussi utiliser ceux qui sont moins précoces, comme il l’a fait avec Sagaroi. De ce que je voyais chez Penny’s Picnic, qui n’était que yearling, je me suis dit que le cheval pouvait correspondre avec l’idée que je me faisais du travail de Didier Guillemin. Nous avons eu la chance que cela fonctionne.

La presse anglaise n’a pas été tendre sur le verdict de l’Al Quoz Sprint. Êtes-vous surpris par cette réaction ?

Je pense qu’ils ont été déçus de voir le cheval qu’ils considéraient comme le meilleur, Limato, dans une catégorie qu’ils dominent, le sprint, être battu par des sujets ayant des ratings inférieurs. De plus, ils ne sont pas habitués à voir des sprinters français à ce niveau. Ils sont rares, même si aujourd’hui on peut compter sur des chevaux comme Signs of Blessing. Ils ont sans doute sous-estimé The Right Man, mais je ne leur en veux pas, car préalablement à samedi, il n’avait gagné qu’une Listed et un Gr3. J’espère que nous pourrons leur prouver, et pourquoi pas chez eux, que cette victoire n’est pas un simple coup d’éclat.

Vous avez acheté The Right Man lorsqu’il était yearling, chez Arqana, pour 32.000 €. Qu’est-ce qui vous plaisait en lui ?

Pour tout vous avouer, je n’ai pas acheté de grandes quantités de chevaux, car mes années de courtage n’ont pas été nombreuses. De plus, nos moyens n’étaient pas illimités : Penny’s Picnic, The Right Man, Sagaroi et Best Dating ont été acquis pour des sommes allant de 10.000 à 30.000 €. Dès lors, je n’inspecte pas les chevaux qui, selon moi, vont être hors de mon budget. Ma formation de base vient des Haras nationaux, où l’on accordait une grande importance à la conformation. C’est difficile à expliquer, mais The Right Man me plaisait. Il avait peu de défauts. Il marchait bien, en baissant les hanches à la manière d’un sprinter. Il a été élevé au haras de Meautry, comme beaucoup de bons chevaux. En listant les quelques sujets que j’ai achetés, je me rends compte que j’ai une attirance pour les chevaux de vitesse. C’est le cas de Flotilla ou Vorda. J’apprécie de retrouver en troisième ou quatrième mère une excellente jument de course. La quatrième mère de Best Dating a gagné les 1.000 Guinées, la troisième mère de Penny’s Picnic s’est imposée dans le Diane, le Vermeille et les Cheveley Park Stakes, alors que celle de The Right Man est lauréate de l’Arc, du Vermeille, du Saint-Alary et de la Poule !

Pourquoi l'avoir castré ? Dans quel objectif l’avez-vous repassé aux ventes de chevaux à l’entraînement pour finalement le racheter ?

Entre 2ans et 3ans, le cheval avait commencé à devenir un peu nerveux alors qu’il est de nature très calme. On sait que les sprinters sont plus faciles à exploiter lorsqu’ils sont castrés. Cela leur permet aussi d’éviter de prendre du poids. L’effort est très intense et ce n’est pas un hasard si les hongres sont majoritaires dans cette catégorie, au-delà d’un certain âge.

Après ses trois premières victoires, plusieurs copropriétaires se sont dit qu’il y avait peut-être une opportunité commerciale. Mais le prix de réserve était élevé car les autres n’étaient pas prêts à le vendre. Il a donc été racheté.

Comment s'est créé le groupe de propriétaires autour du cheval ?

Ce sont des amis, comme Guillaume de Saint-Seine, administrateur de France Galop, qui me font confiance dès le départ, c’est-à-dire depuis l’achat de Penny’s Picnic. L’aventure s’est poursuivie avec d’autres chevaux. Il y a une bonne ambiance dans le groupe. C’est un élément important lorsque l’on met en place des associations. Au-delà des courses, nous avons des rassemblements sympathiques.

D'où vient votre intérêt pour les courses et les chevaux ?

Il y a toujours eu des chevaux dans notre famille. Au départ, nous élevions des anglo-arabes pour le concours hippique en Limousin, avant de nous réorienter vers les galopeurs. Mon père était polytechnicien et avait monté en courses militaires. Nous avions élevé une très bonne jument de C.S.O., Gyvaflor (Lyflor). Je l’avais montée dans les épreuves de cycle classique de 4 à 6ans. Elle est ensuite partie chez Jacques Bonnet et Xavier Caumont. Mon frère, Olivier Delègue, a élevé de bons sauteurs comme Garde Champêtre (16 victoires dont 6 à Cheltenham), Petit Bob (Grand Prix des Anglo-Arabes), Faucon Yaka (12 victoires), Chou Farci (21 victoires), Un Chouia (21 victoires), Choum (14 victoires dont 2 à Auteuil, Grand Prix des Anglo-Arabes)… »

Quelle a été l’influence des Haras nationaux sur votre formation hippique ?

J’ai appris énormément de choses au contact de grands passionnés. Ce week-end à Meydan, j’ai croisé Erwan Charpy qui est entraîneur dans le Golfe. Son père, François Charpy, qui a été directeur de plusieurs haras, m’a beaucoup appris. Philippe de Quatrebarbes, le directeur de l’école du Pin, était passionné par les courses. J’ai aussi croisé l’un de ses fils à Dubaï ce week-end !

Quel a été l’apport de vos années d’amateurisme au galop ? Combien de courses avez-vous gagnées ?

J’ai remporté 30 courses, 9 en plat et 21 sur les obstacles pour environ 300 sorties. Ma carrière s’est déroulée dans le sens inverse de ce qui se fait habituellement : j’ai commencé par l’obstacle avant d’aller vers le plat. Ce sont de bons souvenirs. J’ai eu la chance de porter les couleurs de Son Altesse l’Aga Khan pour Alain de Royer Dupré, dont le père était un très grand officier des Haras nationaux. Cette expérience chez les amateurs m’a été très utile, en particulier en ce qui concerne le contact avec les professionnels. Mais c’est une activité exigeante. Quand je revenais accidenté le lundi matin, personne ne m’en tenait rigueur parce  que je travaillais aux Haras nationaux. Mais dans une entreprise privée, cela aurait été plus compliqué.

Qu’est-ce qui vous a poussé à devenir permis d’entraîner ?

Je me suis bien amusé avec quelques chevaux à Chantilly. L’entraînement m’a toujours passionné. À cette époque, je manageais les effectifs de Son Altesse le cheikh Mohammed bin Khalifa Al Thani. J’ai toujours pensé qu’il était plus facile de suivre l’entraînement en étant à cheval, plutôt qu’en les regardant passer depuis le bord de la piste. Le rôle du cheval que j’entraînais était alors surtout de m’aider à être au plus près des sujets que je voulais suivre. C’est un vrai plus pour le courtage et le management. Quand on est proche d’un cheval au galop de chasse, quand on peut être à côté de lui lorsqu’il marche après ses travaux, c’est très riche d’enseignements. Par exemple, dans le cas de Flotilla, grâce à la bonne entente avec Mikel Delzangles, le fait de la côtoyer le matin à l’entraînement, de suivre de près son évolution, m’a permis de bien la connaître avant de faire une proposition d’achat. Elle a ensuite remporté la Poule d’Essai des Pouliches et le Breeders' Cup Juvenile Fillies Turf (Grs1).

En tant que permis d’entraîner, mon premier pensionnaire était un ancien bon cheval, Hello my Lord (Anabaa Blue). Il m’a offert une première victoire pour mon premier partant. J’ai ensuite eu In God we Trust (Proclamation), Crossbar (Marchand de Sable) et Maud (Halling). J’ai d’ailleurs conservé cette dernière comme poulinière et elle a deux produits par Penny’s Picnic.

Vous êtes actuellement cavalier amateur de C.S.O. Pourquoi cette orientation ? En quoi l'amateurisme des courses pourrait-il s'inspirer de celui des sports équestres ?

Il y un âge pour tout et le C.S.O. est moins risqué que les courses ! C’est aussi un retour à ce qui a constitué le départ de ma passion pour le cheval. J’aime aller sur de beaux terrains de concours, pour me faire plaisir. Mon associée dans la vie et dans les chevaux pratique également et elle est au départ sur les mêmes concours que moi. Avant de revenir chez France Galop, j’ai aussi été secrétaire général du Fonds Éperon. Le lien avec les sports équestres ne s’est donc jamais vraiment rompu. Je pense que les courses ont beaucoup à apprendre des beaux concours hippiques. Ils ont réussi à renouveler leur clientèle de propriétaires, d’investisseurs et de sponsors. C’est un milieu que j’ai plaisir à fréquenter. J’ai toujours pensé qu’on pouvait trouver des propriétaires communs. Par exemple, plusieurs copropriétaires de Sagaroi sont des cavaliers de concours hippiques, comme Laurent Paris ou Christophe Legué. Ce dernier a vécu la victoire dans le Derby du Midi (L) depuis un concours en Belgique. Une vingtaine de cavaliers, qui ne connaissaient rien aux courses, encourageaient le cheval à ses côtés. Ils ont fêté la victoire ensemble et il semblerait que certains veuillent devenir copropriétaires d’un galopeur suite à cette découverte. Même si les courses sont très différentes de l’équitation, je pense qu’il y a une clientèle à démarcher. Christian Baillet a été l’une des premières personnes à me téléphoner pour nous féliciter suite à la victoire de The Right Man. C’est un propriétaire majeur de l’équipe de France de C.S.O. et il a gagné la Poule d’Essai des Poulains. C’est un bon exemple.

Pensez-vous qu’il serait utile de démocratiser l’amateurisme, à la manière de la Fédération française d’équitation, qui a développé une forme simplifiée de l’équitation pour la vulgariser ?

Il n’est pas donné à tout le monde de monter des pur-sang. Le risque est réel. Mais je suis très favorable aux courses Accaf, aux épreuves des Grandes Écoles et aux courses de poneys. En montant des chevaux qui sont des réformés ou qui ne sont pas des galopeurs, le risque est moindre. Dans ce contexte, il y a matière à développer un amateurisme plus accessible et plus répandu. Je trouve que la décision de France Galop, qui a renoué des liens avec la Fédération française d’équitation pour développer les courses de poneys, est excellente. Même si tout le monde ne pourra pas monter un véritable cheval de course sur les Aigles ou les Réservoirs, il faut accepter de s’ouvrir. C’est un aussi effort de pédagogie, face à des gens qui peuvent poser des questions simplistes ou qui ont une manière différente de voir les chevaux. Parfois, nous avons tendance à trop rester entre nous, entre passionnés et professionnels.

Du courtage en passant par France Galop ou les Haras nationaux, votre vie professionnelle est riche d’une grande diversité d’expériences. Dans quelle mission vous êtes-vous le plus accompli ?

Lorsque j’ai travaillé chez France Galop, j’avais le sentiment d’évoluer dans un milieu que je connaissais de manière approfondie. Mon travail était passionnant et il me donnait le sentiment d’être utile pour cet univers. On ne consacre pas plusieurs décennies à une institution sans être passionné. Et j’étais passionné car c’était passionnant.

Mais aujourd’hui, je peux dire que j’adore le courtage et le management d’effectifs. C’est une activité exaltante. Et j’ai eu une certaine chance, ce qui alimente forcément la motivation. Le premier cheval que j’ai acheté s’appelait Best Dating. J’ai signé le bon d’achat à 12.000 € lors de la breeze up Arqana. Il a gagné le Prix du Pin (Gr3) et a été revendu 340.000 € à Saint-Cloud quelques années plus tard. Entre temps, il avait décroché un peu moins de 170.000 € de gains. Cela donne forcément envie de continuer…

Quand on habite à Chantilly, c’est toujours très plaisant d’aller voir les chevaux le matin. L’élevage est un autre sujet qui me passionne. Je le vis par l’intermédiaire de Penny’s Picnic et des poulinières sur lesquelles nous sommes associés.

Continuez-vous à travailler pour le cheikh Mohammed bin Khalifa Al Thani ?

Nous sommes en très bons termes, nous nous parlons régulièrement mais je ne travaille plus pour lui. Toutefois, l’année dernière, je me suis porté acquéreur d'une jument pour ses intérêts. Je n’ai pas repris l’agence Y.E.S. Actuellement, je collabore activement à l’agence Pegase bloodostock, dans l’achat de chevaux pour des propriétaires et la création d’associations autour de sujets que j’achète. Je reprendrai sans doute un jour des activités de conseil pour des institutions étrangères, comme je l’ai fait pour le Maroc, la Chine ou la Turquie par le passé, car c’est un domaine qui me passionne.