L’avenir des courses britanniques se joue à la roulette

International / 22.03.2017

L’avenir des courses britanniques se joue à la roulette

Par Anne-Louise Échevin

Ancien secrétaire à la culture du gouvernement britannique, John Whittingdale a tenu un discours assez inquiétant auprès de l’Association des bookmakers britanniques ce mardi à Londres, concernant l’utilisation des machines à jeux dans les betting shops. Ces machines sont officiellement désignées sous le nom "fixed odds betting terminals" (FOBT) et permettent de jouer principalement à la roulette, accessoirement au bingo, mais pas aux courses hippiques… Ou seulement virtuelles.

Cependant, de leur avenir dépend aussi celui des courses car elles rapportent beaucoup d’argent aux bookmakers : elles représenteraient plus de la moitié des profits réalisés dans les betting shops. Et une restriction des enjeux sur ces FOBT pourraient avoir des conséquences dramatiques pour les courses. Explications.

Des changements radicaux pourraient survenir. John Whittingdale s’occupait de tout ce qui touche aux paris auprès du gouvernement britannique avant son remplacement par Karen Bradley en juillet dernier. Selon lui, les opposants aux FOBT – qui les définissent comme le "crack" des parieurs – militent pour que l’enjeu maximum qu’elles puissent saisir soit de 2 £, contre 100 £ actuellement.

Le gouvernement a lancé, en octobre dernier, une étude sur les paris et notamment les mises maximales sur les FOBT. Bien que ne pouvant discuter officiellement des plans du gouvernement, John Whittingdale a expliqué que, selon lui, la nouvelle ministre de la Culture et des Sports, Tracey Crouch, « n’était pas une fan des FOBT » et s’inquiétait de leur impact. Il a ajouté : « En prenant tout cela en compte, je dois dire que je pense qu’il va y avoir des propositions pour des changements radicaux. Je ne serais pas surpris qu’un certain nombre de mesures radicales soient prises et je pense qu’il faut vous y préparer. »

Jusqu’à 290 millions de pertes pour les courses hippiques. Tout cela demeure de l’ordre de la spéculation. Mais si de telles mesures étaient prises, elles pourraient impacter directement les courses hippiques britanniques. Selon Malcom George, directeur général de l’Association des bookmakers britanniques, le gouvernement fait face à un dilemme sur le cas des FOBT : « Cherche-t-il à déplacer le sujet des parieurs à problèmes ou bien à travailler avec le secteur économique sur ce sujet ? S’il cherche à déplacer le sujet, alors nous nous dirigeons bien vers une réduction des mises maximales. Cette réduction va pousser les parieurs à problèmes à se tourner vers d’autres formes de paris : casinos ou arcades de jeux, ou, pire encore, vers les paris illégaux où les intervenants sont liés au blanchiment d’argent. Une limitation des mises va mettre en grand danger le secteur économique des courses hippiques et de lévriers. Selon nos recherches, une mise maximum réduite à 2 £ entraînerait une perte de 290 millions de livres pour les courses hippiques d’ici à 2020 si cela venait à être mis en place. » Il ne faut pas oublier que les bookmakers crient toujours avant d’avoir mal, mais ils ont ici une réelle raison de s’inquiéter.

Les courses hippiques britanniques ne touchent pas d’argent sur les profits dégagés via les FOBT. Les bookmakers ne doivent verser une partie de leurs bénéfices qu’à partir du moment où ils ont été réalisés sur les courses. Mais, indirectement, l’institution hippique britannique serait fortement impactée par une réduction des mises sur les machines de jeux de hasard : selon une étude de l’Association des bookmakers britanniques, la moitié des betting shops pourrait mettre la clé sous la porte avec une telle mesure. Cela veut dire moins d’endroits de prises de paris, moins de clients, et donc moins d’argent pour les courses. Il y a encore de l’espoir cependant. La ministre de la Culture pourrait bien ne pas être fan des FOBT, mais il ne faut pas oublier que l’État touche des taxes importantes sur ces jeux. Toujours selon l’Association des bookmakers britanniques, des mises maximales passant de 100 £ à 2 £ entraîneraient, pour l’État, une perte de revenus de 100 milliards de livres, ce qui devrait le faire sérieusement réfléchir. Il n’est pas certain que le gouvernement britannique, alors qu’il s’apprête à lancer son Brexit, puisse se passer d’une telle somme.

Une autre raison d’inquiétudes pour les courses : les bookmakers eux-mêmes. L’autre interrogation pour les courses hippiques, si une telle mesure venait à être mise en place, serait la réaction des bookmakers à une telle perte de profit. Le bras de fer entre l’institution hippique et les bookmakers ne date pas d’hier : déjà, dans les années 80, ces derniers se plaignaient de beaucoup trop reverser aux courses hippiques. Si une mesure comme cette limitation de mises sur les FOBT venait à être mise en place, il y a de fortes chances pour que les bookmakers demandent à moins verser aux courses pour compenser une brutale baisse de leurs profits.

Car le profit reste l’objectif premier des bookmakers. Ces derniers vont déjà être plus sollicités avec la mise en place prochaine du Horseracing Betting Levy, qui va remplacer le Levy Board actuel et permettre à l’institution hippique britannique de – enfin ! – toucher de l’argent sur les bénéfices réalisés via Internet par les bookmakers (50 % des transactions), via des plateformes souvent délocalisées à Gibraltar. Les premières estimations du gouvernement sur ce Horseracing Betting Levy sont très positives puisque les bookmakers devraient reverser 10 % de leur bénéfice à partir de 500.000 £ au secteur des courses.

Les plus pessimistes pensent cependant que ce système est d’ores et déjà voué à l’échec pour une raison simple : les bookmakers ne sont pas des mécènes. Leur but est le profit et ils trouveront donc toutes les combines possibles et inimaginables pour ne pas verser plus d’argent à l’institution hippique, quitte à se détourner totalement des courses. D’ailleurs, les bookmakers sont tout à fait capables de boycotter les courses : ils l’ont fait pas plus tard qu’en janvier dernier où, suite à des désaccords sur les paiements des droits télévisés avec les hippodromes, la plupart des betting shops n’ont tout simplement pas diffusé les courses hippiques pendant plusieurs jours en signe de protestation. En ce sens, envier le système britannique et penser à une privatisation du PMU – ou à confier la gestion des paris hippiques à la Française des Jeux – seraient un véritable danger pour la filière hippique française.