LE MAGAZINE - Antoine de Watrigant : « Gailo Chop m’a décomplexé »

Courses / 23.03.2017

LE MAGAZINE - Antoine de Watrigant : « Gailo Chop m’a décomplexé »

 

Par Adrien Cugnasse

Après une première vie professionnelle dans le domaine des vins et spiritueux, Antoine de Watrigant a décidé de se consacrer à la passion familiale : les galopeurs. Depuis 2005, il est entraîneur public. En ce début de saison, il est certainement en train de franchir un cap. Casaques de prestige, espoirs de l’écurie, évolution du Sud-Ouest… Le Montois s’est confié à Jour de Galop.

Jour de Galop. – Depuis plusieurs années, vous êtes plus présent au niveau black type et en région parisienne. Avez-vous actuellement le meilleur effectif de votre carrière ?

Antoine de Watrigant. – L’écurie commence à compter des éléments intéressants, même s’il reste bien sûr une grande marge, en termes de pedigree par exemple, en comparaison avec les meilleurs. Mais cette amélioration de la qualité des chevaux que nous recevons nous permet d’envisager les choses autrement. On s’autorise un peu plus à rêver. Depuis quelques années, j’ai la chance d’avoir au moins un cheval de Groupe chaque saison. C’est très motivant. Les choses ont commencé à bouger avec Zuri Chop (Muhaymin), qui est monté cinq fois sur le podium au niveau Listed, et Grey Chop (Soave), qui s’était imposé dans le Grand Prix de Bordeaux (L) devant Frankyfourfingers (Sunday Break). Même si je ne suis pas un spécialiste des breeze up, en 2014  à Saint-Cloud j’ai trouvé High Dynamite [pour 45.000 €, ndlr]. Lors de sa deuxième sortie, dans une "D" à Toulouse, il a été battu d’une tête par Helene Paragon (Polan) qui a depuis gagné deux Grs1 à Hongkong. High Dynamite, deuxième du Prix Noailles (Gr3), a connu un problème de santé dans le Jockey Club alors qu’il finissait avec beaucoup de ressources. Royal Julius (Royal Applause) s’est classé troisième du Prix Hocquart (Gr2) 2016. Ce très bon cheval a quitté mon écurie.

Quel rôle a joué Gailo Chop dans cette évolution ?

Gailo Chop (Deportivo) m’a vraiment décomplexé. Pourtant, la réussite de ce cheval ne m’a pas apporté un propriétaire local. Mais il m’a ouvert d’autres portes. Dans cette histoire, nous avons été récompensés en prenant des risques. J’ai beaucoup appris, et vite, grâce à lui. Je n’hésite plus à engager dans les bonnes courses. Il est difficile de vivre en dehors de cette dynamique. Grâce à Gailo Chop, j’ai vécu des choses extraordinaires. Lorsque j’ai débuté avec deux chevaux, je n’aurais jamais imaginé quelques années plus tard courir en Australie, aux États-Unis, à Meydan, à Hongkong ou à Ascot. Remporter les Longines Mackinnon Stakes (Gr1) devant la foule australienne, c’est une expérience inoubliable. Il faut le vivre une fois dans sa vie. Sans ce cheval, je n’en serais pas là. Mais la forme de l’écurie, c’est aussi une bonne ambiance de travail et un personnel motivé.

Vous entraînez d’ailleurs d’autres chevaux pour cette casaque australienne ?

Grâce à Gailo Chop, j’ai rencontré ses propriétaires, OTI Racing. Cette année, ils m’ont confié trois chevaux, dont Araaja (Iffraaj) qui doit courir le Prix de la Lagune (classe 1). C’est une bonne course régionale qui peut servir de tremplin pour les belles épreuves parisiennes. Ce n’est pas une jument démonstrative le matin mais je l’estime beaucoup. Elle est au moins aussi bonne que Music Lover (Palace Épisode). Ce premier objectif, le 31 mars à Bordeaux, sera difficile. C’est une épreuve relevée face aux meilleures écuries du Sud-Ouest. Araaja est bien née mais elle est assez forte et n’est pas très bien dessinée. Elle paraît quelconque mais dès qu’on la sollicite, on sent qu’elle a du moteur. Je pense qu’elle est capable d’aller au-delà de 1.600m, bien que son origine puisse faire douter de sa tenue. Elle est capable d’attendre pour bien finir.

Comment avez-vous procédé pour rebondir après le départ des représentants d’Alain Chopard, qui était alors votre principal propriétaire ?

Lorsqu’il a récupéré ses chevaux pour les entraîner lui-même, mon effectif est tombé à une petite dizaine de sujets. J’ai donc pris le temps d’aller voir les personnes avec lesquelles j’avais de bons contacts. Je leur ai dit que j’avais une bonne équipe et un environnement de qualité. Mon argumentaire était simple : "Si vous avez un cheval qui n’a pas de destination ou même un sujet dont vous ne savez pas quoi faire, je le prends car j’ai besoin de travailler." C’est ainsi que j’ai reçu des chevaux appartenant à Olivier Carli, à Jean-Pierre Dubois et à l’écurie des Monceaux. Ces poulains qui sont issus de bons élevages ne cochaient pas toutes les cases, soit physiquement soit généalogiquement. Mais dans le lot, en prenant le temps, on trouve des bons chevaux. La contrepartie, c’est qu’ils sont souvent à vendre, comme Kambura (Literato), qui a ensuite gagné le Critérium de Lyon (L), ou So Elusive (Elusive City), qui s’est révélé bien meilleur que ce que nous pensions au départ. Cet élève de Jean-Pierre Dubois été vendu à des propriétaires de Jean-Claude Rouget après une victoire de onze longueurs dans une classe 1 à Bordeaux. C’est le jeu. »

Dans quel contexte avez-vous commencé à collaborer avec le haras du Logis Saint-Germain ?

Gailo Chop a remporté le Prix Guillaume d'Ornano - Haras du Logis Saint-Germain (Gr2) pendant le meeting de Deauville. À cette occasion, j’avais fait la rencontre de monsieur Carli, le propriétaire de ce haras. Il fait partie des personnes qui ont eu la gentillesse de bien vouloir m’envoyer des chevaux lorsque les Chopard sont partis. En accord avec Claude Lambert, le directeur du Logis Saint-Germain, j’ai reçu deux pouliches : Music Lover et Eclidor (Medecis). Cette dernière a gagné deux courses en 2016, dont une classe 2. Elle est actuellement au repos au haras du Logis Saint-Germain. La monte peu inspirée de son jockey lors de sa dernière sortie parisienne a laissé des traces.

Que représente la progression de Music Lover pour son propriétaire et pour vous ?

La victoire de Music Lover dans le Prix Rose de Mai (L) récompense la confiance que son propriétaire et éleveur m’a accordée. Ce succès est d’autant plus agréable que Music Lover est bien meilleure que prévu. Elle a failli ne jamais voir un champ de course et nous étions à la limite de l’arrêter avant que sa carrière sportive ne débute. L’expérience m’a appris deux choses : il ne faut pas avoir d’a priori sur les chevaux en fonction de leurs origines et, parfois, il faut savoir faire preuve de patience. Music Lover n’a cessé de progresser et de nous étonner. À Saint-Cloud, elle ne gagne que de trois quarts de longueur, mais je pense qu’une fois devant, elle a tendance à s’arrêter et à se relâcher. Lorsqu’elle a accéléré, son jockey a eu une excellente sensation, qui lui fait penser qu’elle aurait pu s’imposer avec plus de marge. C’est vrai qu’elle livre de bonnes valeurs sur des surfaces assouplies, voire lourdes, mais rien n’indique qu’elle n’est pas capable de réaliser de belles choses en bon terrain.

Quels sont ses objectifs ?

Music Lover a très bien récupéré de sa dernière course. On dirait presque qu’elle n’a pas couru. Elle a progressé physiquement et a repris du poids. Elle va suivre la voie classique. Deux possibilités s’offrent à elle : le Prix Vanteaux (Gr3) sur 1.800m, le 9 avril à Chantilly, et le Prix Pénélope (Gr3) sur 2.100m, le 23 avril à Saint-Cloud. L’épreuve qui se court à Chantilly présente l’avantage de se dérouler en partie sur la piste du Prix de Diane. Mais nous allons certainement plutôt privilégier le Prix Pénélope. Elle a prouvé qu’elle appréciait Saint-Cloud. Cela pourrait constituer un test en ce qui concerne sa tenue pour aller sur 2.100m, même si je pense qu’elle n’aura pas de problème à ce niveau. Il faudra prendre en compte sa forme, mais aussi l’état du terrain. S’il a plu avant le Vanteaux, nous y allons, sinon nous attendrons le Pénélope.

Que penser de la dernière sortie de Joburg ?

La prestation de Joburg (Kendargent) dimanche dernier est décevante [4e du Prix Omnium II, ndlr]. Il n’a pas fait sa course. Théo Bachelot a respecté les ordres mais le cheval a un peu consommé pendant le parcours. Il a beaucoup penché à droite, ce qui est inhabituel chez lui. Nous cherchons à comprendre la source de ce comportement. L’objectif est de recourir sur 1.600m. C’est un choix tactique. Cette distance offre beaucoup de possibilités, en France et ailleurs. Si on cantonne Joburg sur ce qui semble être sa distance de prédilection, autour de 1.300m, le choix est très restreint, en particulier en France. Son prochain objectif sera le Prix F.B.A.-Aymeri de Mauléon (L), le 29 avril à Toulouse. Nous allons essayer de le faire courir caché pour qu’il consomme moins. Cette course nous servira à orienter la suite de sa carrière.

Le niveau s’est beaucoup amélioré dans le Sud-Ouest ces dernières années. Est-il obligatoire de monter en gamme pour continuer à travailler dans cette région ?

J’espère qu’il est toujours possible de s’en sortir avec une qualité de chevaux inférieure à celle que j’ai la chance d’avoir actuellement. Mais ce n’est pas évident. Beaucoup de choses ont changé. On est obligé de courir en dehors du Sud-Ouest si l’on veut que des personnes extérieures à la région nous fassent confiance. Jean-Claude Rouget, François Rohaut ou Christophe Ferland… Ce sont des gens qui bougent. C’est leur objectif, ils ont les effectifs, les propriétaires et les pedigrees pour cela. Ce n’est pas mon cas, et ce d’autant plus que j’ai une capacité maximale de quarante chevaux à l’entraînement. Je veux monter en qualité mais pas en nombre. L’autre élément qui me pousse à bouger, outre la visibilité, c’est que les maidens du Sud-Ouest sont très relevés, avec parfois une concurrence aussi forte qu’à Paris. Dans la région, un nombre non négligeable d’écuries ont franchi la barre des 80, voire 100 chevaux. Pour certains de mes collègues qui ne peuvent compter que sur 20 ou 25 pensionnaires, c’est très dur. Lorsque l’on est basé en province, on ne bénéficie pas de la proximité d’un grand bassin de propriétaires. Il faut susciter l’envie par son dynamisme. Surtout qu’aujourd’hui, en partie grâce à Jean-Claude Rouget, on peut arriver à convaincre certains propriétaires qu’on peut entraîner aussi bien en région qu’on le fait à Paris. Par le passé, les bons chevaux étaient aspirés par Paris. C’était la norme. Pourtant, c’était le premier entraîneur, en province, qui avait façonné le cheval. Mais on ne parlait pas de lui et les lauriers revenaient au professionnel parisien qui recevait un sujet déjà formé. Sans Jean-Claude Rouget, on peut penser qu’on serait encore dans cette situation. Dans le même temps, le Sud-Ouest propose des coûts d’entraînement compétitifs et notre personnel est aussi bon.

Cette année, vous avez reçu des représentants de Son Altesse le cheikh Abdullah bin Khalifa Al Thani. Comment avez-vous commencé à travailler avec cette casaque ?

J’ai revu Alban de Mieulle en 2016, lors des ventes Osarus. Je le connais depuis l’époque où il entraînait dans le Sud-Ouest, avant de partir travailler dans le Golfe. Sur ses conseils, Son Altesse le cheikh Abdullah bin Khalifa Al Thani m’a confié six 2ans, dont deux en association avec monsieur Carli. Parmi eux, Qatar Hope (French Fifteen) montre de bonnes choses le matin. Ce sera sans doute plus une 3ans, mais elle devrait débuter sans problème en septembre ou octobre. Mais il est toujours difficile de s’exprimer sur des sujets qui n’ont pas débuté. À cette date, l’an dernier, rien n’indiquait par exemple que Music Lover serait capable de bien faire.

Depuis deux ans, vous entraînez des pur-sang arabes. Est-ce un retour aux sources ?

Enfant, je m’étais occupé de Kesberoy (Saint Laurent), un cheval élevé par mon père qui est devenu un grand étalon. Après les victoires de Gailo Chop, Martial Boisseuil m’a contacté pour savoir si j’étais intéressé par l’entraînement de pur-sang arabes. Il est le racing manager de Son Altesse le cheikh Mansour bin Zayed Al Nahyan qui est à la tête d’un des meilleurs élevages du monde. J’ai accepté. Dans un premier temps, j’ai reçu Ziyadd (Bibi de Carrère) qui avait été bien préparé par son précédent entraîneur, Thomas Fourcy. L’objectif était de remporter la Triple couronne européenne du Festival international du cheikh Mansour. Le cheval a remporté ce challenge qui est très important à leurs yeux. Il a gagné une Listed à Rome et s’est classé trois fois deuxième au niveau Groupe. Cette année, j’ai reçu trois poulains de grande naissance en provenance des écuries du cheikh Mansour. De son côté, le cheikh Abdullah bin Khalifa Al Thani m’a confié sept pur-sang arabes, tous inédits. Ce sont des chevaux à façonner et les bons partiront au Qatar en fin d’année. Je n’avais pas imaginé recroiser la route des chevaux arabes. Mais j’ai deux propriétaires importants qui élèvent l’élite. Quelle que soit la race, courir à haut niveau est très intéressant.  »

Vous avez débuté avec les anglo-arabes. Continuez-vous à en entraîner ?

J’ai encore plusieurs anglo-arabes dans mon effectif. J’estime Emedji Pontadour (Benevolo de Paban) qui est issu d’une bonne origine Taragon. Il manque encore de dureté mais a des moyens. Il courra les bonnes épreuves sur les bons hippodromes. Si cela ne va pas en plat, il ira en obstacle car il est doué pour cela. Mon père a gagné toutes les épreuves de sélection réservées aux anglo-arabes. Il avait notamment entraîné le crack et chef de race Dionysos II (Samaritain). Avec les pur-sang anglais, il avait remporté toutes les belles courses de la région, à une époque où tout le monde restait dans son coin. Moi-même, j’ai démarré avec une anglo qui fut l’une des meilleures de sa génération. Cette Catidja (Tidjani), issue d’une origine de l’élevage familial, était une anglo à 50 % capable de terminer deuxième du Grand National face aux meilleurs 25 %. J’ai ensuite eu plusieurs pur-sang anglais qui allaient bien. Ainsi suis-je devenu entraîneur de chevaux de course, alors qu’au départ, ce n’est pas une profession que j’avais envie d’embrasser.

Dans quel contexte êtes-vous devenu entraîneur public ?

J’ai travaillé dans les spiritueux et le vin. Mais la passion du cheval était là. Pendant dix ans, avec mon frère, j’ai dirigé un centre de tourisme équestre. En parallèle, les quelques chevaux que j’entraînais gagnaient bien leur vie. J’ai donc franchi le pas. Je ne regrette pas ce choix. Mais c’est une profession difficile. Surtout que j’ai appris sur le tas, sans être passé par de grandes écuries. Lorsque mon père entraînait, je n’étais pas son assistant et j’avais été confronté aux difficultés de la fin de sa carrière professionnelle, après avoir été un des meilleurs entraîneurs de la région. Au final, j’ai plus appris en observant mes meilleurs confrères. Pendant cinq ans, j’ai eu entre deux et cinq chevaux. Aussi, même si mes enfants aiment les courses, je ne les ai pas spécialement encouragés à suivre cette direction. Le galop s’est construit autour du prestige, de l’élégance et de l’amour des belles choses. Les galopeurs, c’est aussi une visibilité pour les propriétaires. Or, en France, les gens qui ont de l’argent sont mal vus. Il n’est pas de bon ton d’arriver aux courses avec une belle voiture et un beau costume. Pourtant mes enfants aiment les courses. Ils suivent avec attention les résultats de l’écurie et si Music Lover court le Diane, ils ont prévu d’inviter tous leurs amis !