Almanzor : stop ou encore ?

Courses / 16.08.2017

Almanzor : stop ou encore ?

Après le cataclysme de mardi, l’avenir d’Almanzor sur la piste s’écrit au conditionnel. Nous en avons résumé les enjeux en dix questions/réponses.

1. L’Arc est-il toujours envisageable ?

Non. Parce que l’Arc est dans moins de sept semaines. Parce que la rentrée a été trop mauvaise. Parce qu’il lui faudrait une course de plus. Parce que le champion n’a jamais couru 2.400m… Cela fait beaucoup trop de « parce que ».

2. Quelles options se présentent à son entourage ?

La saison européenne se termine avec le Champions Day du 15 octobre… L’entourage d’Almanzor a donc peu d’alternatives. L’Arc n’étant plus une option, il reste les Champion Stakes, si le cheval montre du mieux pour sa prochaine course. Imaginer Almanzor viser une course de fin d’année à l’étranger, comme le Breeders’ Cup Turf, est saugrenu. Dès lors, l’option la plus envisageable est qu’il rentre au haras comme étalon.

3. Cet échec va-t-il le dévaluer au haras ?

Non. Le marché du pur-sang est beaucoup plus sage que ce que l’on pense et moins hystérique par rapport aux années 1990. Il s’est professionnalisé. Une défaite n’efface pas les titres acquis. Almanzor reste le gagnant du Jockey Club, des Irish Champion et des Champion Stakes, un champion qui a décroché un rating de 129. Dans le même temps, son pedigree n’a pas changé. Un succès dans l’Arc de Triomphe ou un doublé dans les Irish Champion ou les Champion Stakes pouvait faire monter son prix. Tirer sa révérence sur un triomphe permet de vendre les saillies plus facilement, mais la réussite sur le marché d’un étalon dépend aussi d’autres facteurs : le prix en adéquation avec le marché, le haras où il stationne, le soutien qu’il reçoit et l’habilité des commerciaux. Les propriétaires d’Almanzor n’ont pas augmenté sa valeur mais ils n’ont rien perdu.

4. Était-ce une bonne idée de le courir, après tous les contretemps subis ?

Sur le plan du défi sportif, la réponse est oui ! On reproche souvent aux chevaux de plat de partir trop tôt au haras, sans que le public n’ait le temps de s’attacher à eux. Sur le plan de la valorisation économique du cheval, le risque était important. Mais si Almanzor a couru, c’est parce que son entourage le pensait proche de son meilleur niveau. Personne n’avait envisagé ce qu'il s’est passé mardi, même si son entourage parlait de la course la plus importante de sa carrière…

5. L'épreuve choisie était-elle la bonne ?

Charles Whittingham disait toujours : « Je recherche la meilleure compagnie pour moi et la pire pour mes chevaux ! » On ne peut pas dire que Jean-Claude Rouget ait agi ainsi. L’analyse des ratings le confirme : l’entraîneur palois a « posé une question facile » à son champion. Mardi, Almanzor (129) recevait un kilo de First Sitting (110) et de Garlingarri (112) ; il était à poids égal avec Alignement (110). Son avantage avant la course était donc de presque vingt livres…

6. Peut-on retrouver le cheval à son top après dix mois d’absence ?

Oui, mais il faut parfois un peu de temps. Ainsi, pour sa rentrée après presque un an d’absence et de gros ennuis de santé, St Nicholas Abbey avait été battu de six longueurs et demie dans une Listed ! Mais il avait rapidement remis les pendules à l’heure, pour filer vers un succès dans la Coronation Cup (Gr1).

Le français Cirrus des Aigles a, lui aussi, connu une coupure forcée. En 2013, après huit mois d’absence, il eut besoin de quatre mois pour tutoyer son meilleur niveau (2e des Champion Stakes de Farhh). Il ne retrouva son meilleur niveau qu’en 2014 : 2e de Gentildonna dans le Dubai Sheema Classic et lauréat du Ganay devant Trêve.

On pourrait aussi citer California Chrome, qui a été absent dix mois entre son premier succès dans la Dubai World Cup (Gr1) 2015 et sa rentrée victorieuse aux États-Unis en janvier 2016…

Comme nous l’a confié un membre de son entourage mercredi matin, le problème numéro un pour Almanzor est le timing. On sait depuis plusieurs mois qu’il entrera au haras à la fin de l’année. D’ici là, et après sa rentrée catastrophique, a-t-il le temps de se métamorphoser ? Pas facile. Almanzor a le droit de progresser sur sa rentrée, de retrouver petit à petit ses meilleures sensations mais, pour la saison 2017, ce déclic risque de n’arriver que trop tardivement.

7. Si Almanzor avait été une femelle, sa préparation dans de telles conditions aurait-elle été plus facile ?

Mâle ou femelle, un cheval privé de compétition aussi longtemps entre son année de 3ans et son année de 4ans (dix mois dans le cas d’Almanzor) se développe, poursuit sa croissance plus qu’il ne l’aurait fait en continuant un travail normal. À Clairefontaine, lors de son galop public du 8 juillet (son premier « demi-train »), Almanzor était apparu très enrobé, et Jean-Claude Rouget avait même confié qu’en le sellant, il s’était rendu compte que ce n’était plus le même cheval que l’an dernier. Mercredi dernier, lors de son dernier gazon en vue de sa rentrée, le cheval avait perdu du poids. Suffisamment pour gagner un Gr3 finalement remporté par un cheval en 50 de valeur ?

Le résultat aurait-il été différent avec une femelle ? Peut-être car elles s’alourdissent moins. Mais elles peuvent aussi développer plus de caractère…

8. Le choix de garder un gagnant classique à l’entraînement est-il raisonnable ?

Un seul gagnant du Derby et du Jockey Club est resté à l’entraînement avec une réussite conséquente : High Chaparral. Il est d’ailleurs amusant de constater que le cheval était rentré au mois d’août de ses 4ans, dans une course plutôt facile, au Curragh, avant de gagner les Irish Champions Stakes, de se classer troisième de l’Arc et de conclure sa carrière sportive par une victoire dans la Breeders’ Cup. Mais on pourrait aussi citer Vision d’État, vainqueur des Prince of Wales’s et de la Hong Kong Cup (Grs1) à 4ans, ou encore Montjeu, titulaire de la Tattersalls Gold Cup, du Grand Prix de Saint-Cloud et des King George VI and Queen Elizabeth Stakes (Grs1) l’année qui avait suivi son couronnement classique.

D’autres lauréats de haut niveau comme Camelot et Workforce n’ont pas connu une bonne saison à 4ans. Le cas du Derby irlandais est un peu différent : Hurricane Run a gagné les King George VI and Queen Elizabeth Stakes à 4ans et Dylan Thomas, en plus de la course d’Ascot, a remporté les Irish Champion Stakes et l’Arc de Triomphe. La sélection du pur-sang suit ses règles depuis des siècles. Un gagnant de Derby ou de Jockey Club doit ensuite affronter les chevaux d’âge et s’il arrive à les battre, il est prêt pour le haras. S’il ne gagne pas face aux vieux, il aura un prix de saille moins élevé. Côté sport, admirer Sea the Stars en piste à 4ans aurait été un rêve, mais aimer les courses signifie aussi respecter les règles de la sagesse.

9. Est-il possible de repousser les limites d'un cheval une fois qu'il a atteint son top ?

C’est le sens même des courses. Pour découvrir les limites d’un cheval, il faut lui proposer des nouveaux défis. Frankel avait commencé sa carrière de 3ans avec un rating de 126 ; il a terminé sa saison de 3ans avec un rating de 136 ; puis est monté jusqu’à 140 l’année suivante quand Sir Henry Cecil a décidé de le rallonger.

Almanzor était à 105 début 2016 et a terminé en 129, soit une progression de 24 livres. Il était impossible d’établir a priori que 129 était sa limite et même un Almanzor en légère régression, disons à 125, avait des belles courses à gagner cette année.

Trêve I fut, d’après son rating (130), meilleure que Trêve II (126). Mais cela ne l’a pas empêchée de gagner l’Arc de Triomphe. L’augmentation des allocations des grandes courses pèse aussi. De plus en plus, on verra des chevaux rester à l’entraînement pour gonfler leur compte en banque, même s’ils ont atteint une limite théorique – d’autant qu’on ne le sait pas au préalable !

10. Et l’Arc 2016 ?

Si Almanzor avait remporté le Qatar Prix de l’Arc de Triomphe l’an dernier, cela aurait-il donné encore plus de valeur au cheval pour sa carrière d’étalon ? Almanzor s’est imposé comme un champion sur 2.000m, 2.100m. Les Champion Stakes anglais et irlandais sont des références pour un futur sire. Une victoire sur 2.400m dans l’Arc de Triomphe n’aurait pas changé grand-chose à sa valeur d’étalon. Il a une carte de visite exceptionnelle avec sa victoire dans les Irish Champion Stakes, où il battait des chevaux ayant, en tout, remporté 21 Grs1 : Found, Minding, New Bay, Highland Reel, Harzand, Hawkbill

Almanzor aurait-il gagné l’Arc l’an dernier ? Difficile d’y répondre, mais la configuration de la course n’aurait pas été en sa faveur. Les chevaux vus plutôt aux avant-postes et/ou à la corde ont eu la meilleure réussite. Il était très compliqué de revenir de l’arrière à Chantilly ce jour-là et, avec les doutes sur la tenue d’Almanzor, il n’aurait probablement pas été monté tout de suite "dans le coup", mais plutôt en position de sniper. Dans ces conditions, il lui aurait fallu réaliser un tour de force incroyable.

ENCADRE

Comment les médias gèrent-ils un "scénario catastrophe" ?

Du point de vue des médias, ce qu’il s’est passé ce mardi avec les défaites d’Almanzor et de Brametot, grands favoris de leurs courses respectives, était certainement le pire scénario possible. Nous avons posé la question à Jérôme Lenfant, directeur de la rédaction d’Equidia.

Jour de Galop. – Comment la chaîne Equidia, qui travaille en direct, gère-t-elle un scénario semblable à celui qui s’est produit mardi ?

Jérôme Lenfant. – On sait très bien qu’aux courses, aucun scénario n’est écrit à l’avance. Il est plus rare que l’on tombe sur deux mauvaises surprises, avec deux grands favoris battus, comme ce mardi. Mais quelque part, cela ne change rien à notre façon de fonctionner. Nous commentons les images et les événements et essayons d’avoir toutes les réponses possibles, comme ce fut le cas en allant voir Jean-Claude Rouget après la défaite de Brametot. Vous avez parlé d’un « silence de plomb » dans Jour de Galop et je pense que, sur Equidia aussi, l’enthousiasme des différents journalistes est retombé après ces courses. Notre rôle reste d’informer les parieurs : ceux qui gagnent doivent savoir combien ils ont gagné et nous devons ensuite passer à la course suivante. Pour cette journée, il y avait un décrochage sur Equidia Life pour ceux qui souhaitaient suivre uniquement cette réunion. Ce direct a-t-il, du coup, fait flop ? Ce n’est pas à nous d’en juger.

Equidia, et les médias en général sont-ils préparés à affronter l’inattendu ?

Ce n’est pas la première fois qu’un tel scénario arrive. Il y a eu probablement un moment encore plus difficile cette année, avec la défaite de Bold Eagle dans l’Elitloppet. Parce que c’était une finale d’un Gr1 et un objectif, parce qu’il avait explosé sa batterie en un temps record et que sa défaite paraissait inenvisageable. Mais cela arrive aussi dans le sport : on s’attendait à ce qu’Usain Bolt décroche trois médailles d’or pour ses derniers championnats du monde à Londres ; il est reparti avec une médaille de bronze et, de plus, s’est blessé lors de sa dernière course. Tous ces scénarios inattendus font aussi ce que l’on appelle la beauté du sport.

La différence étant, par rapport à France Télévision par exemple, que les médias hippiques s’adressent à des parieurs et ont une responsabilité supplémentaire de ce point de vue-là. Sont-ils responsables de ne pas avoir vu arriver de telles défaites ?

Il y a évidemment cet aspect-là en plus sur Equidia et pour l’ensemble des média hippiques. Les deux chevaux étaient grands favoris. On peut imaginer qu’un entraîneur comme Jean-Claude Rouget a préparé ses chevaux pour leur rentrée. Il ne les a pas engagés au dernier moment, les a maintenus dans la course et il devait espérer que cela se passerait bien. Est-ce une surprise pour lui aussi ? Les défaites d’Almanzor et de Brametot ont fait la Une, même si nous avons axé un peu plus sur Brametot. Une telle journée marque forcément les gens. Les défaites des pensionnaires de Jean-Claude Rouget redistribuent les cartes en vue de l’Arc et soulèvent d’autres interrogations désormais, certainement différentes pour les deux chevaux : Almanzor va-t-il recourir ? Etait-ce une course à oublier pour Brametot ?