AUX ORIGINES DE… Al Wukair ou l’histoire d’amour de Ballylinch avec la France

Courses / 16.08.2017

AUX ORIGINES DE… Al Wukair ou l’histoire d’amour de Ballylinch avec la France

Par Adrien Cugnasse

La chanson des Rita Mitsouko disait « les histoires d’amours finissent mal… en général ». Cela ne semble pas s’appliquer à l’idylle de Ballylinch Stud avec les courses françaises. C’est dans l’Hexagone que le haras irlandais a trouvé ses meilleurs étalons. Et c’est aussi en France, où sa souche fut façonnée, qu’Al Wukair (Dream Ahead) a ajouté un Gr1 supplémentaire au palmarès du haras, en remportant le Prix du Haras de Fresnay-le-Buffard - Jacques Le Marois.

Il y a toujours un peu de sang Aga Khan dans un pur-sang. Un spécialiste des pedigrees a dit un jour qu’il paierait une caisse de champagne à quiconque trouverait un pur-sang anglais indemne de sang Aga Khan. Je n’ai pas encore trouvé le cheval qui me permettra de lui écrire pour réclamer mon dû. Il est vrai qu’avoir fait naître le père de la deuxième mère de Northern Dancer est un sacré accélérateur. Les mères d’Almanzor (Irish Champion Stakes, Champion Stakes et Prix du Jockey Club), Capri (Derby d’Irlande), Mont Ormel (Juddmonte Grand Prix de Paris), Dar Ré Mi (Pretty Polly Stakes et Yorkshire Oaks) ou Vadamos (Prix du Moulin de Longchamp) ont été vendues par l’élevage princier. Dans le cas d’Al Wukair, il faut remonter un peu plus loin, avec Shahinaaz (Venture), sa quatrième mère. Cette placée du Prix de Royallieu était une petite-fille de Baghicheh (née en 1951, par Nasrullah), deuxième du Prix de Diane. Sa neuvième mère, Dorina (née en 1923, par La Farina), avait remporté le Diane et terminé deuxième du Prix de l’Arc de Triomphe. Plus près de nous, c’est l’édition 1991 du classique cantilien qui a été déterminante dans la destinée d’Al Wukair.

Caerlina, une petite jument au grand cœur. Jean de Roüalle est actuellement l’entraîneur particulier de Son Altesse le cheikh Mansour bin Zahyed Al Nahyan, l’un des plus grands éleveurs et propriétaires de pur-sang arabes dans le monde. En 1991, Caerlina (Caerleon) lui a permis de décrocher son premier Gr1. Elle est ensuite devenue la deuxième mère d’Al Wukair. Il nous a confié à son sujet : « C’était une pouliche très équilibrée. Elle était parfaite, mais petite. C’est certainement la raison pour laquelle elle est arrivée chez moi. En effet, Robert Collet avait le premier choix parmi les yearlings de l’écurie Strauss. Caerlina était très saine, avec de grandes oreilles, de bons aplombs et quatre jambes noires, ce que j’aime beaucoup chez un cheval bai. Sa souche était magnifique, et les sangs de Caerleon et de Top Ville ont très bien fonctionné ensemble. Elle était très signée par son père. À 2ans, elle s’était classée deuxième du Prix Marcel Boussac (Gr1), avant de passer sous les couleurs de monsieur Nitta. Par bonheur, ce propriétaire japonais m’a laissé la pouliche à l’entraînement. En piste, Caerlina avait un cœur énorme. On pouvait la placer n’importe où dans un parcours car elle avait un changement de vitesse impressionnant. Elle l’a prouvé dans l’édition 1991 du Prix de Diane. La pouliche était septième à l’entrée de la ligne droite. Elle a fini en boulet de canon pour décrocher la victoire. Ce succès reste l’un de mes plus beaux souvenirs hippiques. »

La réussite des lauréates du Prix de Diane au haras. En étudiant la descendance des vingt dernières gagnantes du Diane ayant deux produits de 3ans ou plus, on s’aperçoit que 90 % d’entre elles ont donné au moins un black type. Parmi les 10 % qui n’ont pas donné un gagnant à ce niveau, certaines ont produit au moins un placé de Gr1. C’est notamment le cas de Latice (Inchinor), la mère de Fencing (3e du Racing Post Trophy, Gr1) et de Caerlina (Caerleon). Le bilan au haras de la deuxième mère d’Al Wukair, 26 ans après sa victoire classique, est très bon. Elle est à l’origine, en première ou en deuxième génération, de dix black types, dont quatre sont montés sur le podium d’un Gr1. Ses premiers produits ont été conçus outre-Atlantique ; parmi eux, La Nuit Rose (Rainbow Quest), troisième des 1.000 Guinées d’Irlande et de la Poule d’Essai des Pouliches (Grs1), et Star Mie (A P Indy), mère des placés de Gr1 au Japon Curren Mirotic (Heart's Cry) et Hikaru Amaranthus (Agnes Tachyon). Quelques années plus tard, en janvier 1999, Caerlina est passée sur le ring de Keeneland. Elle a fait monter les enchères jusqu’à 700.000 $ avant de revenir dans son pays de naissance, l’Irlande.

Machiavellian, un remarquable père de mère. Pour donner la mère d’Al Wukair, Caerlina a croisé la route de Machiavellian (Mr Prospector). Disparu à l’âge de 17ans, ce lauréat du Morny a donné 71 black types, soit 9,3 % du total de sa production. À titre de comparaison, c’est mieux que certains étalons en vogue actuellement, comme Dark Angel (6,35 %), Invincible Spirit (7,78 %) ou Shamardal (7,44 %). Mais c’est surtout en tant que père de mère que Machiavellian s’est distingué. Ses filles ont produit plus d’une centaine de black types et 25 gagnants de Gr1, dont Territories (Invincible Spirit), Shamardal (Giant’s Causeway), Zoffany (Dansili)… Lope de Vega (Shamardal) a deux fois Machiavellian dans son papier, à trois générations.

Le croisement qui a donné Al Wukair. John O'Connor dirige Ballylinch Stud en Irlande, où sont nés Al Wukair et sa mère. Il nous a expliqué : « Caerlina avait plus de dix ans quand elle est arrivée chez nous. Macheera (Machiavellian), la mère d’Al Wukair, était à l’entraînement chez Robert Collet. À 2ans, elle a connu des problèmes de santé qui ont perturbé sa carrière. Mais c’était une pouliche très estimée. En croisant Macheera avec Dream Ahead, j’avais l’ambition de produire un miler et pas forcément un cheval de vitesse, car il y a de la tenue du côté maternel. Aussi bien sur le plan physique que de l’affinité des courants de sang, c’est un croisement qui me semblait pouvoir fonctionner. Macheera est pleine de Siyouni (Pivotal). Seascapes (Fastnet Rock), la sœur d’Al Wukair, est suitée de Dream Ahead. »

Un Irlandais qui aime la France. John O'Connor aime les courses françaises et elles le lui rendent bien. Il les a découvertes alors qu’il était jeune vétérinaire et Ballylinch Stud a depuis connu une belle réussite avec les futurs étalons façonnés par l’entraînement hexagonal, comme Lawman (Prix du Jockey Club) ou Lope de Vega  (Prix du Jockey Club). Ballylinch a récemment intégré New Bay (Prix du Jockey Club), Make Believe (Poule d’Essai des Poulains), et cette saison, l’entité irlandaise a acquis une partie de Fas (Fastnet Rock), un lauréat du Prix Sigy (L) qui est entraîné par Pia Brandt. Chez Ballylinch, même les étalons qui n’étaient pas entraînés en France y font des incursions fructueuses. C’est le cas de Beat Hollow (Grand de Paris) et de Dream Ahead (Diktat), le père d’Al Wukair.

La vitesse de Dream Ahead. John O'Connor nous a récemment expliqué : « La victoire d’Al Wukair nous est doublement agréable. En tant qu’éleveur, mais aussi en tant que soutien actif de son père, Dream Ahead, qui a débuté sa carrière d’étalon chez nous. Quand un jeune reproducteur fait ses premiers pas pour notre compte, nous lui envoyons des jeunes juments bien nées. Al Wukair était un très beau foal, athlétique, avec une bonne locomotion. En 2015, lorsque Nicolas de Watrigant et André Fabre sont venus le voir avant les ventes, nous étions forcément très contents. Comme son père, il s’est parfaitement adapté à la France. Ce quintuple lauréat de Gr1 a décroché le même rating que Frankel à 2ans. En France, il a ensuite gagné le Prix Morny et sa performance dans le Prix de la Forêt, où il a battu Goldikova (Anabaa) en établissant un nouveau record de l’épreuve, est restée dans les mémoires. »

Un étalon qui réussit bien en France. Après Ballylinch Stud, Dream Ahead est arrivé au haras de Grandcamp, qui dispose donc de deux jeunes étalons sur la montante, avec Dabirsim (Hat Trick). Ses produits s’adaptent bien à la France, comme le prouvent Donjuan Triumphant (Critérium de Maisons-Laffitte, Gr2, 2e du Prix Maurice de Gheest, Gr1), Pursuing the Dream (Prix de la Vallée d’Auge - Kendargent, Listed), Al Wukair (Jacques Le Marois, Gr1), Boos (2e du Critérium de Maisons-Laffitte, Gr2, Prix des Rêves d'Or - Jacques Bouchara, Listed)… Ces succès français ne sont pas totalement un hasard. Outre le rythme de course, auquel tous les chevaux ne s’adaptent pas, être capable d’aller dans le terrain souple est un atout dans l’Hexagone et en particulier à Deauville. C’est ce qu’a prouvé Al Wukair ce dimanche, comme son père l’avait fait dans les Middle Park Stakes (victoire de neuf longueurs sur 1.200m en terrain souple). Cette qualité a également été déterminante lors des victoires françaises de Donjuan Triumphant et Boos.

On ne choisit pas ses parents. Au début de sa carrière, Dream Ahead a été un peu pénalisé par le fait que son père, Diktat, n’a pas la cote. Si Dream Ahead continue sur sa lancée, il confirmera la règle qui dit qu’il ne faut pas condamner le fils à cause du père. On se souvient par exemple du cas de Linamix qui était un fils du peu coté Mendez, alors que Noverre, le père de Le Havre, est parti faire la monte en Inde. Par le passé, Tony Bin fut tête de liste des pères de gagnants au Japon, avant d’être le dauphin à de multiples reprises du phénoménal Sunday Silence (Halo). Et pourtant, ce lauréat du Prix de l’Arc de Triomphe était par le peu recommandable Kampala (Kalamoun) !