Jamais il n’aurait pensé…

Courses / 06.11.2017

Jamais il n’aurait pensé…

Par Adeline Gombaud

Thomas Gueguen a remporté dimanche son premier Gr1 en selle sur Bipolaire (Fragrant Mix) dans le Prix La Haye Jousselin. Qui est ce jockey discret, au parcours peu commun ?

Notre histoire d’amitié n’a pas commencé sur les meilleures bases. C’était un matin de printemps, en 2008, sur les pistes de l’établissement de François Nicolle, qui m’avait gentiment proposé de venir monter à cheval. Quelques mois auparavant, j’avais écrit un article sur l’entraîneur, qui venait de toucher sa première bonne jument avec Queen des Places. Un jeune cavalier m’avait lancé : « Je suis le seul à ne pas être cité dans l’article ! » Thomas Gueguen était alors gentleman-rider et occupait son temps libre à perfectionner son équitation de course. J’avais pris la remarque pour un accès de prétention. J’avais tort, et dès la fin du lot, après avoir eu plus de temps pour converser, je pense que j’avais changé d’avis. Car Thomas est tout, sauf prétentieux.

Jamais je n’aurais pensé… Les premiers mots qu’il a eus, après avoir gagné le Prix La Haye Jousselin (Gr1) avec Bipolaire, peuvent en témoigner : « Jamais je n’aurais pensé pouvoir gagner un Gr1 à Auteuil ! » Ce « jamais je n’aurais pensé… » illustre bien sa personne, et donc sa carrière. Cavalier de complet à la base, il goûte aux chevaux de course, déjà chez François Nicolle, à 14 ans, de façon plutôt sporadique. Quatre ans plus tard, il est assez mordu pour arrêter le complet et prendre sa licence de gentleman. Il est alors étudiant à Poitiers – il a passé un DUT en génie mécanique et deux licences dans ce domaine –, et les courses, ce n’est alors qu’un loisir prenant. Il monte six fois en deux ans, mais prend goût au travail des sauteurs le matin. Au point qu’à l’heure de choisir de continuer ses études ou de s’investir plus dans les chevaux, il choisit la seconde option…

Il se rappelle : « Je voulais gagner ma vie en montant à cheval, mais il n’était pas alors question du tout de monter en course ! C’était vraiment l’entraînement qui me plaisait, dresser et sauter les chevaux le matin… » Thomas joue aussi à l’occasion le rôle de garçon de voyage. « J’emmenais aux courses les chevaux que je travaillais le matin, et je me disais que, peut-être, moi aussi, je pouvais les monter l’après-midi… Mais je ne pensais pas vraiment en être capable. Il a fallu que François me propose de prendre ma licence, parce qu’il avait besoin d’un jockey à décharge, pour que je me lance. » Commence alors l’époque de l’apprentissage, sur des petits champs de course, avec des résultats mitigés. « J’étais très irrégulier dans mes prestations. Je pouvais monter une bonne course et la suivante complètement à l’envers. Le patron ne pouvait pas me faire entièrement confiance donc… » L’écurie n’était pas quant à elle ce qu’elle est devenue aujourd’hui. Les partants parisiens n’étaient pas monnaie courante, et le "gamin" n’y avait pas accès.

Accident sur accident. En 2011, il commence à monter plus souvent et débute même en obstacle un certain Farlow des Mottes (Maresca Sorrento), alors qu’il a encore le droit à sa décharge. Puis arrive le mois de juin, l’hippodrome de Toulouse, une très mauvaise chute. Double fracture des vertèbres dorsales. Opération, puis un long arrêt. Il remonte en octobre 2012 sur le même hippodrome et s’impose d’emblée avec l’un des chouchous de l’écurie, l’anglo Paulin de Sourniac (Zeffir). Cette année-là, le couple gagne ensuite le steeple des anglos à Enghien, et Thomas conclut son année avec deux succès… En 2013, il est à peu près épargné par les blessures, mais le sort s’acharne l’année suivante, avec trois fractures différentes. « Tous ces arrêts, cela a été difficile à gérer. Le pire, ce fut sans doute l’an dernier. J’avais même dit à mes proches que j’allais arrêter. J’ai perdu les montes de bons chevaux… J’avais débuté De Bon Cœur, j’avais aussi monté deux fois Alex de Larredya, puis je me suis blessé. James Reveley a pris le relais avec De Bon Cœur, Gaëtan Masure celui avec Alex, et ils les ont gardés. C’est normal, c’est comme ça… De mon côté, j’avais l’impression de ne plus progresser, de ne pas avoir le niveau pour aller plus haut. C’est François qui a su trouver les mots pour que je continue. Il m’a dit qu’il fallait y croire, qu’il fallait avoir de l’ambition. Que s’il avait raisonné comme moi, il serait resté un petit entraîneur de province à regarder les autres gagner à Paris… »

Fier, tout simplement. Dimanche, beaucoup d’amis de Thomas et plusieurs membres de sa famille avaient fait le déplacement à Auteuil. La victoire a eu un goût particulier : « Aujourd’hui, je redescends un peu de mon nuage. Il le faut parce que tu vois, je suis à Fontainebleau pour monter la troisième. Mais hier, oui, c’était un jour magique. C’était énormément d’émotion… Je ne pensais pas être capable de pleurer après une course, et pourtant ! Avec toutes ces personnes qui étaient là pour moi… Je me suis senti fier, simplement ! La victoire est d’autant plus belle parce que c’est Bipolaire, que je monte tous les jours depuis qu’il est arrivé à la maison. On se connaît par cœur tous les deux… » 

Thomas n’a connu qu’un entraîneur, François Nicolle, et il est évident que sa carrière a aussi suivi la formidable progression de l’écurie de Saint-Augustin. Il aurait pu aller voir ailleurs, mais ce n’est pas vraiment le genre du bonhomme. « Il y a trois ans, quand j’ai pensé arrêter – bon, oui ! je crois que j’ai voulu arrêter presque tous les six mois ! –, on m’a suggéré d’aller voir ailleurs. Mais j’ai pensé que je savais ce que je perdais, et pas ce que j’allais trouver. L’écurie était en train d’exploser. Je voyais bien qu’on n’était pas loin de gagner des Groupes. Je suis resté et je pense avoir pris la bonne décision. Par rapport à certains autres jockeys, c’est vrai que je monte moins souvent, mais je monte fréquemment des premières chances, des chevaux parfaitement dressés, et donc je prends moins de risque, car je sais que je suis assez fragile. Sans agent, de toute façon, on ne vous appelle pas. Mais je ne suis pas dans cette optique. Je privilégie la qualité à la quantité. »

Rassurez-vous, Thomas n’a plus du tout envie d’arrêter. Il a sans doute plusieurs idées de reconversion en tête, car il a eu le temps d’y réfléchir, mais elles sont bien rangées dans un coin de son cerveau. Pour le moment, ce sont les courses : « C’est difficile de se projeter dans un avenir quand tout va bien. Tant que je vais bien physiquement, et c’est le cas en ce moment, je continue. J’ai plusieurs chevaux de Gr1 dans mon piquet, alors il n’y a aucune raison de penser à arrêter. Peut-être que l’hiver sera rude, qu’il faudra faire le dos rond, mais je penserai dans ces moments-là au printemps qui se profile et aux bonnes courses à venir… Et ça ira ! » Oui, Thomas, ça ira.