MARTIAL BOISSEUIL :  « DURANT TOUTES CES ANNÉES, JE ME SUIS VRAIMENT RÉGALÉ »

11.12.2017

MARTIAL BOISSEUIL : « DURANT TOUTES CES ANNÉES, JE ME SUIS VRAIMENT RÉGALÉ »

Figure incontournable des courses de pur-sang arabes, notamment en tant que racing manager de Son Altesse le cheikh Mansour bin Zayed Al Nahyan, Martial Boisseuil prend bientôt sa retraite. À cette occasion, il revient pour nous sur toutes ces années de passion hippique qui l’animent depuis son enfance.

C’est tout jeune que Martial Boisseuil a attrapé le virus des chevaux. La transmission s’est effectuée tout naturellement, par la figure paternelle : « Mon père avait des trotteurs et m’emmenait parfois le matin à l’entraînement. J’ai très vite eu un poney avant de monter en concours hippique puis en course. Aujourd’hui, on appelle ces épreuves des courses de poneys ou de jeunes cavaliers, mais à mon époque, on les nommait sociétés hippiques rurales. Je lisais Le Sport du Sud-Ouest, le plus grand quotidien hippique de la région, et j’achetais de temps en temps avec mes économies, Paris-Turf et Sport Complet, les deux grands journaux de l’époque. Dans les clubs, on avait des pur-sang de réforme et il y avait beaucoup de courses en Charente et dans le Limousin. C’est comme cela que j’ai monté vers 13 ans une jument de pur sang anglais par Oural et Velours, la sœur d'un certain Jappeloup, nommée Veloutine. » Avec son goût pour la compétition, Martial Boisseuil monte en gentleman-rider : « J’ai monté pour la première fois en tant que gentleman à 16 ans, sur la piste de Libourne. C’était pour James Crockett, un entraîneur anglais basé à La Teste-de-Buch. »

Entraîneur en 1972

C’est en tant qu’entraîneur qu’il démarre sa carrière dans les courses : « J’ai débuté en 1972 à Limoges, sur l’hippodrome de Texonnieras. J’y suis resté quatre ans avant de déménager à Royan car je trouvais le site bien situé, notamment dans l’Ouest où je me déplaçais beaucoup, ainsi que pour aller dans le Sud-Ouest et le Centre. J'ai démarré avec quatre ou cinq chevaux, c’est tout ». À l’époque, entraîner en province ne signifiait pas la même chose qu’aujourd’hui, « tout simplement parce qu’il n’y avait pas d’autoroutes ! C’était un monde complètement différent. On nous prenait pour des rigolos ! Il fallait des heures pour traverser les villes en camion. Il y avait toujours des problèmes mais c’était très amusant. Je me suis tout de même régalé. J'ai acheté quelques anglo-arabes pour commencer car c’était plus facile d’en acquérir à des prix décents et de rechercher des origines valables. »

La rencontre avec le cheval arabe

« Je voulais voir la différence entre un arabe et un pur-sang. J’aime bien découvrir et comprendre le pourquoi du comment. J’ai eu un pur-sang arabe en 1975, mais il était très mauvais. À l’époque, il n’y avait que trois courses pour les chevaux arabes dans l’année. Elles venaient juste de reprendre l’année précédente. C’étaient des courses atypiques avec des chevaux séparés par des dizaines de longueurs sur toute la piste. Le premier gagnant cette année-là s’appelait Brassicaire (Ourour), un poulain alezan entraîné par le domaine de Pompadour. Mon cheval à moi était mauvais mais très beau. Il s’appelait El Jenab (Gosse du Béarn). Je l’ai vendu aux Haras nationaux et il a fait beaucoup de chevaux d’endurance, mais rien pour ce qui est des chevaux de course. » Ce premier contact avec le cheval arabe va perdurer et se développer. Martial Boisseuil décide de se lancer. « J’ai pris un créneau que personne ne voulait mais je me disais qu'un jour cela marcherait. Qui plus est, cela m'amusait. J’ai fait ce métier pour m’amuser. J’ai d'ailleurs appris à marcher sur l’hippodrome de Poitiers, là où ont été pour la première fois introduits les Arabes, au VIIIe siècle. »

Martial Boisseuil, acheteur et vendeur

Martial Boisseuil cède son écurie à son employé, Arnaud Chaillé-Chaillé : « Il avait travaillé pour moi pendant quatre ans. Il a eu Amidou Douzaia (Chéri Bibi), une jument arabe, Play of Light (Lesotho), un cheval d’obstacle, et Kapi Creek (Sicyos), deuxième du Grand Critérium de Bordeaux (L). On avait acheté Kapi Creek à Deauville à 13 heures, à un moment où il n’y avait personne. Arnaud voulait un cheval précoce et elle avait une origine Watinne qui correspondait. Il y avait de la précocité dans toute la famille. J’ai toujours acheté et vendu des chevaux. Certains n’ont jamais couru et ont été vendus clés en mains. La première jument que j’ai vendue fut Tessadite (Tidjani), la sœur d’Amidou Douzaia. Elle est partie au Sultanat d’Oman. C’était le premier gagnant de Tidjani et je l’avais vendue au courtier Bruno Ridoux, qui était ce jour-là avec Nicolas Madamet. »

 

Des rencontres qui marquent une carrière

La vente, le goût des origines et un brin de chance provoqueront de belles rencontres, en premier lieu celle avec le cheikh Tahnoon bin Zayed Al Nahyan. « Avec son frère le cheikh Mansour, ils ont effectué leurs études aux États-Unis. Ils s’intéressaient énormément aux pédigrees et toutes les nuits, ils m’appelaient malgré le décalage horaire. Parfois deux ou trois fois par nuit. On était en 1991-1992. Je ne parlais pas bien anglais et c’est un Marocain, monsieur Kasraoui, qui me traduisait tout. C’est avec lui que j’ai commencé à travailler. » Cette collaboration avec la famille Al Nahyan va durer plus de quinze ans. Martial Boisseuil est notamment en charge des croisements. Il n'hésite alors pas à croiser les sangs. « Je crois dans le choc des courants de sang. C'est simple et améliorateur. Cela fonctionne toujours à la première génération. Je me suis aperçu que la réussite d’un cheval comme Amer (Wafi) s'est réalisée grâce à l’outcross. Pierre-Désiré Allaire et Jean-Pierre Dubois l’ont pratiqué auparavant dans leur discipline respective et ont été des précurseurs. C'est ce que j’aime dans un cheval comme Karmah (ZT Shahkar), qui était un magnifique arabe venu d’Amérique du Sud, ou bien dans Mahabb (Tahar de Candelon) qui avait du sang portugais, américain et français. »

 

L'étude approfondie des stud-books

« J'ai beaucoup étudié les stud-books, ceux d’avant 1956. Les courses de pur-sang arabes ont été interrompues en France pendant près de vingt ans, de 1956 à 1974. Je me suis donc penché sur les Chroniques du Turf des établissements "Chéri", de gros dictionnaires bleus, pour avoir tous les résultats de cette période. J’ai consulté ces ouvrages lors de mes séjours à La Teste-de-Buch, quand j'avais 10 ou 12 ans, chez monsieur Crockett qui les avait tous. Je m’en suis imprégné et cela me passionnait. » Martial Boisseuil a connu une belle réussite avec le cheikh Mansour, mais également avec des entraîneurs et des jockeys qui ont travaillé pour la casaque.

Aujourd’hui, son quotidien s’articule « autour des engagements. Je les regarde tous. J’ai la liste et les performances de tous les chevaux engagés. J'attribue mes propres ratings. Je dis aux entraîneurs de la casaque de courir ou de ne pas courir. Ils n’ont pas besoin de faire le papier, je le fais à leur place. Je suis en contact tous les jours avec le haras du cheikh Mansour. Toutes ces années, je me suis vraiment régalé. » Alors pourquoi arrêter maintenant ? : « Parce que j’ai 70 ans. Et puis il faut savoir partir quand tout va bien et j’ai envie de découvrir autre chose dans la vie. Des choses que je n’ai pas pu faire. Ce métier est très exigeant. Demain, je vais vivre de manière plus cool. Je n’aurai plus de stress, surtout celui des résultats, et je dois perdre mon ventre aussi (rires). Je vais me consacrer à la lecture. J’ai acheté beaucoup de livres que je n’ai pas eu le temps de lire. J’aime également chiner dans les brocantes, chez les antiquaires. Aller au musée. Je vis au bord de la mer, dans un bel environnement, cela me va très bien. Je ne dis pas que je n’irai plus aux courses, surtout à l’international. Enfin, j’ai des souvenirs d’enfance de courses sur la plage à Royan ou celle de Vertbois sur l’île d’Oléron, à laquelle on accédait par le bac. C’était l’une des plus belles plages de France. Je m’étais régalé à l’époque mais j’étais trop jeune et j’ai envie de revivre cela. Alors je n’hésiterai pas à me rendre à Lannion, Plestin-les Grèves… »

« Aujourd'hui, je voudrais surtout remercier ceux qui m’ont appris des choses dans les courses et à qui je dois tout. Je pense à James Crockett, ce vieil entraîneur anglais qui était à La Teste, le Dr Édouard Pouret, le plus grand vétérinaire français d'alors, Henri Nicolas, entraîneur de Marcel Boussac, mais aussi Max Bonaventure, entraîneur de grandes casaques comme celle de madame Stern. » En parlant de casaque, il évoque la sienne, « celle des Vanteaux, que m’a donnée un membre de la famille et qui aura bientôt 50 ans. Elle a couru pour la première fois le 22 juin 1969. C’est l’une des sept plus anciennes casaques françaises. Les courses ont changé, les gens aussi mais je n’ai aucune nostalgie. »

 

Parmi les chevaux arabes les plus marquants de sa carrière

  • Joyzell (Jaf Ortphatyn), la mère de Mahabb (Tahar de Candelon), une championne invaincue en vingt-neuf courses et détentrice de deux records du monde sur la distance de 1 000 et 1 200 mètres.
  • Unchainedd Melody (ZT Ali Baba), trente-sept victoires en trente-huit courses et qui avait battu le record de la piste d’Abu Dhabi sur 1 600 mètres en 1’40’’12, le 8 mars 1998.
  • Turbo (Ricardo), le cheval turc, qui était un phénomène sur 1 600 mètres dans son pays.
  • Saklawi Jadrane (Kesberoy), qui a débuté chez Arnaud Chaillé-Chaillé. Il a remporté cinq victoires d’affilée dont le Prix du Président des Émirats Arabes Unis - Challenge Derby à Deauville avant d’être exporté aux Émirats. Il y a gagné deux Groupes I PA sur 2 000 mètres et 2 400 mètres pour Julian Smart.