La folle semaine de Gérard Doyen, du Salon du livre à Cheltenham

Élevage / 14.03.2018

La folle semaine de Gérard Doyen, du Salon du livre à Cheltenham

Par Adrien Cugnasse

Ce vendredi, Paris accueille le Salon du livre. Gérard Doyen, à la tête des éditions Orphie, prépare activement cet événement. Mais c’est le festival de Cheltenham, où il a décroché son premier Gr1, qui lui a causé quelques insomnies… Il est l’éleveur de Bénie des Dieux (Great Pretender), lauréate du Mares’ Hurdle (Gr1) alors qu’elle débutait sur les claies.

Jour de Galop. – Comment était Bénie des Dieux dans sa jeunesse ?

Gérard Doyen. – Elle sortait du lot dès le départ. Nous l’avons débourrée et préentraînée. Bartabas était à Paray-le-Monial et il l’a repérée, alors qu’elle n’avait jamais couru. Je n’avais pas l’intention de la vendre car je fais courir sous mes couleurs. Mais il a su me convaincre, et ce d’autant plus que j’espérais qu’elle revienne chez moi à l’élevage après sa carrière de course. Entre-temps, après trois sorties et une victoire, des offres sont arrivées de l’autre côté de la Manche. Je suis actuellement en pleine préparation du Salon du livre et il m’était hélas impossible de me déplacer à Cheltenham ce mardi. J’ai donc suivi la course à la télévision. C’est la concrétisation d’une décennie de rêve et de travail. Pour ne rien vous cacher, je n’ai pas pu trouver le sommeil dans la nuit de lundi à mardi. Mais j’y croyais, car la jument a du cœur. Néanmoins, à mes yeux, sa plus belle victoire remonte au mois d’août 2014. Sous la férule d’Isabelle Gallorini, elle s’était imposée en plat à Clairefontaine avec une pointe de vitesse remarquable.

Dans quel contexte avez-vous acheté Cana, la mère de Bénie des Dieux ?

J’étais très proche de monsieur Corbière [qui a élevé, pour son propre compte ou celui de ses clients, Robin des Prés, Corscia, Robin des Champs, Garde Royale, Saônois et Storm of Saintly, ndlr], un éleveur inspiré dans les choix de ses étalons et de ses souches. Il m’a beaucoup influencé et je lui ai d’ailleurs acheté plusieurs chevaux. J’allais chez lui deux fois par an. Monsieur Corbière m’avait d’ailleurs proposé Saônois (Chichicastenango), futur gagnant du Prix du Jockey Club, pour une somme raisonnable, et je ne l’ai pas pris… car il était petit et pas très beau. Mon intuition ne fonctionne pas toujours ! Mais en 2005, il avait inscrit Cana (Robin des Champs) aux ventes de Saint-Cloud. Quand j’ai vu la pouliche dans ses herbages, alors qu’elle avait 2ans, je n’ai pas pu m’empêcher de l’acheter. Elle m’a tiré l’argent de la poche et j’ai à peine discuté le prix, si bien qu’il l’a retirée de la vente. C’était une magnifique pouliche. Je l’ai ensuite exploitée car je suis également permis d’entraîner. Cette souche est un peu tardive et Cana avait décroché trois places en compétition.

Pourquoi avoir croisé Great Pretender et Cana ?

J’apprécie le pedigree de Great Pretender (King’s Theatre). C’est un cheval avec une certaine rusticité et de la dureté. La jument était immense, il me fallait un étalon pas trop important. Ce croisement, c’est une intuition. La réussite de Bénie des Dieux, c’est donc en grande partie une question de chance. Surtout que Cana est un peu une bête à misère. Elle a été saillie dix fois pour seulement deux poulains vivants, malgré toutes les précautions que nous avons prises. C’est une jument très compliquée pour la reproduction. J’essaye de la déplacer le moins possible et actuellement elle pleine de Blek (Chichicastenango). Je n’ai qu’un seul produit de cette jument, la 2ans Grâce des Dieux (Blek), qui est vraiment très belle. Je vais l’exploiter, en la mettant dans du coton. D’une manière générale, mon activité hippique est plus orientée vers mon écurie de course. Je n’ai qu’une poignée de poulinières, la plupart en association avec d’autres éleveurs, notamment le haras des Châtaigniers. Je récupère ensuite les poulains pour les exploiter.

Vous avez également tenté des croisements à l’envers, avec des étalons de concours hippique issus de pur-sang anglais, comme If de Merzé et Fidelio du Donjon ?

D’une certaine manière, je suis assez fantaisiste. J’ai tenté des croisements à l’envers avec deux étalons de type AQPS qui avaient sauté à haut niveau en concours hippique. Ils n’avaient pas couru, car élevés pour les sports équestres, mais leurs courants de sang et leurs aptitudes me paraissent intéressants. J’ai ensuite recroisé leurs filles avec des étalons pur-sang anglais. Certains produits ont réussi dans les sports équestres [Quelajoie Hugaux, classé en Pro 2 CCE,].

Comment est née votre passion pour les courses ?

J’aime la compétition et dans ma jeunesse, j’ai beaucoup monté en concours hippique et en cross-country. Je suis un homme de défis, dans mon métier comme dans ma passion pour les courses. C’est aussi pour cette raison qu’il m’arrive de faire des croisements un peu bizarres ! J’ai créé le Bourgogne Racing Club et j’emploie Christophe Provot en tant qu’entraîneur particulier. Il est basé à Paray-le-Monial, avec actuellement six chevaux dans son effectif, dont mon élève Tetetcorde Hugaux (Turgeon) qui s’est notamment classé troisième du Grand Cross de Craon (L) en 2015, et First Frost (Silver Frost) qui a gagné un handicap à Deauville en 2016. Je n’aime pas mettre beaucoup d’argent dans les chevaux et je suis même connu pour cela… Gagner avec des sujets qui paraissent moyens ou des origines inattendues, c’est un véritable défi. Par exemple, j’ai récemment gagné un steeple-chase à Paray-le-Monial avec un produit de Sandwaki (Miswaki). Je l’ai acheté 2.500 € alors qu’il avait 2ans. Mais il était issu d’un bon élevage et sa deuxième mère, Lagoda (Trepan), fait partie des premiers gagnants de Guillaume Macaire en plat ! Je travaille beaucoup avec monsieur Gauvin, que j’estime et qui est un ami. Lorsqu’il a un cheval de plat avec du modèle mais qui paraît limité, je le récupère pour l’obstacle. Il est certain que si j’étais moins radin, j’aurais remporté plus de courses à Auteuil ! À ce titre, Cana est une exception. Je n’avais jamais acheté un cheval aussi cher.

Vous êtes à la tête des éditions Orphie, une maison spécialisée dans les ouvrages sur l'Outre-Mer, qui emploie une quinzaine de personnes. C’est une orientation originale pour un éditeur basé à Chevagny-sur-Guye en Saône-et-Loire !

J’aime passer du temps dans des endroits ensoleillés ! Mais plus sérieusement, c’est un positionnement stratégique qui me permet d’être leader sur ce marché, car les grands acteurs de l’édition ne s’aventurent pas dans cette niche. Notre offre est très large, du livre de cuisine jusqu’au roman policier en passant le guide touristique. Cette maison d’édition, c’est encore un challenge. Mon autre grand défi, c’est d’arriver à cumuler mon emploi du temps de chef d’entreprise et ma passion pour les chevaux. Surtout que ma société est un peu une usine à gaz, en étant également présent à la Réunion, en Guadeloupe, en Martinique et à Mayotte, où comme vous le savez, la situation est actuellement délicate. J’ai appris à déléguer et à faire confiance. En ce qui concerne les chevaux, monsieur Provot est un excellent entraîneur particulier. Il est digne de confiance, modeste et travailleur. Ses résultats sont bons. Par le passé, il travaillait chez un de mes amis d’enfance, Marc Boudot, et il avait d’ailleurs monté en course sous mes couleurs. Lorsque Marc Boudot nous a quittés, et que son épouse a souhaité se concentrer sur l’élevage, j’ai pris le relais.