À LA DÉCOUVERTE DU BERLAIS - L’obstacle, pour le meilleur et pour la passion - Par Adrien Cugnasse

Élevage / 21.01.2019

À LA DÉCOUVERTE DU BERLAIS - L’obstacle, pour le meilleur et pour la passion - Par Adrien Cugnasse

À LA DÉCOUVERTE DU BERLAIS

L’obstacle, pour le meilleur et pour la passion

Par Adrien Cugnasse

Quel haras peut se prévaloir d’avoir vu grandir, en l’espace de six saisons, des lauréats de Gr1 en plat, sur les obstacles et avec les pur-sang arabes ? C’est le Berlais ! Jean-Marc et Cécile Lucas nous ont ouvert les portes de cette structure à cheval entre polyvalence et exigence. Dans notre précédente édition, sous la bannière du French Purebred Arabian (notre publication dédiée aux pur-sang arabes), nous nous sommes concentrés sur l’histoire de ce haras et son activité dans la discipline du plat. Place à l’obstacle ! [PARTIE 2 SUR 2]

Le haras du Berlais est l’une des structures phares de l’obstacle français. C’est ici qu’ont vu le jour plus de vingt sauteurs capables de gagner un Groupe ou d’être sur le podium au niveau Gr1. Cette constance dans la réussite sur les obstacles est le fruit d’une réflexion stratégique qui a été suivie d’une intense sélection.

Une bonne dose de pragmatisme. Jean-Marc et Cécile Lucas nous ont confié : « Nous avons choisi d’élever des chevaux d’obstacle, car les juments et les saillies de qualité étaient plus accessibles lorsque nous nous sommes lancés. Il fallait alors débourser dix fois plus pour acquérir la même chose en plat. Mais en quelques décennies, le prix des juments d’obstacle a beaucoup progressé. Nous n’aurions certainement pas les moyens d’acheter aujourd’hui les souches que nous avions acquises à l’époque. »

Les Lucas disposent de quinze poulinières d’obstacle, toutes de pur-sang anglais. « Nous n’avons pas d’AQPS, car ce sont des chevaux parfois plus tardifs et nous voulons vraiment produire des sujets performants à 3 et 4ans. C’est là que se trouve la plus-value. Le programme français nous y encourage, de la même manière qu’en plat, les saisons à 2 et 3ans sont primordiales. » Certaines des plus belles familles de l’obstacle français sont représentées, comme la souche Montesson. Cependant, la lignée la plus présente, avec sept juments, est celle de Chinca (Orvilliers).

Une souche en Or. Le sang de Chinca est arrivé au haras du Berlais par l’intermédiaire de ses deux filles, Shinca (Port Lyautey) et Chica Bonita (Badayoun). Née en 1975, elle est déjà l’aïeule d’une vingtaine de black types sur les obstacles, la très grande majorité sous l’affixe "du Berlais", dont Chinco (Grand-Steeple Chase de Paris, Gr1), Sherkan du Berlais (troisième du Prix Cambacérès, Gr1), Chimère du Berlais (Prix Cambacérès, Gr1), Mr Mole (3e Celebration Chase, Gr1), Bonito du Berlais (Prix Cambacérès, Gr1), Caid du Berlais (2e Future Champions Finale Juvenile Hurdle, Gr1)… Jean-Marc Lucas nous a confié : « Chica Bonita est arrivée ici par l’intermédiaire d’Hervé Bunel. Et Jean-Paul Gallorini m’a proposé Shinca. Au départ, les chevaux de cette famille étaient assez légers. Ils n’avaient pas trop de modèle. Shinca toisait environ 1,63m. Elle était très distinguée. Le sang de Cadoudal a ramené de la masse. Dans un second temps, nous avons utilisé des chevaux qui avaient gagné en plat, comme Poliglote ou Trempolino, car il faut être vigilant et préserver la classe de plat. »

Sélectionner par l’obstacle et pour l’obstacle. Dix-huit chevaux portant l’affixe du Berlais sont montés sur le podium au niveau Gr1 sur les obstacles. Cinq sont issus d’étalons ayant eux-mêmes sauté. L’utilisation de ce type de reproducteurs est ancienne au Berlais, bien avant qu’ils ne soient à la mode. D’ailleurs, Saint Preuil (Dom Pasquini) et Indian River (Cadoudal) ont fait partie des étalons du haras. Ce dernier, acheté sur les conseils de Guillaume Macaire, a notamment produit Native River, lauréat de la Gold Cup (Gr1) de Cheltenham en 2018.

Au sujet de cette orientation où il a fait partie des précurseurs, Jean-Marc Lucas nous a expliqué : « C’était une prise de risque. Mais nous avions le soutien de Guillaume Macaire. Ce type de tentatives, sans l’aval d’un entraîneur, aurait été difficilement réalisable. Il faut bien avoir conscience qu’à l’époque, l’obstacle était le parent pauvre de la filière. Dans tous les cas, ne pas castrer un sauteur, c’est une question de feeling. »

Jean-Marc et Cécile Lucas gardent un entier par génération qui voit le jour au haras. L’exercice n’est pas sans risque, en particulier celui de gâcher la carrière de compétition d’un cheval qui a une véritable valeur commerciale. Il ne faut donc pas se tromper, en essayant de choisir des sujets qui présentent les qualités mentales pour être exploitables et le potentiel pour éventuellement devenir de bons reproducteurs.

Une influence grandissante. Actuellement, deux étalons élevés au haras par et pour l’obstacle font la monte après avoir décroché du caractère gras à Paris. C’est certainement un cas unique. En France, Castle du Berlais (Saints des Saints) devrait réaliser un bon début de carrière en 2018 au haras du Lion. Royalement né, black type sur les obstacles, il correspond à ce que beaucoup d’éleveurs de sauteurs recherchent actuellement. De l’autre côté de la Manche, à Yorton Farm, Clovis du Berlais (King’s Theatre) représente une petite révolution. Qu’un étalon français, né pour l’obstacle et placé de Groupe à Auteuil, officie en Angleterre est une grande nouveauté qui en dit long sur l’aura de l’élevage hexagonal dans le berceau des courses au galop.

À moyen terme, il faudra suivre avec attention les performances de Goliath du Berlais (Saint des Saints). Impressionnant physiquement, ce 3ans porte bien son nom. Remarquablement bien né, ce pensionnaire de Guillaume Macaire reste sur deux deuxièmes places sur les haies d’Auteuil dans des lots qui semblent être de première qualité. Enfin pour l’avenir, la pérennité du sang de Poliglote (Sadler’s Wells) pourrait bien être assurée par son fils Colbert du Berlais. Il n’est âgé que d’un an et si la route est longue, il peut déjà se prévaloir d’un physique avantageux et d’un pedigree tout à fait enviable, étant un petit-fils de la championne Royale Athenia (Garde Royale). Né en 2016, Nirvana du Berlais (Martaline) est lui aussi resté entier. Très estimé, c’est le frère de deux chevaux de Groupe, Aubusson (Ballingary) et Triana du Berlais (Presenting).

Une question de feeling. L’élevage de sauteurs passe également par l’utilisation d’étalons ayant gagné en plat. Là encore, pas de règle, c’est une question de feeling. Jean-Marc Lucas nous a confié à ce sujet : « Il y a le modèle bien sûr. Et puis il y aussi le pedigree et les performances. Des chevaux comme Trempolino et Poliglote, que nous avons utilisés avec succès, étaient de vrais sujets de 2.400m. En 2018, nous allons essayer Zarak (Dubawi). Il a du physique, il a gagné un Gr1 sur 2.400m et sa mère est une sœur de Zarkandar (Azamour), gagnant de quatre Grs1 sur les haies, sur quatre hippodromes différents et des deux côtés de la Manche. Mais c’est aussi et surtout le souvenir de sa mère, la championne Zarkava (Zamindar). Nous cherchons des chevaux solides qui ont confirmé dans le temps, pas forcément des gagnants en terrain souple, mais au moins sur le gazon. Parmi les jeunes reproducteurs, nous utilisons Manatee (Monsun), lauréat du Grand Prix de Chantilly et du Prix du Conseil de Paris (Grs2) et Masked Marvel (Montjeu), gagnant du St Léger (Gr1, 2.900m) et troisième de la Coronation Cup (Gr1, 2.400m). »

Diversifier les courants de sang. La particularité du haras du Berlais, c’est aussi de faire saillir des juments d’obstacle de l’autre côté de la Manche. Là encore, c’est une pratique rare. Jean-Marc et Cécile Lucas ont par exemple utilisé avec succès King’s Theatre (Sadler’s Wells) et Presenting (Mtoto). En 2017, ils ont fait appel aux services de Shantou (Alleged). Les éleveurs nous ont expliqué : « Nous essayons de tester de jeunes étalons stationnés en France, car il faut leur donner leur chance et ils représentent l’avenir pour l’élevage hexagonal. Mais parfois, avec une jument maiden ou qui n’est pas suitée, il peut être intéressant d’aller chercher d’autres courants de sang en Angleterre ou en Irlande. À chaque fois que nous faisons un croisement, nous partons dans l’optique que si nous obtenons une femelle, il faut qu’elle soit suffisamment bien née pour que nous ayons envie de la garder à l’élevage. » Cette politique est clairement visible à la simple lecture de la liste des juments d’obstacle du Berlais. On trouve deux filles de Presenting et deux de King’s Theatre ce qui est un cas unique pour un haras français.

Des hauts et des bas. Jean-Marc et Cécile Lucas sont des acharnés de travail. Ils nous ont expliqué : « Le jour du Grand Prix, en Martinique, il y a le Prix du Haras du Berlais. Nous y allons tous les ans au mois de janvier. C’est un événement sympathique avec des gens très passionnés. C’est aussi et surtout le seul moment de l’année où nous pouvons faire un break. Le reste du temps, nous n’avons pas souvent le temps d’aller aux courses. S’absenter pendant une journée de travail au cœur de la saison, ce n’est pas évident. Nous sommes aussi heureux et fiers des victoires des chevaux de nos propriétaires que des nôtres. Même si notre nom n’apparaît pas forcément, c’est notre travail qui est récompensé. Mais dans tous les cas, nous sommes dans l’instant, pour ne pas nous attarder sur les moments difficiles ou les périodes d’euphorie.

Tous les ans, les chevaux élevés au haras du Berlais décrochent une quinzaine de mentions black types, en plat, sur les obstacles et sur le circuit des pur-sang arabes. Pourvu que ça dure ! Notre image est très liée à l’obstacle. Pourtant, nous avons des résultats également en plat. Ce qui compte, dans chaque type d’élevage, c’est de savoir sélectionner, c’est-à-dire faire des choix. Par exemple sur les femelles, il faut vendre… et parfois garder. C’est un service, une aide, que nous apportons à ceux qui nous confient leurs chevaux. Au fil des générations, nous connaissons très bien les familles ce qui aide à prendre des décisions. On peut voir, notamment aux ventes, que certains acheteurs sont attachés au label Berlais. C’est une belle récompense. Cela veut dire que le travail de sélection et de valorisation est reconnu. L’élevage est une école d’humilité, car c’est une activité difficile. Personne ne détient la vérité. Aussi quand on permet à nos propriétaires d’atteindre leurs buts, c’est-à-dire d’élever de bons chevaux, nous avons le sentiment du devoir accompli. Nous les accompagnons, nous les aidons à sélectionner. Cela nécessite une relation de confiance. Leur réussite, et la nôtre, c’est aussi celle du personnel du haras. Ils sont une quinzaine. Ce sont tous des passionnés et ils sont qualifiés. »

L’avenir. « Un pedigree, ça se construit. Et l’éleveur a un grand rôle à jouer. Par exemple, nous travaillons de longue date avec Robert Collet qui a d’ailleurs des chevaux à l’élevage ici. Il connaît une réussite toute particulière avec certains types de pouliches dont Nikita du Berlais (Poliglote) et Chimère du Berlais (Martaline). Il est capable d’entraîner tous les chevaux, mais pour maximiser nos chances de réussites, et mettre en valeur nos familles, nous lui envoyons les profils avec lesquels nous pensons que lui et son équipe ont la plus grande affinité. C’est l’une des raisons qui nous ont poussés à apporter de la diversité dans la liste des entraîneurs avec lesquels nous travaillons. À Chantilly, il y a Robert Collet et David Cottin. À Royan, nous avons l’habitude de travailler avec Arnaud Chaillé-Chaillé, Guillaume Macaire et Thomas Fourcy. »

De la même manière qu’un pedigree se construit, l’avenir d’un haras se bâtit jour après jour. Les enfants Lucas constituent la relève. Marc Antoine, après une carrière militaire, a rejoint la structure familiale. Pour parfaire sa formation, il est allé à la rencontre des courses australiennes. Et il repartira certainement encore à l’étranger pour poursuivre son apprentissage. Son avenir pourrait se dessiner du côté de l’élevage et de l’organisation d’un haras, où il sait déjà mettre à profit sa rigueur et ses connaissances. Son frère, Édouard, est en train de se former chez l’entraîneur Thomas Fourcy. De manière assez complémentaire avec son aîné, il se projette plus dans l’univers de l’entraînement, avec une réelle affinité pour les pur-sang arabes. Beaucoup de grands élevages ne sont pas pérennisés, faute de repreneurs. L’intérêt d’une partie des enfants de la famille pour les questions équines, sans pression parentale, est donc une réelle chance pour Jean-Marc et Cécile Lucas. Et c’est une source de motivation supplémentaire pour essayer de tendre vers l’excellence, car ils savent que leurs efforts se prolongeront dans le long terme.