A LA UNE - Joseph O’Brien pense déjà à l’Arc 2018

International / 25.07.2018

A LA UNE - Joseph O’Brien pense déjà à l’Arc 2018

Âgé d’à peine 25 ans et officiellement installé depuis un peu plus de deux ans, Joseph O’Brien a déjà un palmarès impressionnant. Troisième, pour la saison 2017-2018, au classement des entraîneurs irlandais sur les obstacles, il a déjà gagné trois Grs1 en plat : les Moyglare Stud Stakes, le Derby d’Irlande et la Melbourne Cup. L’Irlandais a répondu à nos questions.

Par Adrien Cugnasse

Photo : Joseph O’Brien, Lloyd Williams et Corey Brown après leur victoire dans la Melbourne Cup

Jour de Galop. – Vous êtes officiellement entraîneur depuis le 3 juin 2016. Gagner douze Groupes en un peu plus de deux ans, c’est remarquable. Mais c’est aussi un challenge car il n’est jamais facile de continuer sur un tel rythme de victoires. La pression monte-t-elle autour de vous ?

Joseph O’Brien. – Mon équipe et moi-même ne subissons pas une pression supplémentaire par rapport aux débuts de notre activité. La seule solution, c’est de faire au mieux pour chaque cheval, quel que soit son niveau. Nous voulons persévérer dans cette rigueur et dans l'approche du cheval comme un individu. Si nous arrivons à rester sur ce niveau de performance, le nombre de chevaux de Groupe va augmenter dans la cour.  

Combien de chevaux avez-vous à l’entraînement ? Quelle elle la proportion pour l’obstacle ?

L’effectif, toutes disciplines et tout âge confondus, est actuellement de 170 pensionnaires. Il est réparti de manière équitable entre le plat et l’obstacle.

JOSEPH O’BRIEN EN SIX DATES

[23 mai 1993] naissance

[2009] médaille de bronze avec l’équipe d’Irlande de concours complet aux championnats d'Europe poney

[2010] meilleur apprenti jockey d’Irlande

[3 septembre 2011] première victoire classique, en selle sur Roderic O'Connor (2.000 Guinées d’Irlande)

[3 juin 2016] licence d’entraîneur public

[11 septembre 2016] premier Groupe en tant qu’entraîneur, à l’âge de 23 ans, avec Intricately (Moyglare Stud Stakes)

Quelles ont été les conséquences de votre victoire dans l’Emirates Melbourne Cup ?

Ce fut logiquement une grande émotion pour toute l’équipe. Cette journée fut tout aussi exceptionnelle pour Nick Williams et son père, Lloyd, copropriétaires australiens du cheval. J’étais d’autant plus heureux de remporter cette épreuve de prestige pour eux qu’ils m’ont soutenu dès mes premiers pas en tant qu’entraîneur. Dans un deuxième temps, cette victoire m’a permis de recevoir un certain nombre de chevaux appartenant à des propriétaires australiens. D’une manière générale, à l’avenir, j’aimerais accueillir des chevaux appartenant à des propriétaires du monde entier…

Prévoyez-vous de courir cet été en France ?

Je vais peut-être avoir un partant dans le Larc Prix Maurice de Gheest (Gr1, 1.300m, 05/08). Le cheval que j’envisage d’envoyer à Deauville s’appelle Speak in Colours (Excelebration). Il vient de courir la Commonwealth Cup (Gr1). Ce pensionnaire de madame Chantal Regalado-Gonzalez est monté sur le podium des Goffs Lacken Stakes (Gr3) et des Committed Stakes (L). Ce 3ans est une possibilité mais, au fil de la saison, je vais certainement avoir d’autres chevaux qui pourraient trouver un bon engagement en France.

Photo : La victoire de Latrobe dans le Derby d'Irlande

Latrobe restera un cheval à part dans votre carrière. Vous l’aviez acquis pour une somme raisonnable aux ventes [65.000 Gns, à Tattersalls, ndlr] et il vous a offert un premier succès classique. Alors qu’il n’était même pas encore lauréat de maiden, vous affichiez publiquement déjà une grande confiance en ses capacités. Qu’est-ce qui vous avait plu chez lui lorsqu’il était yearling ?

C’était un poulain très bien fait. Mais il était très grand et, dès le départ, nous savions qu’il aurait besoin de temps pour devenir performant. C’est certainement pour cela qu’il n’a pas exagérément fait monter les enchères sur le ring. À l’entraînement, il a toujours très bien travaillé. Nous l’estimions et il méritait que nous soyons patients avec lui. Sa victoire dans le Derby d’Irlande fut une belle récompense. Sa prochaine sortie sera certainement à York [il est engagé dans les Sky Bet Great Voltigeur Stakes (Gr2) et dans les Juddmonte International Stakes, Gr1]. Plusieurs possibilités seront envisageables avec lui par la suite, notamment le Qatar Prix de l’Arc de Triomphe (Gr1). Mais il faudra qu’il continue de progresser pour être au départ de cette course. Avec Latrobe (Camelot) nous regardons aussi du côté d’Ascot, de l’Irish Champion Week-end et de l’Australie. Beaucoup de portes lui sont encore ouvertes à ce jour. 

Vous avez monté son père, Camelot, qui réalise un remarquable début de carrière au haras. Que pensez-vous du fait qu’il est désormais très difficile d’imposer un lauréat de Derby au haras ?

J’ai monté Camelot (Montjeu) lors de neuf de ses dix sorties. C’était un cheval de course exceptionnel. Il n’est pas passé loin de la Triple couronne, et avait remporté les 2.000 Guinées, le Derby d’Irlande et le Derby d’Epsom (Grs1). Pour un ensemble de raisons, il est certain que les étalons qui ont gagné sur 2.000m et plus sont actuellement moins à la mode. Les produits d’étalons lauréats sur 1.200m sont souvent plus cotés sur les rings de vente. Néanmoins, si vous prenez un peu de recul, vous vous apercevrez qu’à travers le monde, les courses les plus prestigieuses et les meilleures allocations sont en majorité sur 2.000m et plus. Ce sont ces épreuves que nous rêvons tous de gagner. Cela renforce donc l’intérêt d’un étalon comme Camelot qui est l’un des jeunes reproducteurs les plus prometteurs au monde [ses premiers 3ans sont en piste en 2018 et il compte seize black types, dont deux gagnants de Gr1].

LES 12 VICTOIRES DE GROUPE DE JOSEPH O’BRIEN EN TANT QU’ENTRAÎNEUR

Mois & Année Course Discipline Cheval
juin-18 Derby d’Irlande (Gr1) Plat Latrobe
févr-18 Irish Gold Cup (Gr1) Obstacle Edwulf
févr-18 Nathaniel Lacy & Partners Solicitors Novice Hurdle (Gr1) Obstacle Tower Bridge
nov-17 Fishery Lane Hurdle (Gr3) Obstacle Early Doors
nov-17 Emirates Melbourne Cup (Gr1) Plat Rekindling
sept-17 Irish Stallion Farms EBF Kilbegnet Novice Chase (Gr3) Obstacle Landofhopeandglory
juil-17 Kevin McManus Bookmaker Grimes Hurdle (Gr3) Obstacle Plinth
juil-17 Comer Group International Curragh Cup (Gr2) Plat Rekindling
avr-17 Chich Fowler Memorial European Breeders Fund Mares Chase (Gr3) Obstacle Slowmotion
avr-17 P.W. McGrath Memorial Ballysax Stakes (Gr3) Plat Rekindling
déc-16 Bar One Racing Juvenile Hurdle (Gr3) Obstacle Landofhopeandglory
sept-16 Moyglare Stud Stakes (Gr1) Plat Intricately

Pourquoi avoir démarré avec un effectif mixte, plat et obstacle. Est-il plus facile d’entraîner des sauteurs ?

Lorsque j’ai décidé de m’installer en tant qu’entraîneur, on m’a donné la possibilité d’entraîner des chevaux d’obstacle. J’ai saisi cette opportunité car j’aime vraiment ça. Mais j’ai bien sûr autant de plaisir à entraîner les sujets de plat, car c'est avec eux que j’ai effectué toute ma carrière de jockey. Mener les deux de front, c’est vraiment un challenge intéressant. Ce qui rend l’entraînement des sauteurs plus difficile, c’est qu’ils ont besoin de plus de temps et qu’ils ont tendance à avoir plus de blessures.

Pourriez-vous courir sur les obstacles français à l’avenir ?

Absolument. Comme le fait Willie Mullins, si j’ai un cheval avec la qualité et le profil pour la France, je n’hésiterai pas à venir. Les allocations sont vraiment attirantes.

Photo : Anne Marie, Joseph et Aidan O'Brien

Votre père, Aidan O’Brien, est bien sûr une célébrité en France. Mais votre mère, Anne Marie O’Brien, est beaucoup moins connue. Pourtant elle a réalisé de grandes choses en tant qu’entraîneur d’obstacle, puis en tant qu’éleveur. Quelle importance a-t-elle joué dans votre carrière ?

Elle a toujours été un exemple pour moi. Je me suis beaucoup inspiré d’elle. Ma mère n’hésite pas à me donner des conseils. Avant que mon père ne commence à entraîner, elle était déjà une professionnelle accomplie [tête de liste des entraîneurs d’obstacle en Irlande pour la saison 1992-1993]. À présent, elle élève avec succès [Beethoven, Dewhurst Stakes ; Qualify, Oaks d’Epsom et Intricately, Moyglare Stud Stakes]. C’est avec un cheval de son élevage, Intricately (Fastnet Rock), monté par mon frère Donnacha O'Brien, que j’ai eu le bonheur de remporter mon premier Gr1.

Quelles sont les personnes qui vous ont le plus influencé dans votre formation pour devenir entraîneur ?

Je n’ai pas travaillé dans une autre écurie que celle de mon père. J’ai tout appris de mes parents au sujet de l’entraînement et j’applique certaines de leurs pratiques. Par exemple, les cavaliers marchent pendant longtemps avec les chevaux en main avant l’entraînement. J’ai la chance de débuter dans de très bonnes installations, avec de nombreux paddocks à disposition [il est basé à Owning Hill, là où son grand-père et sa mère ont entraîné. Ballydoyle, où est basé son père, se situe à 45 km de là]. Les écuries sont au calme, dans la campagne. Nos pistes ont une caractéristique un peu particulière. La pente est très raide, avec une dénivellation importante. Ces pistes sont un véritable atout. J’entraîne à pied, je ne monte pas les lots. Le fait d’avoir été jockey et d’avoir pris part à des grandes courses est un réel avantage. Cela me permet de bien connaître un grand nombre de pistes à travers le monde. Ainsi, j’ai une idée du type de monte et de cheval qu’il faut pour gagner sur tel ou tel hippodrome. On ne peut donc pas dire que cette première carrière, en tant que jockey, est un désavantage pour devenir entraîneur !

Que pensez-vous du niveau des courses françaises ?

Le niveau des courses est élevé, avec de bons chevaux et des entraîneurs compétents. Les jockeys sont bons et les propriétaires français gagnent de grandes courses. Quand nous nous déplaçons en France, nous savons que cela ne sera pas facile de gagner. Surtout que le déroulement des courses est assez différent de celui que l’on rencontre le plus souvent en Irlande. Il faut donc bien choisir le cheval qu’en envoie courir en France quand on est un entraîneur irlandais.

Votre première réussite à cheval n’a pas eu pour cadre les courses. Vous avez en effet décroché la médaille de bronze aux championnats d’Europe de concours complet à poney. En quoi une expérience équestre est-elle un plus avant de se lancer dans la filière hippique ?

C’est une bonne école car cela aide à devenir un homme de cheval. On apprend à monter proprement, en faisant du dressage par exemple. Il faut être capable de s’adapter aux trois tests du concours complet, avec également le CSO et le cross country. Ce fut très formateur.

Récemment, vous avez lancé le Joseph O’Brien Racing Club. Est-il ouvert aux personnes qui ne résident pas en Irlande ?

Cette écurie de groupe est ouverte à tous, quel que soit votre pays de résidence. Le prix de l’adhésion est de 500 € par an. C’est un travail d’équipe, avec l’aide du journaliste Kevin Blake qui garantit une bonne communication avant et après les courses. Nous avons actuellement trois chevaux à l’entraînement, deux pour le plat et un sauteur. Notre souhait est d’augmenter le nombre de sujets courant sous les couleurs du Joseph O’Brien Racing Club dans les mois à venir. Cette possibilité est bien sûr liée à la quantité de personnes qui nous rejoignent. Je pense que le nombre de chevaux va croître dans les mois à venir.

Photo : Joseph O’Brien en selle pour l'équipe d'Irlande de CCE

D’une manière plus générale, quel est le rôle de Kevin Blake dans votre organisation ?

Ses attributions sont multiples. D’une part, il m’aide à planifier le programme des chevaux. D’autre part, il m’assiste dans la prospection des chevaux à acheter à travers le monde, du fait de sa connaissance des pedigrees et de sa capacité à repérer des sujets prometteurs.

Vous avez 25 ans et déjà 170 chevaux sous votre responsabilité. C’est une énorme charge de travail. Vous êtes par ailleurs connu pour être un passionné de séries télévisées. Avez-vous encore le temps d’en regarder ? Si oui, lesquelles ?

C’est un plaisir et, l’après-midi, j’aime prendre le temps de regarder quelques épisodes de Peaky Blinders et de Game of Thrones !

aplat

O’BRIEN, DE PÈRES EN FILS

Joseph, un champion de précocité

Le premier entraîneur de Ballydoyle fut le légendaire Vincent O’Brien. Après avoir débuté sa carrière sur les obstacles, où il était rapidement devenu le meilleur préparateur irlandais, ce fils d’agriculteur s’était tourné vers le plat à la quarantaine. Son premier classique remonte à 1957 avec Ballymoss (Derby d’Irlande et St Leger). En 1982, à l’âge de 26 ans, David O’Brien, le fils de Vincent, avait remporté le Derby d’Irlande et le Prix du Jockey Club avec Assert (Try my Best). Deux ans après, grâce à Secreto (Northern Dancer), il remportait le Derby d’Epsom. Quelques années plus tard, sa décision prématurée d’arrêter l’entraînement pour se consacrer à la viticulture dans le Sud de la France, avait fait sensation. Aidan O’Brien n’a aucun lien de parenté avec Vincent et David, malgré un patronyme en commun. Lui aussi a commencé avec les chevaux d’obstacle, où il a connu une réussite fulgurante, avant d’être appelé par les associés de Coolmore pour prendre la suite de Vincent à Ballydoyle. Son premier Gr1 remonte à 1996, avec Desert King (Danehill) dans les National Stakes. C’est à l’âge de 28 ans qu’il décroche ses premiers classiques grâce à Classic Park (1.000 Guinées d’Irlande) et Desert King (2.000 Guinées d’Irlande et Derby d’Irlande).  Entraîneur classique à seulement 25 ans, Joseph O’Brien, le fils d’Aidan, possède donc quelques longueurs d’avance sur ses illustres prédécesseurs… La route est longue mais s’il venait à remporter l’Arc 2018, Joseph O’Brien deviendrait le plus jeune lauréat de cette épreuve. À ce jour, c’est Nicolas Clément qui détient ce record. Il était âgé de 26 ans le jour où Saumarez (Rainbow Quest) a décroché la plus belle épreuve du programme français.