Sur l’herbe verte de l’hippodrome - Une passionnante enquête sur les courses à découvrir en librairie

Courses / 09.10.2018

Sur l’herbe verte de l’hippodrome - Une passionnante enquête sur les courses à découvrir en librairie

Nous pleurons parfois sur le fait que les artistes et les intellectuels ne s’intéressent plus aux courses. Et pourtant… Après les Homéric et les Donner, voici Olivier Villepreux. L’écrivain livre une photographie saisissante de notre univers, ponctuée de quelques fulgurances de grand talent.

Entre le 9 et le 14 octobre, JDG vous en offre six extraits pour mettre l’eau à la bouche. Courez acheter ce livre qui se lit comme un roman : vous n’allez pas le regretter !

 : https://www.interforum.fr/Affiliations/accueil.do?refLivre=9791095772484&refEditeur=154&type=P

Aujourd’hui, épisode 2/6 :

Une microsociété à l’œuvre autour d’un animal, et non d’une idée

« Le sport à cheval est multiple et se conjugue sous plusieurs aspects. Courses, haies, cross-country, endurance, polo, horse-ball, jumping, trot, avec ou sans sulky, et même dressage. Les autres sports ne sont qu’une prolongation sans cheval de tout ce qu’il est possible de faire avec. Athlétisme, vélo, sports collectifs, automobile, gymnastique… à part la voile et l’aéronautique, il n’est rien que l’on a d’abord fait à cheval. Autre singularité inimitable, l’animal et sa communauté de métiers extrêmement différents et complémentaires ; sa transversalité dans la société comme sur le territoire, quand elle atteint les campagnes les plus éloignées, est assez rare pour être soulignée. Le cheval fait subsister le lien entre la ville et le rural. C’est un atout politique et économique maître qui mérite que l’on réfléchisse à ce qu’il implique d’interactions sociales riches en termes de communication et de valeurs, quand, aujourd’hui, l’opposition entre le temps naturel et l’accélération des temps de consommation devient un lieu de lutte éthique et politique. Cela peut paraître naïf, car ce qui est intéressant, dans les courses, bien sûr, c’est le pognon. J’en ai conscience, mais c’est bien cela que l’on donne à voir sur un hippodrome : une microsociété à l’œuvre autour d’un animal et non d’une « chose » ou d’une « idée » ; aucun autre sport ne vous donne autant accès à son fonctionnement extrêmement fin et complexe, ni à son modèle économique tout à fait original. Surtout pas le football qui est un summum en termes d’opacité et de communication millimétrée, voire vide de sens, dont les masses d’argent qui circulent ont moins pour objet le sport et les footballeurs que les intérêts connexes. Autour du cheval, une chaîne humaine s’active pour le mettre dans les meilleures conditions pour la course. Cela va de l’illettré aux plus influents patrons, du comptable à l’intellectuel, fût-il de gauche. D’ailleurs, une étude marxiste des courses reste à écrire. À mon avis, cette société, à condition de s’organiser sur ce point, aura davantage à gagner à afficher sa correspondance avec la vie sociale et économique réelle. La musique d’un cheval sur un programme de course vous en apprendra toujours moins que la façon dont s’orchestre le travail autour de lui. Parfois, on est surpris. À Maisons-Laffitte, Stéphane Pasquier, jockey jovial, passe sur son cheval un jour de semaine devant trois parieurs esseulés. « Vous avez bien du mérite ! » Est-ce que cela vaudrait une information sur la course à venir ? Un fameux « tuyau » ? Sans doute, même si cela est une chimère. À Chantilly, un autre jockey se fait insulter par un parieur de retour d’une course à handicap. « Tu montes comme une pompe !

– Dégage, parieur à deux balles ! »

La vie est là, elle travaille, elle se démène, à chacun son lot. À part ça, les jockeys sont patients parce que ce sont eux qui sont fustigés quand ça va mal. Le jockey, c’est le postier à qui on reproche la politique commerciale de l’État. Je trouve dommage qu’on ne le considère pas comme un cavalier professionnel, un sportif à part entière, qu’il n’ait d’autre statut que celui d’employé.

Aujourd’hui, certains s’inquiètent avec raison du dépeuplement des hippodromes à Paris, hormis lors d’une dizaine de courses majeures. « Trop de courses tue les courses » est un refrain connu. Surtout, vouloir rattraper le temps perdu à prétendre greffer des recettes commerciales venues de sports plus médiatisés ou d’autres formes de jeu, voire tenter d’appliquer le supportérisme footballistique au cheval, idée à laquelle je ne souscris pas, constitue un grand risque. Je note surtout l’initiative d’Emmanuel Clayeux, entraîneur d’obstacle, qui, en organisant pour la première fois en 2017 un « point-to-point » à la française dans son centre d’entraînement de Vaumas près de Moulins, mise sur une pédagogie à réinventer, davantage fondée sur la culture du cheval qui ne s’acquiert pas dans la méfiance, dans l’adversité ou même par le jeu, mais par l’assurance d’un sport fort de ses origines capable de se faire apprécier des curieux au milieu d’autres activités champêtres. Le point-to-point, c’est l’enfance de l’art. »