Jacques Ricou, l’homme cheval

Courses / 27.11.2018

Jacques Ricou, l’homme cheval

Par Adeline Gombaud

Dimanche, il a monté ses derniers Groupes. Il a été associé pour la dernière fois à son champion Milord Thomas (Kapgarde). Lundi matin, il était à cheval au premier lot, pour le patron de ses débuts, Guillaume Macaire. Et en début d’après-midi, Jacques Ricou nous a reçus chez lui, tout près de l’hippodrome de La Palmyre. Une maison baptisée Jaïr du Cochet qui en dit long sur l’homme qui y réside.

Jour de Galop. – Comment vous sentez-vous au lendemain de ce dimanche où Auteuil vous a rendu hommage ?

Jacques Ricou. – C’est la pression qui retombe… Dimanche, il y avait l’hommage, mais il y avait surtout les courses. Je ne suis pas ravi du résultat, mais bon ! Milord a fait ce qu’il a pu. Il est battu par des jeunes pousses qui ne sont pas les premières venues ! Le cheval ne nous doit rien, de toute façon. Avec Futbolisto, c’était un pari, et il ne court pas si mal. J’étais content de collaborer avec Mickaël Seror et la famille Boudot. Je souhaite à ce jeune entraîneur toute la réussite qu’il mérite.

On vous a quand même senti ému au moment de l’hommage que vous ont rendu vos confrères et de nombreux amoureux des courses ?

Oui, évidemment, c’est émouvant, et j’ai savouré. J’avais fait le choix d’annoncer mon départ, de ne pas descendre de cheval un jour et dire "C’est la dernière". Je n’ai jamais rien eu à cacher et cela me semblait logique de prévenir les gens, les parieurs… Je ne voulais pas les prendre en traitre. Il reste une réunion vendredi, mais je ne sais pas encore si j’aurai des montes. En attendant, je monte tous les matins chez Guillaume Macaire, depuis septembre. Il me reste six jours à faire et je les ferai. Cela me semblait aussi assez logique de terminer là où tout a commencé…

Vous souvenez-vous de votre premier jour chez Guillaume Macaire ?

Quand je suis arrivé là-bas, j’avais les yeux qui pétillaient. Je balayais la cour des neuf comme on l’appelait, dans l’ancienne écurie. J’y mettais du cœur et je peux vous dire qu’on pouvait marcher en chaussons ! Guillaume Macaire est venu voir comment je travaillais et il m’a dit quelque chose du genre : « Demain, prends ton armure ! » C’était parti. Je suis arrivé chez lui sur les conseils de Philippe Peltier. J’ai commencé à poney chez le père Maussion comme on l’appelait, puis chez Georges Bonsergent, un permis d’entraîner qui a aidé beaucoup de jeunes de l’Ouest, les Jouin, Gasnier, etc. À seize ans, je cherchais un patron d’apprentissage. J’ai fait plusieurs essais mais cela n’allait pas. Philippe Peltier m’a alors conseillé de tenter ma chance chez Guillaume Macaire. J’ai fait un stage de deux semaines aux vacances de Pâques, en 1996, et j’ai su que c’était là que je voulais être.

Pourquoi cette certitude ?

Parce que c’était carré, que l’on savait où l’on allait, qu’il y avait un capitaine dans le navire. C’était blanc ou noir ; pas gris. J’avais soif d’apprendre et j’ai appris. J’ai beaucoup travaillé. La première année, je n’ai pas vu la plage ! C’était l’hippodrome et la cabine téléphonique…

D’où vous venait cette passion, vous dont le père était boucher au Lion-d’Angers ?

Au Lion-d’Angers, on vit pour les courses. Il y avait l’hippodrome, le haras. Au bout de la rue, il y avait les écuries du grand-père Peltier et le matin, en allant à l’école, je voyais les chevaux sortir pour aller aux pistes. Il y avait aussi Philippe Cottin, qui a connu une époque faste quand j’avais douze ou treize ans, et puis Jean Dasque. Dans le village, c’étaient des gens connus. Moi, je regardais cela d’un œil un peu envieux…

Vous débarquez donc à seize ans chez Guillaume Macaire, et ce n’était pas encore l’écurie qu'elle est devenue…

Je suis arrivé en juillet 1996. Il venait de gagner son premier Grand Steeple avec Arenice. Ce cheval, quand il sortait, il avait des moumoutes partout. Ludovic Josse le montait le matin, et je peux vous dire que tout le monde s’affairait autour de lui. C’était la perle de l’écurie. À l’époque, dans les écuries, il y avait un cheval de Gr1 et on ne parlait que de lui !

Vous avez travaillé pour beaucoup de grands entraîneurs, mais on sent qu’avec Guillaume Macaire, il y a un lien particulier…

On ne peut pas avoir vécu ce que l’on a vécu ensemble sans avoir une relation particulière. On a connu de grandes victoires, avec de grands chevaux, mais on a aussi passé de bons moments ensemble en dehors des courses. Il était là à mon mariage, je sais qu’il apprécie ma femme, nous sommes allés au ski ensemble… Nous avons connu beaucoup de bons moments ensemble, des moments drôles. Je sais faire la part des choses : il y a le boulot, et en dehors du boulot. Aux courses, nous sommes soumis à une certaine pression, et nous avons tous deux facettes…

Ensemble, vous avez connu Jaïr du Cochet, certainement le cheval qui vous a le plus marqué et votre maison porte même son nom…

Avec Jaïr du Cochet, nous avons réalisé des choses incroyables, comme battre les Anglais chez eux. J’ai revu la course il n’y a pas longtemps, et qu’on y pense, quand même, c’était quelque chose ! Face à des gars comme McCoy et Ruby Walsh ! Devant un cheval comme Best Mate ! Jaïr, c’était un monstre. Grâce à lui, je me suis fait connaître outre-Manche aussi. C’était une drôle d’époque vraiment. Allez gagner en Angleterre, à part François Doumen et Guillaume Macaire, je n’en connais pas beaucoup d’autres… Tous ces souvenirs, toutes ces victoires, on ne pourra pas me les prendre. Je termine ma carrière avec le record des victoires en France, cinq Cravaches d’or… C’est pas mal quand même !

Cette expérience en Angleterre vous a-t-elle donné envie de faire carrière là-bas ?

C’est quelque chose que j’aurais adoré, au moins d’aller passer quelques mois l’hiver là-bas. Mais il n’est pas facile de s’y faire une place. Les Anglais sont quand même assez protectionnistes, et si en France, on les fait monter, l’inverse n’est pas forcément vrai ! J’ai eu la chance de passer deux mois en Irlande chez Willie Mullins, il y a trois ans. C’était une expérience géniale et j’ai même pu monter en course.

Pourquoi avoir décidé d’arrêter ?

Parce que je suis quelqu’un de passionné, et je n’ai pas envie que cette passion me quitte. Quand je vois certains grands jockeys qui n’ont jamais remis les pieds à Auteuil… Je ne voulais pas en arriver là. Je veux continuer à venir à Auteuil pour le plaisir. Si j’ai continué ces deux dernières années, c’est pour Milord Thomas. Mais il ne faut pas se leurrer. Je n’avais plus les montes pour être compétitif. Quand pendant le week-end de l’obstacle, on a une seule monte, ce n’est pas évident… D’abord parce qu’on perd des automatismes. C’est pour cela d’ailleurs que j’ai choisi d’aller monter pour Guillaume Macaire le matin, pour sauter le maximum de chevaux, rester fit. Mais cela ne pouvait pas fonctionner sur le long terme. Et j’ai tellement de respect pour madame Bryant et son équipe que je ne voulais pas faire d’erreur avec le cheval parce que je n’avais plus mes marques. Oui, madame Bryant, c’est une grande dame, et je suis heureux de lui avoir offert son premier Grand Steeple.

Si je vous demandais de détacher trois chevaux, Milord Thomas en ferait-il partie ?

Oui, avec Jaïr du Cochet et Zaiyad. Milord a un grand cœur, c’est le vrai chaser qui ne lâche rien, comme l’était Mid Dancer. À sa grande époque, il était imbattable. Quand j’ai gagné le Grand Steeple, je ne craignais personne ! D’ailleurs, regardez dans mon salon : il y a lui et Jaïr du Cochet ! Zaiyad, c’était un rêve à monter, il offrait des sensations extraordinaires, par sa vitesse de saut notamment. Il accélérait comme un cheval de plat, ce qu’il était aussi d’ailleurs.

Que retenez-vous de votre époque Mulryan ?

J’avais l’impression d’être dans une vraie team de F1 ! Hervé Barjot menait la barque et ne nous a jamais lâchés. Nous avions une pression énorme, c’est vrai, car il fallait gagner le Grand Steeple et le Cheval d’or. Et je crois qu’on a fait le job ! Même Arnaud [Chaillé-Chaillé, ndlr] se mettait la pression, et pour qu’il l’ait, il faut se lever tôt… Il fallait que l’on évacue, et je dois dire qu’on a aussi passé de bons moments de décompression… C’était une belle aventure.

Ce Grand Steeple, la casaque Mulryan l’a gagné, mais ce n’était pas vous en selle sur Mid Dancer…

Ce qui comptait, c’était gagner. Cyrille [Gombeau, ndlr] n’avait jamais monté Or Noir de Somoza. C’était logique que ce soit moi qui lui sois associé, même si je savais bien, et au moins quatre jours avant la course, que c’était Mid Dancer qui allait gagner. Cyrille ne l’a pas oublié et il m’a appelé, dimanche soir, d’ailleurs. Moi, j’avais Zaiyad… Et puis j’ai fini par le gagner ce Grand Steeple, et je l’ai même sûrement plus apprécié parce que j’ai dû attendre un peu !

Dernièrement, vous avez beaucoup collaboré avec de jeunes entraîneurs. Était-ce une façon de rendre ce que les courses vous ont donné ?

Je crois pouvoir dire que je ne suis pas quelqu’un d’égoïste, et si en effet j’ai pu apporter un peu de mon expérience à des jeunes, j’en suis heureux. Les courses traversent une période compliquée, et c’est dur de croire en leur avenir. Mais l’espoir que j’ai, c’est de voir tous ces jeunes s’installer, en obstacle comme en plat. J’espère qu’ils vont mettre un coup de boost à ce milieu.

Vous avez aussi choisi de vous impliquer en devenant président de l’Association des jockeys. Pourquoi avoir accepté d’endosser ces responsabilités ?

Là aussi, j’ai voulu donner un peu de mon temps aux autres, apporter ma pierre à l’édifice. Cela m’a permis de découvrir beaucoup de choses, au niveau social, événementiel, médical… Quand je m’engage, j’aime bien faire les choses à fond, alors cela a été très chronophage. Je suis content de l’avoir fait, car cela m’a rendu moins bête, même si je dois remercier ma femme de m’avoir bien entouré dans ces périodes où je cumulais Gala des courses et Grand Steeple ! C’est une expérience qui, je pense, me servira dans ma seconde vie…

Votre seconde vie justement, de quoi va-t-elle être constituée ?

Sincèrement, je ne sais pas, et ce n’est pas faute d’y avoir réfléchi. Mais je ne pouvais pas à la fois être à cheval et organiser cela. On ne se rend pas forcément compte, mais depuis que j’ai 16 ans, et j’en ai 38 aujourd’hui, ma vie ce sont les chevaux et les hippodromes. C’est presque un monde parallèle ! Je sais ce que je ne veux pas faire. Et je sais que j’ai envie de réussir mon après, d’abord parce que j’ai une femme et un enfant, et aussi pour tous ces minots qui m’ont suivi… Il fallait que la page jockey soit tournée pour que je puisse commencer à en écrire une autre. Rester au contact des chevaux, faire tout autre chose ? Je n’ai aucune idée préconçue, vraiment. Mais je ne serai pas entraîneur. D’abord, parce que la conjoncture est trop dure, ensuite parce que je suis trop "cui-cui les petits oiseaux" avec les chevaux… Ils seraient tous mes enfants, et je sais que cela est impossible.

Cet amour des chevaux qui vous caractérise, est-il bien compatible avec le métier de jockey d’obstacle ?

Quand Jaïr du Cochet est mort, j’étais au fond du trou et j’ai même voulu arrêter. Heureusement que ma femme était là… Ce jour-là, je me suis promis de ne plus jamais m’attacher à un cheval à ce point. Mais c’est compliqué de ne pas s’attacher à eux. Je pense aux chevaux de cross avec lesquels se noue une vraie complicité… Les Le Cluzeau, Malandrin, Grey Bird… Avec ces chevaux, Guillaume a fait un super travail, parce que lorsqu’ils sont arrivés chez nous, à 5ans, c’étaient presque des migrants ! Nous nous sommes donné beaucoup de mal, nous avons beaucoup transpiré, et ils sont devenus des vedettes à leur niveau. Un cross dure plus de cinq minutes, et on passe aussi beaucoup de temps avec eux au travail du matin, donc, forcément, on s’attache à ces chevaux…

Jacques Ricou propriétaire, c’est de l’ordre du possible ?

Sûrement, mais pas tout de suite ! Il faut avoir le cœur solide pour être propriétaire, surtout que là, je ne maîtriserai rien. Je n’ai pas envie de devenir le propriétaire chiant qui met une pression énorme aux ordres.

Vous avez vu évoluer le vestiaire au cours de ces vingt années. Quel a été le changement le plus important ?

Aujourd’hui, il n’y a plus de distinction Paris-province. Auparavant, on allait à Auteuil sur la pointe des pieds… Maintenant, j’ai l’impression que ça devient presque facile de gagner à Auteuil, enfin dans les courses lambda évidemment. Cela a un peu perdu de son prestige, mais bon, il faut vivre avec son temps. J’ai aussi le sentiment que de plus en plus de jockeys sont enfermés dans les ordres que leur donne l’entraîneur, et qu’ils écoutent de moins en moins leurs chevaux. Les grands entraîneurs donnent des consignes, pas des ordres. Quand je vois des courses avec huit chevaux de front encore 1.000m après le départ, je me dis qu’ils ont tous eu les mêmes ordres, et que ce n’est pas très éducatif pour les chevaux. L’entraîneur voit des choses que le jockey ne voit pas, et le jockey ressent des choses que l’entraîneur ne ressent pas. Il faut trouver un terrain d’entente. C’est vrai, on m’a souvent reproché de ne pas être capable de recevoir d’ordres ! Je n’ai pas toujours eu raison, loin de là, mais j’ai toujours essayé de tirer la quintessence des chevaux, en les respectant.