Se réinventer pour atteindre les sommets

Élevage / 07.11.2018

Se réinventer pour atteindre les sommets

Par Adrien Cugnasse

Ce week-end à Auteuil, Thierry Cyprès s’est distingué via Bipolaire, Floridée, Polirico et Edgeoy. En 2012, il ne figurait pas dans le top 100 des éleveurs français. En l’espace de six saisons, son élevage a connu une progression fulgurante, au point d’être cette année en mesure de ravir la tête de liste à madame Benoît Gabeur. Cette évolution n’est pas le fruit du hasard, mais d’une succession de bons choix.  

Depuis 2012 et le sacre du haras de Saint-Voir, aucun éleveur du Centre-Est n’a réussi à terminer l’année en tête du classement des éleveurs de sauteurs français. Les six derniers exercices ont été dominés par des élevages implantés dans l’Ouest (madame Benoît Gabeur) ou en Normandie (Hamel Stud et Guy Cherel). Alors qu’il reste près de deux mois de compétition, Benoît Gabeur et son épouse sont toujours en tête (176.516 € de prime à l’éleveur). Mais Thierry Cyprès, notamment grâce au véritable carton de ses élèves ce week-end à Auteuil, se rapproche à grande vitesse du leader provisoire (159.618 € de prime à l’éleveur). À présent, un peu plus de 16.000 € séparent ces deux élevages et les huit semaines de courses encore à disputer vont beaucoup peser sur la balance.

THIERRY CYPRÈS DANS LE CLASSEMENT DES ÉLEVEURS FRANÇAIS

Année  Rang Nombre chevaux Tête de liste
Au 05/11/2018 2 32 Mme Benoît Gabeur
2017 3 36 Mme Benoît Gabeur
2016 11 33 Mme Benoît Gabeur
2015 29 26 Mme Benoît Gabeur
2014 86 22 Hamel Stud
2013 36 21 Guy Cherel
2012 123 12 Haras de Saint-Voir

Thierry Cyprès : « Nous privilégions les associations pour éviter d’avoir à exporter »

Déjà éleveur de Cumberland – Prix Maurice Gillois, Gr1, en 1994 –, Thierry Cyprès est désormais de plus en plus présent dans les plus belles épreuves de l’obstacle. L’éleveur de Montigny-sur-Canne nous a confié les clés de la transformation de son élevage.

Jour de Galop. – Comment expliquez-vous les très grands progrès de votre élevage ?

Thierry Cyprès. – Notre région est vraiment dédiée à l’élevage des bovins et des chevaux. Tout autour de nous, on trouve une multitude d’éleveurs dont la production a brillé au meilleur niveau. Le terroir est formidable, avec une herbe et un terrain exceptionnels. Mais plus récemment, j’ai augmenté le nombre de mes poulinières, passant de cinq ou six à une quarantaine, tout en incluant presque un tiers de juments pur-sang sélectionnées pour l’obstacle. Quand un croisement me paraît intéressant, je le réalise, même s’il faut faire de la route. Parfois, cela fonctionne. Parfois non. Progressivement, les bovins ont cédé de la place aux chevaux sur l’exploitation. Dans le même temps, nous avons beaucoup amélioré les installations, avec un marcheur transformable en rond de débourrage, des boxes de repos de grande taille pour permettre aux chevaux de marcher… Notre équipe a pris ses repères et chaque cheval a un programme à la carte.

Grâce à vos associations, une grande proportion de vos chevaux court en France. Avez-vous pris la décision de ne plus exporter ?

Avec mon épouse et mes enfants, nous avons effectivement fait le choix de privilégier les associations pour éviter d’avoir à vendre à l’étranger. C’est vraiment la politique maison mais c’est uniquement possible avec des personnes de confiance. L’arrivée de Jacques Détré, de François Seigneur et d’Edward Walsh a beaucoup changé les choses. Avec eux, je travaille en toute sérénité. De même, j’ai bien retenu la leçon quand mon grand-père me disait de ne pas vendre de femelles de nos souches familiales. Malgré les offres très importantes, nous essayons de suivre cette règle qui avait très bien réussi à certains éleveurs de trotteurs, comme les Montesson ou les Viel. Ma relation avec Jacques Détré est plus que professionnelle. C’est presque la famille. Mes enfants s’entendent très bien avec les siens.

Au-delà des installations, vous avez aussi beaucoup investi dans les saillies, allant même en Normandie et à l’étranger…

Nous avons toujours soutenu les étalons du haras de Cercy. Mais je n’hésite pas à faire de la route pour aller aux étalons normands. Je suis même allé en Allemagne pour Sholokhov (Sadler’s Wells), en Angleterre pour Kayf Tara (Sadler’s Wells), mais également en Irlande, à Coolmore. Cette année j’ai par exemple utilisé Camelot (Montjeu). Les kilomètres ne m’effraient pas si je pense que le croisement est intéressant.

Quel est votre rôle au sein du haras de Cercy ?

Je suis responsable de la commission étalonnage. J’ai par exemple milité pour l’arrivée de Saddler Maker (Sadler’s Wells), Vision d’État (Chichicastenango), Jeu St Eloi (Saint des Saints), Tunis (Estejo)… alors qu’ils ne faisaient pas l’unanimité au départ.

Par le passé, les éleveurs du Centre-Est n’étaient pas très présents sur les rings de vente. Là aussi, les choses semblent en cours d'évolution…

Cette année, nous allons vendre une sœur de Bipolaire pleine de Cokoriko. J’achète aussi pour avoir de nouvelles souches. En France, j’ai acquis il y a deux ans une pouliche de la proche famille de Still Loving You (Poliglote) et de Toi et le Soleil (Poliglote), et une autre qui est la sœur de Kingalola (Kingsalsa). À Fairyhouse, j’ai acheté la sœur d’On the Go** (Kamsin) pour 70.000 €, en novembre 2017. Nous investissons en pensant à l’avenir. Nos deux fils sont passionnés par l’élevage, mais nous voulons surtout qu’ils fassent ce qu’il leur plaît. Jules vise les Jeux Olympiques dans l’épreuve de saut à la perche. Marius étudie à l’école nationale vétérinaire de Nantes.

Continuez-vous à élever des bovins ?

Oui, mais en misant sur la qualité. Notre objectif est de produire et de vendre des reproducteurs charolais. Nous avons d’ailleurs gagné avec un taureau lors du dernier Salon de l’agriculture. Nous avons vendu des géniteurs en Irlande, en Angleterre, au Portugal… Cheval comme bovin, la passion de l’élevage et de la sélection est la même.

LES 10 MEILLEURS ÉLÈVES DE THIERRY CYPRÈS EN 2018

Cheval Père Père de mère Souche Propriétaires Gains
Bipolaire (*) Fragrant Mix Épervier Bleu Judy (AQPS) J. Détré, E. Walsh, F. Seigneur & T. Cyprès 377.140 €
Lou Buck's Buck's Boum Pistolet Bleu Loucessita (PS) J. Détré, E. Walsh, F. Seigneur, O. Rauscent & T. Cyprès 164.100 €
Polirico Cokoriko Poliglote Polimere (PS) J. Détré 161.195 €
Eludy Saddler Maker Quart de Vin Judy (AQPS) P. & J. Détré, T. Cyprès 138.270 €
Floridée Masterstroke  Dom Alco Judy (AQPS) P. & J. Détré, T. Cyprès 107.350 €
Ejland Vision d’État Agent Bleu Tahiti (AQPS) P. & J. Détré, T. Cyprès 67.200 €
Deniaville Irish Wells Vidéo Rock Arabella II (AQPS) T. Cyprès 37.275 €
Edgeoy (*) Saddler Maker Kadalko Tahiti (AQPS) J. Détré, E. Walsh, F. Seigneur, O. Rauscent & T. Cyprès 36.555 €
Pat du Pont Cokoriko Saint des Saints Santariyka (PS) J. Détré 35.100 €
Caiman Land (*) Passing Sale  Homme de Loi Tahiti (AQPS) P.-E. Carrillon, E. Walsh, F. Seigneur, D. Lumet & T. Cyprès 23.040 €

(*) Bipolaire a été coélevé avec Jacques Cyprès. Edgeoy a été coélevé avec Jean-François Naudin. Caiman Land a été a été coélevé avec David Lumet

Jacques Détré : « L’élevage de Thierry Cyprès ne cesse de s’améliorer »

En 2018, les élèves de Thierry Cyprès connaissent une réussite insolente sous la casaque Détré, comme en témoignent les victoires de ce week-end à Auteuil. Jacques Détré nous a livré son analyse de la progression de cet élevage.

Celui qui est actuellement quatrième au classement provisoire des éleveurs français, nous a expliqué : « Notre association a débuté il y a une dizaine d’années. Je me suis retrouvé près de Thierry Cyprès lors d’un repas, au moment où Robert Fougedoire, l’un de ses principaux clients, arrêtait son activité. Il s’est retrouvé avec plusieurs poulains sur les bras et j’ai promis d’aller les voir. Je ne connaissais la famille Cyprès que de réputation. En arrivant dans cette localité de la Nièvre, on est surpris par la qualité des herbages. On a presque envie de manger cette "herbe" qui est si riche. Lorsque je suis arrivé chez Thierry Cyprès, j’ai été très bien accueilli. Dès le départ, j’ai apprécié son ouverture d’esprit et sa volonté d’entreprendre. Souvent les éleveurs de cette région, qui sont aussi très performants dans les bovins, aiment les grands chevaux très forts. Cela ne correspond pas forcément à ce que je recherche. Il y a de très bonnes souches chez Thierry Cyprès, et avec de telles familles, la qualité doit ressortir un jour ou l’autre. C’est un vrai paysan dans le bon sens du terme, l’héritier d’une tradition familiale, et il sait élever en faisant preuve de clairvoyance. Ses herbages sont parfaitement gérés et il apporte aux chevaux ce dont ils ont besoin. Un dialogue s’est instauré entre nous. Je me suis nourri de son savoir d’éleveur et j’ai partagé avec lui mes connaissances en tant que propriétaire et acheteur, en particulier au niveau des origines. Sur une décennie, son élevage n’a cessé de s’améliorer. Et ce n’est pas le fruit du hasard. Il a investi et son outil de travail est remarquable. Notre point commun, c’est la volonté d’entreprendre, d’apprendre et d’évoluer. Nous avons exactement la même envie de développer les choses. Tout cela est possible grâce à l’ouverture d’esprit de Thierry Cyprès. »

Sortir de sentiers battus. « Cette ouverture d’esprit se manifeste par le fait qu’il est capable d’aller en Normandie ou à l’étranger pour faire saillir, même s’il utilise bien sûr beaucoup les étalons du haras de Cercy. Il se bouge vraiment et ça paye. On ne peut que constater le fait qu’il a effectué un grand tri dans sa jumenterie, ne gardant que les meilleures mères issues des grandes souches AQPS familiales. Dans un second temps, il a ramené du sang neuf avec de nouvelles origines, dont des juments pur-sang anglais avec lesquelles la réussite a été rapide. C’est le cas d’Adrien du Pont (Califet), lauréat du Future Champions Finale Juvenile Hurdle (Gr1). Il est issu de Santariyka (Saint des Saints), qui a couru sous mes couleurs et dont la production compte déjà deux black types. Un autre exemple réussi vient de Polimere (Poliglote), la mère de Polirico (Cokoriko), qui a un superbe papier d’obstacle et que j’avais acquise en octobre à Arqana. Les chevaux sont travaillés enrênés au marcheur et quand on reçoit un sujet après une période de semi-repos chez lui, on peut rapidement reprendre le travail. Sa réussite actuelle est totalement méritée car c’est un grand bosseur qui ne fait que progresser. Il y a une certaine franchise entre nous. Nous nous disons les choses quand ça ne va pas. Notre relation n’est pas celle d’un client-fournisseur. Une amitié est née au fil du temps. Cette bonne entente et ce dialogue permettent de faire durer la relation, malgré les hauts et les bas inhérents à la chose hippique. J’ai de l’admiration pour son travail et sa volonté de progresser. »

L’achat de Bipolaire. « Forcément, quand j’ai vu Bipolaire, le fait qu’il soit issu de Fragrant Mix (Linamix) m’a freiné, en plus du fait qu’il était assez frêle. Mais sa mère, Kenna (Épervier Bleu), m’avait impressionné. C’est une jument puissante dont la mère avait déjà donné plusieurs bons chevaux. La jument appartient aux deux frères, Jacques et Thierry Cyprès. Le poulain est né chez Jacques, où je suis allé le voir. J’en ai acheté 50 %, dans un lot, pour une somme très raisonnable. Rapidement, chez François Nicolle, il a montré du gaz, sans savoir vraiment gérer son énergie. Je me souviens l’avoir vu travailler en compagnie de Jean-Claude Rouget qui m’avait dit : « Celui-là, vu la profondeur du terrain, il avance vraiment. » Un problème de ferrure lui a fait rater ses débuts à Lyon. Nous l’avons ensuite beaucoup respecté et il a peu couru à 3ans. À 4ans, il a eu quelques ennuis de santé tout en parvenant à gagner à Auteuil. Le cheval n’a ensuite fait que progresser. Bipolaire, c’est le contraire du gros AQPS tel que l’on peut se l’imaginer. Pas grand, un peu raide, il s’est amélioré physiquement au fil du temps. À présent, c’est un beau cheval, avec de l’envie. Je suis venu très tard aux AQPS. Jeune, je me souviens avoir entendu que ces chevaux étaient tardifs et donc ruineux à faire courir. Il m’a fallu du temps pour dépasser ce préjugé. La race AQPS a beaucoup évolué, vers plus de sang et de précocité. Ce n’est pas un hasard si certains sont capables de gagner le Finot. Tout cela a été possible grâce à François Doumen qui a ouvert la voie. Rien n’est figé mais les AQPS bien nés et bien élevés auront toujours leur place parmi l’élite. »

D’Ucello II à Bipolaire, une grande souche demi-sang. Bipolaire est issu de l’une des plus illustres familles AQPS du stud-book français. Elle remonte à l’année 1922, avec la naissance d’Aouda, dont le père était trotteur et la mère pur-sang, chez le baron Antoine de Vazelhes, dans l’Allier. Cette famille a rapidement donné de très bons gagnants, principalement en province, à une époque où les demi-sang étaient rares à Paris. Les étalons des Haras nationaux ont participé à l’amélioration de cette souche de chevaux durs et solides, en particulier des sujets ayant eux-mêmes gagné sur les obstacles comme Céréaliste (Grande Course de Haies d’Auteuil), Quart de Vin (Prix Cambacérès), Verdi (Grande Course de Haies d’Auteuil)… Parmi les grands étalons du Centre-Est, Laniste (Tarquin) fait figure d’exception en ayant brillé sur le mile (Grand Handicap de la Manche). La descendance d’Aouda est liée à la famille Cyprès depuis les années 1950. Par l’intermédiaire de la branche d’Upsala III (Verdi), elle a joué un grand rôle dans l’expansion de la race AQPS à l’international. Upsala III est en effet la mère de Nupsala (Laniste), lauréat du Prix des Drags et des King George VI Chase. Ce succès anglais fit grand bruit, face à la légende anglaise Desert Orchid (Grey Mirage). La souche n’a ensuite plus cessé de produire de très bons chevaux à l’image d’Ucello II (double gagnant du Grand Steeple-Chase de Paris), Bipolaire (double gagnant du Prix La Haye Jousselin)… François Doumen avait beaucoup préservé Nupsala dans ses jeunes années pour l’amener au sommet. Bipolaire, issu de la famille, a lui aussi eu la chance de bénéficier de la patience de son entourage…