Christophe Soumillon, une dixième Cravache d’Or et des rêves plein la tête

Courses / 22.12.2018

Christophe Soumillon, une dixième Cravache d’Or et des rêves plein la tête

Christophe Soumillon, une dixième Cravache d’Or et des rêves plein la tête

Il est le plus titré des jockeys actifs sur la scène hippique française. Alors qu’il est assuré de décrocher sa dixième Cravache d’Or, nous avons consacré à Christophe Soumillon la dernière une de l’année 2018. Tout un symbole.

Par Charlotte Rimaud

Jour de Galop. – Vous êtes assuré de décrocher une dixième Cravache d’Or cette année. Est-ce que c’était un véritable objectif  ?

Christophe Soumillon. - La barre des huit Cravaches d’Or est dépassée. C’est déjà plus que Freddy Head, mais ce n’est pas encore le score d’Yves Saint-Martin, avec ses quinze titres. Dès lors, mon équipe et moi-même avions en tête de continuer à avancer vers ce record.

Nous savons aussi très bien qu’il y aura des années où cet objectif sera peut-être plus difficile à atteindre. Mais à chaque fois, nous nous sommes donné les moyens de pouvoir y arriver. Cette année n’était pas facile, car nous avons eu des hauts et des bas. Ainsi, quand la fin de saison arrive, et que l’objectif fixé depuis plusieurs mois est atteint, c’est une grande satisfaction.

Que pensez-vous des propositions de réforme de la Cravache d’Or, avec l’idée d’adopter une version à l’anglaise ? C’est-à-dire en se basant sur la saison de plat plutôt que sur une année entière.

Tout me va, que l’on commence au 1er janvier ou en avril, et que l’on finisse en novembre ou à la fin de l’année. Pour moi, cela ne change pas grand-chose. La seule différence vient du fait que cela pourrait libérer des espaces pour plusieurs jockeys qui font partie du Top 20 mais pas du Top 10. Ainsi, les dix premiers pourraient partir un petit peu plus à l’étranger l’hiver, même si certains ne le feront pas. Certains le font et d’autres l’ont fait. C’est le cas de Cristian Demuro. Maxime [Guyon, ndlr], Pierre-Charles [Boudot, ndlr] et moi-même également. Je pense continuer à faire des allers-retours à Dubaï. Pourtant, si la cravache d’Or changeait de format, je serais peut-être tenté de repartir un peu au Japon l’hiver et pourquoi pas à Hongkong.

Cette année vous avez changé d’agent. Est-ce que cela a été plus difficile de prendre vos marques ? Avez-vous des projets d’évolution dans la gestion de vos montes ?

Pas du tout. Au contraire même. Les deux derniers mois avec Pierre-Alain n’ont pas été faciles. Ça n’allait plus trop. Autant pour lui que pour moi. Nous ne faisions plus notre travail avec la même envie. Je pense que cela s’est vu et ressenti. Après avoir trouvé Steve [Obry, ndlr], nous avons commencé à travailler ensemble. Cela a constitué un élément déclencheur. Je me suis remotivé et c’est reparti tout de suite. Malheureusement, nous n’avons pas eu la qualité de chevaux suffisante pour faire un meeting de Deauville exceptionnel. Lors des week-ends préparatoires et celui de l’Arc, nous n’avons pas cartonné, mais nous avons quand même fait du bon travail. Le but est bien sûr de continuer avec Steve vu la qualité de son travail, en particulier lors des trois derniers mois. Nous nous sommes engagés l’un envers l’autre à travailler sur le long terme. Je ne l’ai pas pris pour me rendre service sur quelques semaines ou quelques mois. L’objectif est de trouver une certaine stabilité, comme j’ai pu le faire avec Pierre-Alain ou d’autres agents par le passé. Il est vrai que j’ai changé d’agent pas mal de fois, mais c’était tout le temps à bon escient. Je préfère aller de l’avant plutôt que stagner.

Quel bilan tirez-vous de cette saison 2018 ?

Il est plutôt mitigé. J’ai tout de même monté 184 gagnants, ce qui est un très bon score. Au niveau de la qualité, nous n’avons pas eu ce que nous aurions aimé avoir. C’est certain que j’aurais bien aimé gagner des grandes courses pour le prince cette année. Mais malheureusement Vazirabad (Manduro) s’est blessé. Cela a été un coup dur, et la génération de 2ans de l’an dernier n’a pas été convaincante. Nous avons manqué de grosses cartouches dans les grands moments. Mon bilan à l’étranger est, quant à lui, assez bon. Vazirabad a bien couru que ce soit à Dubaï ou à Ascot. Thunder Snow (Helmet) a répondu présent à chaque fois qu’il a couru donc j’étais assez satisfait. Si j’avais eu trois ou quatre chevaux de plus cette année ça aurait été plus sympa.

Quelle a été, selon vous, votre plus belle monte de l’année ?

La Dubai World Cup a été un moment assez exceptionnel. Je n’étais pas forcément bien placé pour aller devant avec mon numéro de corde. Il était possible d’imaginer finir dans les trois premiers avec le cheval. Mais quand je suis entré dans la ligne droite, et que personne ne s’est rapproché de nous, l’excitation est montée jusqu’au moment d’arriver au poteau. Je n’arrivais pas à réaliser que c’était moi ! Ce fut un moment vraiment très important.

La fin de saison est plutôt positive, est-ce de bon augure pour 2019 ?

En fin de saison, j’ai gagné un Gr1 important avec le bon poulain de Saeed Bin Suroor, Royal Meeting (Invincible Spirit) à Chantilly. Nous avons fini l’année en marquant le coup, en gagnant le dernier Gr1. Cela fait plaisir. Et pour moi, c’est important d’être associé à de bons chevaux, et aussi de montrer que nous sommes encore en place. C’est très agréable de monter des chevaux comme lui. En fin d’année, nous avons vu pas mal de 2ans débuter très sympathiquement, plusieurs ont brillé. Cela revient petit à petit. Jean-Claude Rouget n’a pas non plus fait une saison exceptionnelle et je suis aussi principalement associé à ses chevaux. Cependant, nous avons gagné de bonnes courses de 2ans ensemble dernièrement, donc nous pouvons espérer de bonnes choses pour 2019.

Comment allez-vous gérer le début de saison 2019 ?

Exactement comme les autres années. Je vais faire des allers-retours à Dubaï. En début d’année, je vais me consacrer à ma famille, profiter de mes enfants et de ma femme. Ensuite, je ferai des allers-retours à Cagnes-sur-Mer et probablement aussi un petit peu à Deauville et Chantilly. Je vais commencer avec un rythme normal, sans voyager comme un dingue. J’aimerais arriver sur les grandes échéances en trouvant de bons chevaux, ce que nous n’avons pas réussi à faire cette année.

Quelle est votre analyse de la saison de plat 2018, dominée au haut niveau par les anglais et irlandais ? Pourquoi les français n’ont-ils pas été compétitifs selon vous ?

La domination est nette. On voit bien que la France a du mal à être compétitive sur une large gamme de catégories. En région parisienne, c’était très creux, mais de manière générale nous avons vraiment manqué de bons chevaux. Est-ce lié au fait qu’il y a plus de chevaux entraînés en Angleterre avec des propriétaires capables d’investir davantage ? C’est probablement une des raisons. Cela se voit même aux ventes, où la plupart des bons chevaux partent en Angleterre. Peut-être qu’au niveau de l’élevage français il y a eu des petits soucis, des maladies ou autres. Nous n’avons pas non plus vu, à part l’écurie Wertheimer & frère, de grandes casaques françaises briller cette saison. L’écurie Godolphin a brillé, mais ils n’élèvent pas tellement en France. Ce n’est pas très rassurant, car même parmi nos 2ans, nous n’avons pas vu de chevaux capables de prendre le relais. Dans les Groupes de 2ans, nous avons pris une sacrée fessée. Que ce soit à Deauville cet été ou à la rentrée, c’était assez moyen.

Que pensez-vous de la fermeture de Maisons-Laffitte ?

C’est inquiétant car nous avons l’impression que ces choses-là n’ont pas été prévues. Ce sont des débats qui devraient être faits autour d’une très grande table avec beaucoup de personnes. C’est difficile de sacrifier un champ de courses. Il était très utile et bien situé. Malheureusement, il y a très peu de possibilités pour y faire autre chose puisque le terrain est non-constructible. Cette fermeture ne va rien nous apporter, même s’il y a des coûts pour le faire fonctionner, ce dont je suis conscient. Pour moi c’était une piste qui pouvait préparer les chevaux à aller sur de grandes courses, comme Newmarket. Ce qui est également inquiétant c’est qu’il y a un grand nombre d’entraîneurs qui diminue leurs effectifs à l’entraînement sur le site de Maisons-Laffitte. Tout cela est bien triste à voir.

Pensez-vous que le poids de base des jockeys devrait être relevé ?

Nous sommes déjà mieux depuis qu’ils nous ont relevé l’échelle de poids des chevaux. Nous n’avons plus trop de 53 ou 54 kg dans les Maidens, Listeds et les Groupes. Je pense que c’est une bonne chose. C’est ce qu’ils ont fait un petit peu en Angleterre et en Irlande. C’est important. En Asie, il y a énormément de jockeys très légers, donc les poids n’ont pas bougé depuis longtemps. Dans d’autres pays, comme à Dubaï, il n’y a quasiment jamais de petits poids. Vu la taille des jockeys actuels et celle de nouvelle génération qui arrive, ces derniers vont devoir encore plus tirer sur la corde. Malheureusement, quand nous sommes déshydratés, nous sommes moins bons et nous pouvons faire des erreurs, car nous sommes moins lucides. C’était logique de rehausser un petit peu. Aujourd’hui, je ne vois pas beaucoup de jockeys se plaindre. Pour ma part, j’ai l’impression d’être stabilisé et de ne plus avoir trop de soucis avec le poids. Mais il y a pas mal de jeunes apprentis qui sont plus grands que moi et qui font quasiment mon poids. C’est un petit peu inquiétant.

Cela fait vingt ans que vous êtes actif, qu’avez-vous appris sur vous ? Et sur les autres ?

Ce que j’ai appris, c’est qu’il est très difficile de monter les marches les unes après les autres pour arriver au sommet. Mais il était aussi très facile de retomber de là-haut. Il faut être constamment vigilant. Il faut être dur avec soi-même. Nous ne pouvons pas nous permettre d’avoir une hygiène de vie moyenne, il faut être très strict avec cela. C’est pareil dans son entraînement et sa façon de vivre. Il faut être fort. Si nous avons des problèmes en dehors de notre métier, cela peut impacter notre travail. En arrivant sur de grandes échéances, nous devons être concentrés sur nos objectifs et faire le minimum de fautes. Personnellement, j’ai toujours commis des erreurs et je les ai toujours assumées. À force d’en avoir fait, cela m’a permis de me rendre compte de ce qu’il ne fallait plus refaire. C’est une remise en question constante. Comme dans tous les sports, lorsqu’une carrière doit durer entre vingt et trente ans, il y aura toujours des hauts et des bas. C’est aussi important de sentir les moments difficiles, savoir pourquoi nous sommes dans le doute, comprendre pourquoi les gens te donnent moins ta chance et essayer de trouver les bons fils pour rebondir. C’est toujours très intéressant. Ce sont des périodes qui peuvent être désagréables, mais je sais que cela m’a servi et c’est ce qui m’a rendu encore plus confiant. Cela m’a donné des ailes par moment et permis de continuer.