Coolmore et son armée d’étalons d’obstacle

International / 20.12.2018

Coolmore et son armée d’étalons d’obstacle

Ce mercredi, la presse britannique a listé les tarifs de monte des étalons de Coolmore destinés au marché de l’obstacle. L’année dernière, ils ne sont pas passés loin de la barre des 3.000 saillies…

Par Adrien Cugnasse

Dans le cœur des Irlandais, il n’existe qu’un sport hippique. C’est l’obstacle. Car sur l’île verte, même si le plat occupe une place importante, ce sont véritablement les sauteurs qui font vibrer les foules, des murs des pubs jusqu’aux point-to-point en passant par les grands meetings anglo-irlandais. Et Coolmore, en parallèle de ses 28 étalons destinés au plat, dispose également de 17 sires officiant sur le marché de l’obstacle. En 2016, quelques semaines avant le coup de trois des Irlandais dans le Qatar Prix de l’Arc de Triomphe, David O’Loughlin, le directeur commercial de Coolmore, nous avait confié : « La famille Magnier est présente sur le marché de l’obstacle depuis au moins cent cinquante ans. C’est quelque chose qui lui tient à cœur. Elle souhaite que cette tradition se pérennise. Et pour cela, il faut proposer aux éleveurs de sauteurs de très bons étalons. Par le passé, les Magnier ont eu des grands sires, comme Deep Run, Fortina, Even Money… »

Plus qu’une tradition. Ce que David O’Loughlin présente élégamment comme une volonté de préserver la tradition familiale des Magnier est en fait un véritable business. Pour avoir un ordre d’idée, il faut savoir que les 17 étalons d’obstacle officiant pour Coolmore en 2018 ont sailli – au moins – 2.700 juments. Néanmoins, on sait qu’il est parfois difficile de se faire payer par une partie des éleveurs irlandais, qui n’hésitent pas à omettre d'enregistrer certaines femelles ou certains foals dotés d’aplombs défectueux. Il est donc difficile d’évaluer le chiffre d’affaires généré par la division obstacle de Coolmore, surtout que le prix de saillie de Walk in the Park (192 juments) est private. Néanmoins, en effectuant une estimation grossière à partir du nombre de juments saillies et des tarifs de monte, on peut penser que Coolmore dépasse les 10 millions d’euros annuels de chiffre d’affaires avec ses pères de sauteurs qui sont répartis dans trois haras différents (Castlehyde Stud, The Beeches Stud et Grange Stud).

LES HUIT ÉTALONS D’OBSTACLE DE COOLMORE AYANT LE PLUS SAILLI EN 2018

Étalon Nombre de saillies
Soldier of Fortune 290
Getaway 249
Champs Élysées 228
Mahler 227
Westerner 201
Walk in the Park 192
Ocovango 183
Milan 182

Un secteur qui ne connaît pas la crise. En Irlande, les ventes de chevaux de plat du tiers inférieur du marché ont été très difficile et, comme nous le confiaient un certain nombre d’Irlandais rencontrés en décembre à Deauville, beaucoup de juments ne vont pas être saillies et beaucoup vont être réformées. Mais un homme de cheval du comté de Cork ou de Tipperary ne baisse pas les bras face aux aléas : il s’adapte. Or, au moment même où le marché des breeze up et de la précocité tangue, celui des sauteurs ne semble par connaître la crise. Au contraire même. Comme l’a écrit dans nos colonnes Franco Raimondi il y a une semaine, concernant le bilan des ventes aux enchères de chevaux d’obstacle en 2018 : « Sur un segment du marché qui est le seul capable d'afficher une franche hausse, pas besoin de se perdre dans les virgules. L'obstacle a battu son record et il a franchi un palier historique, celui des cent millions, avec encore deux ventes à comptabiliser. Ce mercredi, chez Goffs, un foal d'obstacle par Walk in the Park (Montjeu) a signé le nouveau record de la vente, à 90.000 €. Tout au long de la saison, seize ventes sur vingt-trois ont affiché une hausse du chiffre d'affaires, mais il y a un autre indicateur qui affiche une vraie montée en flèche du marché pour les chevaux avec un profil obstacle. Cette année, dans les ventes qu'on peut cataloguer "obstacle", douze sujets ont été adjugés pour l'équivalent de 300.000 € ou plus. L'année dernière, ils n'étaient que cinq. Il faut bien sûr ajouter les achats de celle que les anglais appellent la NH Fraternity, la confrérie de l'obstacle, aux ventes de chevaux à l'entraînement vocation plat. » Pour basculer une partie de leurs investissements des chevaux de vitesse vers le haut de gamme du marché des sauteurs, beaucoup d’Irlandais n’auront pas de grands efforts à faire. Et pour cause, beaucoup jouent déjà sur les deux tableaux, comme les pinhookers qui, bien souvent, sont également actifs sur le marché des stores.

LES TARIFS ÉTALONS D’OBSTACLE DE COOLMORE POUR 2019

Étalon  Tarif 2019 en € (tarif 2018) Haras
Dylan Thomas 4.000 (5.000)  Castlehyde Stud
Flemensfirth  15.000 (15.000)  The Beeches Stud
Getaway  7.500 (7.500)  Grange Stud
Imperial Monarch  2.500 (2.500)  The Beeches Stud
Kingston Hill  5.000 (5.000)  Castlehyde Stud
Leading Light 3.000 (4.500)  Grange Stud
Mahler 5.500 (5.500)  The Beeches Stud
Milan  8.000 (8.000)  Grange Stud
Ocovango 3.500 (3.500)  The Beeches Stud
Order of St George 6.500 (compétition) Castlehyde Stud
Pour Moi 5.000 (5.000)  Grange Stud
Sans Frontières 2.500 (2.500)  The Beeches Stud
Soldier of Fortune 8.000 (8.000)  The Beeches Stud
Walk in the Park Privé (Privé)  Grange Stud
Westerner 6.000 (6.000)  Castlehyde Stud
Wings of Eagles 6.500 (compétition)  The Beeches Stud
Yeats 5.000 (5.000)  Castlehyde Stud

Rien ne se perd, tout se transforme. Quand les Magnier ont commencé à vendre des saillies d’obstacle, il y a cent cinquante ans, Coolmore n’existait pas encore. Si nul ne peut prédire le succès ou l’échec d’un étalon, plus d’un siècle d’expérience a permis à la galaxie Coolmore de trouver sa propre manière de les choisir. En Irlande et en Angleterre, on labellise "étalon d’obstacle" tous types d’étalons avec une très grande hétérogénéité de distance, de performance et de pedigree. Les choses sont plus claires du coté de John Magnier et de ses associés : les pères de sauteurs sont des chevaux capable de gagner un Gr1 sur 2.400m, ou du moins de monter sur le podium à ce niveau. C’est le cas de douze d’entre eux. Quatre ont acquis leurs titres de noblesse sur plus long, chez les stayers (Mahler, Leading Light, Sans Frontières et Yeats). Un seul déroge à la règle, c’est Flemensfirth (Alleged), lauréat du Prix Lupin (Gr1, 2.100m). Mais il se distingue aussi par le fait qu’il a effectué sa carrière sous l’entraînement de John Gosden, en portant la casaque du cheikh Mohammed Al Maktoum. Et pour cause, la quasi totalité de ces étalons d’obstacle sont en fait des produits du programme de sélection classique de la galaxie Coolmore, dont l’objectif reste encore et toujours de gagner le Derby. Parmi ces chevaux capables de briller sur 2.400m à 3ans, le haut du panier reste sur le marché du plat, mais pour cela il faut qu’ils aient aussi démontré leur aptitude à briller à 2ans ou plus le mile (c’est le cas de Galileo, Australia, Camelot, Highland Reel, Kingston Hill…). Les autres sont recyclés sur le marché de l’obstacle, où Coolmore propose donc des étalons dotés de performances de très grande classe en plat. À ce sujet, David O’Loughlin nous expliquait en 2016 : « Comme partout, les éleveurs veulent toujours mieux. Nous avons peut-être fait une erreur en plaçant Fame and Glory [mort prématurément depuis cette interview, ndlr] dans la cour des étalons d’obstacle, car il aurait également eu sa place sur le marché du plat. C’était un très bon cheval de course. C’est aussi un très beau sujet, qui a gagné un Gr1 à 2ans, 3ans, 4ans et 5ans. Il s’est classé deuxième du Derby de Sea the Stars. Mais en lui faisant courir – et gagner – l’Ascot Gold Cup, cela lui a fermé une partie de la jumenterie de plat. Derrick Smith et Michael Tabor ont avant tout pensé au sport. Ils voulaient gagner l’Ascot Gold Cup. C’est une course qu’ils aiment. Mais en faisant ce choix, sa valeur d’étalon pour le plat a été en quelque sorte sacrifiée. C’est la raison pour laquelle il est dans la cour des pères de sauteurs. Si vous allez au-delà de 2.400m, vous conditionnez un cheval pour devenir étalon d’obstacle. C’est le cas de Scorpion, qui a pourtant gagné deux Grs1 sur 2.400m. »

De nombreuses voies de reconversion. Dans notre édition précédente, Anne-Louise Échevin a posé la question suivante à Charlie Appleby : « Justement, la mode se dirige vers les chevaux de vitesse et des 2ans précoces et rapides. Que pensez-vous de cette évolution, vous qui entraînez pour une écurie aussi classique ? » L’entraîneur a répondu : « C’est une question difficile. Les sprinters auront toujours une belle valeur commerciale. Mais si vous demandez à l’Aga Khan, Coolmore, la famille Niarchos ou Godolphin s’ils préfèrent gagner un important Gr1 sur le sprint ou un Arc de Triomphe/Derby, je crois qu’ils ne vont pas réfléchir bien longtemps à cette question… On connaît la réponse. Les sprinters sont importants, mais le prestige, c’est un champion sur 2.000m ou 2.400m. Alors il faut parfois les attendre, parce qu’ils ne sont pas précoces, mais la récompense est incroyable. Encore faut-il en avoir les moyens. » Et il est vrai que sélectionner des chevaux avec une certaine tenue est loin d’être accessible. Mais pour ceux qui ont suffisamment d’amplitude financière, c’est un marché qui offre de nombreuses possibilités. Ceux qui ont échoué au niveau classique et qui n’ont pas leur place au haras pour le plat ou pour l’obstacle ont encore d’autres possibilités pour trouver une valorisation. Certains se reconvertissent avec bonheur sur les obstacles. D’autres trouvent preneurs sur le marché des chevaux à l’entraînement. En étudiant la liste des 124 engagés de l’édition 2016 de la Melbourne Cup (dont la majorité a été achetée en Europe), on se rend compte que Coolmore est impliqué dans quinze d’entre eux en tant qu’ancien propriétaire, copropriétaire ou coéleveur. Galileo est, lui, représenté dix-sept fois, mais aucun de ses produits ne s’est imposé à ce jour ! Coolmore occupe donc aussi une place de taille dans l’important marché des chevaux à l’entraînement sur 2.000m et plus. C’est toute la différence avec les chevaux destinés à la vitesse et à la précocité qui offrent beaucoup moins de possibilités de reconversion…